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Taisen Deshimaru - Enseignement oral - N° 8 - Shin jin mei de Maître Sosan

Lors d'un séminaire sur le Tchan, Catherine Despeux à beaucoup insisté sur l'importance de la pause à la fin de l'expiration en méditation. Elle a posé la question de savoir si on trouvait une telle idée chez Deshimaru et j'ai été bien étonné de trouver, à postériori, une occurrence de cette idée. Je serais passé à coté si Catherine Despeux n'avait pas attiré notre attention sur ce point.

"C'est la méthode de respiration qui est un facteur de dévelloppement d'énergie important dans la posture de zazen" (...)
"La respiration est à l'opposé de la respiration habituelle. L'accent est mis sur l'expiration qui doit être longue, profonde et calme. L'inspiration se fait alors automatiquement, après un court temps d'arrêt à la fin de l'expiration".

Catherine Despeux à insisté sur le fait qu'il ne faut pas bloquer la respiration mais seulement observer ce temps d'arrêt comme s'il devait apparaitre de lui-même.

On peut se demander à quoi ça sert. J'ai trouvé une vidéo qui répond assez bien à cette question ici



Lian Hearn - Le Clan des Otori, Tome 5 : Le Fil du destin

"Complots, trahisons, vengeances, mais aussi amitiés loyales et amours passionnées.... Shigeru grandit dans l’ atmosphère oppressante du chateau de Hagi, fief du Clan des Otori dont il est l’héritier. Il a l’étoffe d’un chef, un caractère noble et droit, une éducation accomplie qui le portent à régner. Mais il doit faire face aux appétits de conquêtes de son voisin, l’ambitieux Iida, et aux machinations et traîtrises de ses propres oncles. À la sanglante bataille de Yaegahara, son destin semble scellé. Pourtant, préparant dans le secret sa revanche , Shigeru attend son heure - lorsqu’il apprend qu’un jeune garçon vivant dans les montagnes lui ressemble étrangement...
Le Fil du destin s’achève ainsi là où commence Le Silence du Rossignol…

Après la publication des trois premiers tomes de sa saga, Lian Hearn a voulu raconter, dans Le Fil du destin, qui était Sire Shigeru. Puis elle a écrit la fin de l’histoire (Le Vol du héron). Le Fil du destin, à travers la vie héroïque de Sire Shigeru, nous permet de mieux comprendre ce Japon féodal magnifique et redoutable que Lian Hearn fait revivre dans son oeuvre avec une force évocatrice incomparable.
Ce que je trouve amusant c'est que j'ai lu Le Clan des Otori, bien avant de rencontrer le zen. Cela a peut-être contribué à m'ouvrir l'esprit. Un passage m'avait particulièrement marqué. C'est quand le jeune seigneur, Shigeru, se retrouve dans un monastère bouddhiste parce que son père l'a envoyé dans cet endroit pour se former et qu'il bout d'impatience d'en sortir.

