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Maître Dôgen - Étude de la Voie avec le corps et le cœur - [Shinjin-gakudô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

Je reviendrais plus tard sur le tome 6 que j'ai lu cet été car je viens de récupérer les tomes 7 et 8.  A la lecture des titres de chapitres du tome 7 je pensais ne rien trouver dans ces textes. Ils sont quasiment tous passionnants.

Le premier commence ainsi:

"La Voie de l'éveillé ne saurait être obtenue si on ne la pratique pas; elle reste fort lointaine si on ne l'étudie pas."(...) "Pour apprendre la Voie de l'Eveillé, il y a pour l'instant deux (chemins). Je veux dire qu'on l'étudie avec le cœur et qu'on l'étudie avec le corps. L'étudier avec le cœur veut dire l'étudier avec la multitudes des cœurs. La multitude des cœurs désigne l'esprit, l'organe vital, le siège de la pensée..."
Le cœur  n'est pas réductible à l'esprit seulement (citta) puisqu'il désigne aussi l'organe vital (hrdaya) et le siège de la pensée (vriddha)

Dans l'introduction à ce texte Y. Orimo écrit "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur, c'est à dire soi-même." A vrai dire, aucune phrase dans ce texte ne permet de l'affirmer aussi clairement sinon il écrirait on étudie le cœur avec le cœur néanmoins il écrit à propos du cœur:

"Qui le regarderait avec attention? Il étudie la Voie en se retournant brusquement. Chacun (des cœurs) s'en va en suivant les autres. C'est alors que l'effondrement du mur lui fait étudier les dix directions ; le seuil sans porte lui fait étudier les quatre côtés"
 Pas très "Soto" ce passage n'est-ce-pas? 

 Du point de vue Soto :"Quand il n’y a rien à obtenir, rien à réaliser, le zazen assis est «l’abandon du corps-esprit (shinjin datsuraku) ». L’abandon du corps-esprit n’est pas un état psychologique merveilleux à obtenir comme résultat du zazen assis. C’est plutôt que zazen lui-même n’est rien d’autre que «l’abandon du corps-esprit».

Mui sauf que l'effondrement du mur corps-esprit n'est pas sans conséquence puisqu'il fait étudier les dix directions et Dogen d'ajouter que "cela est au profit de moi et de l'autre". Et puis, cela m'étonnerait que cela ne s'accompagne pas d'un état psychologique merveilleux (même si je suis d'accord pour dire qu'il ne faut pas s'attacher à ce genre d'état).

Pas très "mushotoku" ce passage n'est-ce pas?

"S'agissant du déploiement du cœur de l'éveil ou bien on peut l'obtenir au milieu des naissances et des morts  ; ou bien on peut l'obtenir dans le nirvana"
 Bah alors les gars je croyais qu'il n'y avait rien à obtenir.
"Par ailleurs, quand on est touché et quand on entre en résonance avec la Voie qui se communique, on déploie le cœur de l'Eveil, on trouve refuge dans la grande Voie des éveillés et des patriarches, et on apprend la pratique quotidienne dans le déploiement du cœur. Même si le vrai cœur de l'éveil ne s'est pas encore déployé en vous, étudiez l'enseignement des éveillés et des patriarches qui vous ont précédés dans le déploiement du cœur de l'éveil."
 Comme quoi, on peut pratiquer shikantaza sans que le vrai cœur de l'éveil ne se déploie c'est pourquoi l'enseignement des éveillés et des patriarches est bel et bien indispensable. En fait s'il suffisait de faire zazen pour déployer le cœur de l'éveil on retomberait dans l'hérésie naturaliste qui considère que nous sommes d'emblée éveillé. Je persiste à penser que zazen est indispensable mais pas suffisant. 

"Quand on étudie ainsi la Voie, la récompense advient spontanément là où il y a le mérite, tandis que le mérite n'advient pas encore là où il y a la récompense. Sans que l'on s'en rende compte, cela nous fait expirer en secret avec les narines des éveillés et des patriarches et nous fait attester l'Eveil avec le sceau du sabot d'un âne qu'on a trituré"
On comprend la série de paradoxes : on a peu de chance de s'éveiller si on recherche l'éveil consciemment comme une récompense d'une bonne pratique mais si l'on pratique consciencieusement il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas d"éveil sans que l'on s'en rende compte. 

Il reste la question du corps.