"Chaque jour, Shigeru s'attendat à commencer ses leçons avec Matsuda. Toutefois il ne voyait pas venir le vieil homme et personne ne lui parlait sinon pour lui enseigner la doctrine de l'illuminé en compagnie des autres novices. Levés à minuit, les moines priaient en méditation jusqu'à l'aube avant de prendre le premier repas de la journée - un peu de riz bouilli mélangé avec de l'orge. Puis il se consacraient aux tâches quotidiennes du temple : balayer, laver, entretenir jardin et potagers, même si ces activités à l'extérieur étaient écourtées par la pluie. Les novices passaient trois heures à étudier, lire les textes sacrés et écouter le commentaire de leur maître. Après avoir pris une nouvelle collation durant la première demie de l'heure du Cheval, ils retournaient dans le bâtiment principal pour prier et méditer.
Plus tard dans l'après-midi, ils faisaient des exercices conçus pour les entrainer à maîtriser leur puissance vitale et rendre leur corps aussi fort que souple. Shigeru constata que ces exercices avaient un rapport avec le maniement du sabre par la position et les mouvements qu'ils comportaient, mais sans exiger la même rapidité. Cependant les garçon ne tenaient jamais un sabre dans les mains. Les hommes plus âgés s'entraînaient au même moment avec des bâtons. (...) Quand l'entrainement physique était terminé, ils prenaient encore un repas - des légumes et un peu de soupe - puis se couchaient au crépuscule afin de dormir quelques heures avant minuit. (...)
Le pire moment était celui qui suivait le repas du midi. Assis en tailleur sur des coussins noirs et durs dans la salle obscure, ils dodelinaient de la tête en essayant de ne pas fermer les yeux. L'air était confiné, chargé de relents d'encens, d'huile de cire. Souvent le prêtre dirigeant la méditation marchait en silence parmi eux et sa main s’abattait avec une vigueur soudaine sur une oreille ou une nuque. Le coupable se réveillait en sursaut, les yeux brillant et les joues empourprées.
Shigeru redoutait d'être ainsi frappé. Il ne craignait pas la douleur mais la honte d'une telle scène. Il lui était impossible d'oublier qu'il était l'héritier du clan des Otori (...)
Lorsqu'il n'eut plus la force de garder les yeux ouverts et sentit tout son corps s'affaisser pour dormir, le prêtre le gifla sans brutalité, juste assez fort pour le réveiller. Même s'il n'avait pas mal, toutefois, Shigeru fut envahi par une telle rage qu'il crut qu'il allait défaillir s'il ne frappait pas quelqu'un sur le champ. Serrant les poings et la mâchoire dans son effort pour se maîtriser, il tenta de plier ses émotions au rythme paisible et aux paroles sans passion des sutras, en renonçant à toute lutte et tout désir...
Mais c'était impossible; Il avait beau être assis immobile, son cœur bouillait de colère. Il débordait de désir, de passion, d'énergie. Pourquoi gaspillait-il sa force dans cet endroit morne et stérile? Il n'avait pas à rester puisqu'il perdait son temps. On ne lui dispensait même pas l'enseignement qu'il avait attendu avec tant d'impatience. (...)
Il décida de s'en aler le matin. (...)
Avant qu'il puisse parler, le vieil homme lui dit :
-Ne vous asseyez pas, sire Shigeru. Aujourd'hui, vous devez vous rendre auprès de Matsuda
-Pour quoi faire? répliqua Shigeru non sans impolitesse, pris de court par ce contretemps imprévu
-Il vous le dira
Le professeur lui sourit et saisit le rouleau qu'il voulait dicter.
-Ecrivez, lança-t-il aux autres novices. "les causes de la souffrance humaine sont multiples."
-Où le trouverai-je? demanda Shigeru.
-Il vous attend dans sa cellule, de l'autre côté du cloître.(...) " Etre éveillé est le propre de la vie. Le sot dort comme s'il était déjà mort"
(...)
Matsuda était débout, habillé comme pour un voyage
-Ah sire Shigeru. La pluie a cessé. Nous pouvons partir aujourd'hui
-Où allons-nous, sire Matsuda?
-Nous allons étudier l'art du sabre. N'est-ce pas pour cela que votre père vous a envoyé ici? (...)
Matsuda lança par dessus son épaule
-Mais peut-être avez-vous décidé de nous quitter?
-Je ne partirai pas sans vous consulter
-Vous êtes l'héritier du clan, sire Otori. Vous pouvez agir à votre guise. Il est inutile de consultez un vieil idiot comme moi
Shigeru se sentit rougir. Il ne pouvait rien dire soit il se fachait et s'en allait, soit il suivait Matsuda avec docilité. La gorge serré. Il ravala sa colère
-Vous m'avez fait un grand honneur en acceptant d'être mon professeur, déclara-t-il. Je crois que je suis plus idiot que vous ne l'avez jamais été.
-C'est bien possible, grommela le vieillard en souriant intérieurement. mais qui n'est pas un idiot à quinze ans?"
Il s'ensuit un récit d'apprentissage entre maître et disciple assez passionnant.

Lian Hearn - Le Clan des Otori, tome 1 : Le Silence du Rossignol

"Au XIVe siècle, dans un Japon médiéval mythique, le jeune Takeo grandit au sein d'une communauté paisible qui condamne la violence. Mais celle-ci est massacrée par les hommes d'Iida, chef du clan des Tohan. Takeo, sauvé par sire Shigeru, du Clan des Otori, se trouve plongé au cœur de luttes sanglantes entre les seigneurs de la guerre.
Il doit suivre son destin. (...) Lorsqu'il rencontre la belle Kaede, un amour fou naît entre les deux jeunes gens : devra-t-il choisir entre cet amour, sa dévotion à sire Shigeru et son désir de vengeance ? Sa quête le mènera jusqu'à la forteresse d'Inuyama, lorsqu'il marchera sur le " parquet du Rossignol ". Cette nuit-là, le rossignol chantera-t-il ?