"C'est avec une boule de chair écarlate qu'on étudie la voie"(...)"Le corps humain est composé des quatre grands éléments et des cinq agrégats. Le commun des mortels ne saurait pénétrer à fond l'ensemble composé de ces derniers : ce que le saint, lui étudie à fond."(...)" bien que les naissances et les morts soient le cycle sans fin de la souffrance pour le commun des mortels, elles sont l'objet de la libération de soi pour le grand saint."
On voit ici que la phrase de Y. Orimo "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur" est fautive puisqu'elle oublie le corps. En effet, le saint étudie à fond l'ensemble composé des cinq agrégats que constitue le corps humain. On comprend donc mieux ici pourquoi Dogen rejette le naturalisme de celui qui ne considère que son esprit (ou son cœur) sans étudier son corps. Contrairement aux autres voies spirituelles, le corps est vu par Dogen de manière positive. "Tout ce qui advient de l'étude de la Voie est le corps". C'est caricaturer Dogen que de réduire sa pensée à l'abandon du corps et de l'esprit. "On étudie la Voie en abandonnant son corps et en recevant un corps". Il en est de même pour l'esprit.
"Il y a ceux qui étudient la Voie en abandonnant ces cœurs; il y a ceux  qui étudient la Voie en relevant et en triturant ces cœurs. C'est alors qu'on étudie la Voie dans la pensée [shiryô] et qu'on étudie la Voie dans la non-pensée [fushiryô]"
On évite de caricaturer Dogen quand on garde en tête le principe de non-dualité. On cite souvent la phrase "s'étudier soi-même c'est s'oublier soi-même" comme si pour s'étudier il fallait s'oublier ce qui est stupide. Du moins, s'oublier ne signifie pas faire sans le corps et l'esprit comme quand on dit à quelqu'un oublie ceci car j'ai mieux à te proposer. Là on ne peut faire sans le corps et l'esprit. "La pratique consiste simplement à s'asseoir dans le zendo avec corps et esprit..." écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan.

C'est en s'étudiant soi-même que l'on comprend que l'on n'est rien d'autre que l'univers des dix directions et qu'alors on s'oublie soi-même. On ne peut s'oublier qu'en allant au fond des choses et de nous-même, en s'étudiant soi-même dans la moindre sensation, la moindre pensée. Même l'intellect discriminant n'est pas à rejeter mais à voir et à laisser passer comme le reste.

 Il ne s'agit pas pour autant d'un mouvement dialectique car il n'y a pas de synthèse. L'union des contraires restent hétérogène c'est pourquoi on parle de non-dualité. Il s'agit plutôt de monter en haut de la montagne à chaque inspiration et de redescendre à chaque expiration. 

Maître Dôgen - Le tel quel [Immo] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

"Vous ne savez pas, tout en possédant cette Sagesse, à travers combien de naissances et de morts vous vous êtes laissé absorber par les choses du monde qui vous fatiguaient en vain"

Nous possédons tous la Sagesse dont il est question ici mais tant que les relations circonstancielles ne sont pas réunies, nous passons à côté du "tel Quel" sans le voir ni l'entendre.

"Déjà, mon corps n'est pas moi-même. Emportée par le temps qui passe, la vie ne peut pas s'arrêter même un instant. Où est passé mon jeune visage au teint vermeil?" (...) Et bien que ce soit ainsi, il y a celui qui déploie le cœur de l'Eveil sans qu'il sache ni comment ni pourquoi. Dès le déploiement de ce cœur, il abandonne ce à quoi il jouait jusqu'alors, désire entendre ce qu'il n'a pas encore entendu et cherche à attester ce qu'il n'a pas encore attesté. Tout cela n'est nullement l’œuvre de son moi."
 (...) Tel est le principe de la Voie selon lequel, "si la personne dotée de la Sagesse entend (la loi), elle la comprend aussitôt avec foi" La sagesse ne s'apprend pas avec quelqu'un; on ne la produit pas non plus de soi-même. (...) "C'est la Sagesse que recherche la Sagesse".
 Ce texte déjoue subtilement deux erreurs, la première qui serait de chercher quelque chose que nous ne possédons pas déjà (la sagesse) la deuxième qui serait de s'identifier avec cette sagesse. Cependant, à partir du moment où on entend la loi (que ce soit, les sutras, le dharma ou le réel lui même, le tel quel) on désire alors entendre la loi. Ce n'est parce qu'on cherche le tel quel qu'on le trouve, mais c'est au moment où on trouve le tel quel que l'on va chercher à comprendre ce qu'est le tel quel même s'il est par nature incompréhensible.
"Une chose est toujours en vérité la chose telle quelle. Étudiez cela à fond. Il n'y a pas à douter de la chose telle quelle, venue d'une façon telle quelle!"
 Dogen affirme donc simultanément que les choses sont telles qu'elles sont, mais qu'elles adviennent de la façon dont elles adviennent et que c'est cela qu'il faut étudier. Si vous entendez le réel prêcher le Dharma (mujo seppo), tendez l'oreille et ouvrez l’œil puis pratiquez.