J'aime particulièrement ce passage où Takeo s'entraine à l'escrime avec Kaede qu'il vient tout juste de rencontrer. Ils ont 15 ans tous les deux.

"Je pris mon bâton à contrecœur. Dehors la pluie redoublait de violence. La salle était plongée dans une lumière verdâtre qui estompait les contours. Nous semblions perdus dans un monde à part, isolé de la réalité, ensorcelé.
La reprise ressembla d'abord à un entrainement ordinaire, chacun de nous essayant de déstabiliser l'autre, mais j'avais sans cesse peur d'atteindre son visage et elle ne me quittait pas des yeux. Nous étions tous deux hésitants, embarqués dans un jeu étrange dont nous ignorions toutes les règles. Puis, sans que je puisse dire à quel instant, le combat se transforma en une sorte de danse. Un pas, un coup, une parade, un pas. Le souffle de Kaede s'accéléra, faisant écho au mien, jusqu'au moment où nous respirâmes à l'unisson, où ses yeux se mirent à briller dans son visage illuminé, où nos coups se firent plus violents et le rythme de nos pas plus trépidant. Par moment je dominais, puis c'était son tour, mais aucun de nous ne parvenait à prendre le dessus - en avions-nous seulement envie?
Enfin, presque par erreur, je déjouai sa garde et préférai lâcher mon bâton plutôt que de risquer de toucher son visage, Aussitôt, Kaede abaissa son propre bâton et lança:
-Je me rends
-c'était bien commenta Shizuka, mais je pense que Takeo aurait pu y mettre plus d'énergie.
Je restais debout, les yeux fixés sur Kaede, en ouvrant la bouche comme un idiot. Je me dis "Si je ne la serre pas dans mes bras maintenant, j'en mourrai"
Kenji me tendit une serviette et me donna une bonne tape en pleine poitrine
-Takeo... commença-t-il
-Quoi? dis-je d'un air hébété
-Essaie de ne pas tout compliquer!"

Ce passage décrit bien un micro-moment d'amour dont parle Barbara Frederickson dans Love 2.0 Finding Happiness and Health in Moments of Connection. On retrouve les trois points importants:
- partage d'une émotion positive
- synchronisation physiologique et physique
- Volonté consciente d'aider l'autre.

J'aime aussi ce passage parce qu'ils se donnent des coups de bâtons, ce qui n'est pas sans évoquer le Kyosaku. Les vibrations que l'on ressent lorsqu'on reçoit le Kyosaku donnent un tel effet de réel....

Shundô Aoyama - Le zen et la vie

Il s'agit d'un petit texte fort sympathique d'une nonne japonaise, maître zen soto contemporaine. Le texte a été publié en Japonais en 1983. la traduction en français par Martine Senrin Haegel-Huck date de 2000.

Le texte commence fort puisqu'il commence d'emblée sur mujo seppo :

"Dans la vallée, l'eau de tout fleuve ne cesse jamais de couler. Pas même pour un instant elle n'interrompt le flux rapide de son cours. Son murmure, pour moi, est le son même du temps. Entre les berges de l'univers, le fleuve du temps coule sans arrêt. Bien qu'ils soient emportés moins rapidement, les pierres, les arbres, les maisons et les villes passent également. La vie des êtres humains et tout ce qui vit passe pareillement. Il en va de même pour les idées et la culture. Tout cela nous parait permanent, mais il ne s'agit que d'une illusion.
Que nous soyons homme ou femme, nous nous donnons beaucoup de mal pour tenter de maintenir les choses telles qu'elles sont. En réalité, seul l'être humain se plaint de la nature transitoire de toute chose.
(...) Dans l'instant même où nous nous incluons dans ce continuel devenir, nous pouvons trouver la joie dans cette constante transformation. (...) Au début d'une période de zazen, alors que la cloche a sonné l'établissement du silence - shijo- et que tout devient silencieux, la voix du fleuve s'amplifie jusqu'à devenir claire et forte. Par la suite, lorsque nous marchons à petits pas, lentement et recueillis - kin hin - ce son s'atténue de beaucoup. A peine le signal de pause - chukei - a-t-il marqué la fin de la période de recueillement, que le murmure du fleuve s'évanouit complètement. Comment cela est-il possible? 
En réalité, la voix du fleuve qui coule n'augmente ni ne diminue, elle ne disparaît pas non plus. Lorsque les vagues de notre esprit se sont calmées, nous pouvons entendre la voix de l'eau et des cailloux, de l'herbe et des arbres, des ruisseaux et des montagnes qui nous enseignent. Mais ces êtres inanimés cessent leurs sermons dès que nous nous complaisons à penser aux affaires du monde. A ce moment-là, ce sont nos oreilles qui deviennent sourdes, car, en ce qui les concerne, ils n'interrompent pas leurs discours. (...) lorsque notre attention est distraite, nous ne voyons plus ni n'entendons plus. (...) Des yeux et un esprit illuminés devraient reconnaître que chaque moment a sa propre forme qui est différente de tout autre moment."

A partir du moment où vous êtes à l'écoute du monde qui vous entoure vous entendez la singularité de chaque chose. Le problème c'est d'articuler cette attention à la singularité avec l'injonction "ne pas discriminer".  Bien sûr dans l'injonction "ne pas discriminer" il y a le fait de ne pas projeter ses propres catégories sur les choses. C'est là où le langage se révèle souvent être un piège. Quand on est à l'écoute du réel c'est souvent la pauvreté du langage qui transparait.

"Il y a un abîme entre l'existence dans laquelle on s'obstine à vivre, attaché à sa propre façon de voir en créant une grande quantité de faux problèmes, et l'existence qu'on vit en abandonnant tranquillement ses propres points de vue dans la lumière de Bouddha qui vous illumine avec sérénité. "

Tout au long du texte Shundô Aoyama s'attache à rendre sensible cette abîme souvent avec légèreté. C'est peut-être ce qui me surprend le plus dans ce texte. On peut avoir le sentiment par moment de percevoir davantage l'esprit japonais que l'esprit universel du Bouddha. Par contraste, j'arriverais peut-être à percevoir ce qu'il y a de typiquement français dans ma manière de penser.

Mujo seppo occupe une place importante dans ce petit livre. Il en est à nouveau question p 68.

"La vie et la voix de Bouddha sont présentes partout dans le ciel et sur terre et se manifestent en toutes choses."(...) Tout comme le singe Wu-k'ung, nous ne pouvons pas nous éloigner de la main de Bouddha"
Héhé, je reparlerais bientôt de ce singe Wu-k'ung, qui est le personnage clé d'un classique de la littérature chinoise: Le singe pélerin de Wou Tch'eng-en.

Maître Dôgen - Purification - [Senjô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

J'ai souvent entendu parler de ce texte fort curieux dans lequel Dogen explique sérieusement comment déféquer. A première lecture on pourrait croire que le propos est seulement hygiéniste. Pour pouvoir pratiquer la Voie, il est préférable d'avoir un corps en bonne santé. Seulement, il y a plein de détails qui laissent percevoir la dimension également spirituelle dans ce qu'il y a de plus trivial. Y. Orimo, le dit mieux que moi "La loi de l'Eveillé se réalise comme présence lorsque sont purifiés le corps et le cœur, le visible et l'invisible, le dedans et le dehors."

Comme souvent le texte s'appuie sur une citation, ici c'est le Sûtra des trois mille manières majestueuses des grands moines: 
"Le corps pur veut dire se laver après avoir uriné et déféqué..." 
 Mais c'est surtout le Sûtra de l'ornementation fleurie qui est le plus explicite:
"Quand vous urinez et déféquez, vous faites le vœu que les êtres soient lavés de la souillure et de l'impureté et qu'ils conjurent l'obscénité, la colère et l'idiotie."
Pensez-y la prochaine fois que vous allez aux toilettes. Dogen commente le texte ainsi :

"Le corps n'est originellement ni pur ni impur. Il en va de même pour la multitude des existants. L'eau n'a jamais été ni pourvue ni dépourvue des sentiments et des émotions ; le corps n'a jamais été pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions. Il en va de même pour la multitude des existants. Tel est l'enseignement de l'Eveillé, du Vénéré du monde"

Dans les notes en bas de page Y. Orimo renvoie au chapitre Mujô-seppô du Shobogenzo pour l'explication de l'expression "Mizu imada jö-hijô niarazu" qui signifie "ni pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions.". Cela signifie que pour Dogen il n'y a pas une frontière claire entre l'organique et l'inorganique. De fait, la matière organique "compose la biomasse vivante et morte (nécromasse) au sein d'un cycle décomposition/biosynthèse où une partie de cette matière est fossilisée, minéralisée ou recyclée dans les écosystèmes et agro-écosystèmes" (wiki). Originellement l'eau n'est ni pure ni impure car elle peut se charger et se décharger en impureté. En prendre conscience permet de ne pas projeter nos propres sentiments et émotions sur ce qui, n'en est ni pourvu ni dépourvu de ces mêmes émotions et sentiments.