Maître Dôgen - Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé [Sokushin zebutsu] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

D'une part je me posais la question comment Houei-neng en tant que Patriarche était perçu par Dogen et comment était interprété par celui-ci une citation comme "rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" et d'autre part que vise la critique que fait Dogen du naturalisme. La réponse se trouve dans ce texte.

Le naturalisme est l'opinion selon laquelle "la grande Voie se trouve dans notre corps dès à présent, et il est facile de savoir comment elle est"(...) "Même si l'aspect du corps est brisé, la connaissance spirituelle en sort indemne. C'est comme si le propriétaire sortait sain et sauf de sa maison en feu"(...)"Elle demeure en permanence d'éon en éon." Ce qui est visé ici c'est l'école du sud pour qui il suffit de "Voir la nature" pour "réalisé l'état de l’Éveillé". La pratique peut alors sembler très secondaire voire inutile.

Pour répondre à cette question Dogen va utiliser un texte du Recueil de la transmission de la lampe de l'ère Keitoku, notamment les propos du maïtre de la nation Nanyô Echû (Nanyang Huizhong).

"En rassemblant une foule de trois ou cinq cents personnes et en regardant cette grande assemblée, ils disent :"voilà l'enseignement essentiel du sud" Le "Sûtra de l'estrade" à la main, ils le modifient à leur gré en y insérant des récits vulgaires et en supprimant la sainte signification du texte. Ainsi troublent-ils les jeunes générations qui les suivent. Comment pourraient-ils alors perpétuer l'enseignement oral (de l’Éveillé)?"
 Le "Sûtra de l'estrade" compile une série de paroles attribuées à Houei-neng. Yoko Orimo dans les notes en bas de page écrit que ce texte est "compilé, non pas par le sixième patriarche lui-même, mais par ses disciples, on en compte au moins trois versions différentes comportant bien des rajouts et des modifications apportés par la postérité." On peut donc supposer que la phrase ""rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" est peut-être un ajout d'un disciple de Houei-neng qui n'aimait pas beaucoup la méditation. Dogen ne remet pas pour autant en cause l'idée centrale du "Sûtra de l'estrade" : "Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé", seulement il lui donne un autre sens que celui des disciples de Houei-neng.

"Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" désigne la multitude des éveillés qui déploie le cœur de l'Eveil, pratique la voie, réalise l'Éveil et entre dans le Nirvâna. Qui n'a pas encore déployé le cœur de l'Éveil, ni pratiqué la Voie, ni réalisé l'Éveil, ni n'est entré dans le Nirvâna n'est pas "le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé". Déployer le cœur de l'éveil, pratiquer la Voie et attester l'Éveil même un instant infinitésimal, est "Le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé"(...) Ainsi ceux qui disent que pratiquer la Voie durant de longs éons pour devenir éveillé n'est pas "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'ont jamais vu, ni connu, ni étudié "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé". Ils n'ont pas vu le vrai maître qui dévoile "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé".
Dogen reconnait donc bien  Houei-neng comme un Patriarche mais critique l'interprétation qui est faites par les disciples de ce dernier . "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'a pas de sens en dehors de la pratique. Que la pratique se fasse dans un un instant infinitésimal (subitisme) ou bien durant de longs éons (gradualisme) ne change rien. Pour Dogen, Le naturaliste qui pense qu'il n'y a rien à faire parce que tout est déjà là, se trompe grandement. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il était jeune sa question centrale était : «Dans l'enseignement bouddhique, il est dit que tous les êtres possèdent originellement la nature du Bouddha. S'il en est ainsi, pourquoi faut-il s'entraîner et adopter des pratiques ascétiques pour atteindre l'état de Bouddha?». La question demeure néanmoins.