"Quand on pratique la Voie sous un arbre ou sur un sol découvert, il n'y a pas de toilettes."
On notera au passage qu'on ne pratique pas la voie que dans un dojo mais que l'on peut faire zazen  partout. Ce qui pose problème, pour Dogen, quand on défèque dans la nature, ce n'est pas l'absence de toilettes mais la difficulté de se laver.

"On se lave donc avec l'eau de la vallée ou du fleuve le plus proche. Voici comment : faute de cendre on fait des boules de boue au nombre de deux fois sept. Après avoir enlevé et plié la robe de la Loi, on prend de la terre non pas noire mais jaune, et on découpe une boule (...) On en dispose sept, puis sept autres (...) Puis on met à côté des pierres pour frotter. Alors on défèque. Après la défécation, on utilise une spatule de bambou ou du papier."
Le texte continue encore longtemps dans ce registre. Je vous renvoie au texte si cela vous passionne. On comprend alors mieux pourquoi Dogen en parle. Il en parle parce que cela ne devait pas être aussi simple qu'aujourd'hui et que chacun devait avoir sa petite technique. On laissera de côté la question de savoir si le nombre 7 qui revient souvent dans le texte est un chiffre ayant une valeur symbolique ou un moyen mnémotechnique.

Ce qui est curieux, en revanche c'est que Dogen ne parle pas de la meilleure posture pour déféquer alors qu'en général il est plutôt disert sur cette question quand il s'agit de zazen. C'est bien dommage parce que rare sont ceux qui savent que la posture accroupie est la meilleure et que nos toilettes à l'occidentale d'aujourd'hui sont une véritable hérésie d'un point de vue hygiéniste (préserver et améliorer la santé).

Il a fallu attendre janvier 2010 pour pouvoir disposer d'une étude sérieuse (Influence of Body Position on Defecation in Humans - Ryuji Sakakibara, Toho University) pour pouvoir conclure avec Giulia Enders (Le charme discret de l'intestin) qu'

"En position accroupie, le canal intestinal est droit comme une autoroute et tout ce qui y circule va droit au but"
 On notera également que la position accroupie, où les genoux sont relevés vers le ciel contraste fortement avec la posture de zazen où les genoux touchent le sol même si, des fois, on s'ennuie un peu en zazen.

Dans la suite du texte Dogen explique avec beaucoup de détails comment s'y prendre lorsqu'il y a des toilettes qui, je suppose, devaient ressembler à ce que nous appelons des toilettes turcs mais que les turcs appellent des toilettes grecques. Pour les grecs ce sont des toilettes bulgares. C'est comme ça jusqu'au japon, où on parle de toilettes chinoises.

Si Dogen ne parle pas de la posture sinon pour dire "vous vous accroupissez et déféquez" en revanche il parle de l'attitude à avoir

"Gardez le silence. Ne bavardez pas, ne riez pas à travers les murs. Ne chantez pas. Ne laissez pas couler la morve ; ne crachez pas. Ne vous brutalisez pas ; ne poussez pas..."

Notez qu'en position accroupie, il n'est pas nécessaire de pousser. Une étude de 2003 (Comparison of Straining During Defecation in Three Positions: Results and Implications for Human Health - Sikirov) montre que l'on réduit le temps de moitié en position accroupie par rapport à la position assise (51 secondes environ contre 130 en position assise) ce qui signifie que c'est plus facile.

La question qui reste à poser est celle de l'état d'esprit. Comme pour la cuisine, le point important c'est l'absence de précipitation et l'attention que l'on porte à ne pas gaspiller ni  l'eau ni les objets utilisés comme la cuvette, la spatule et enfin à tout remettre correctement à sa place. Si on peut parler de rituel, ce n'est pas nécessairement au sens religieux du mot mais dans le sens d'ensemble de règles et des habitudes fixées par la tradition. Quant à l'état d'esprit proprement dit, il apparait ici:

"Avec le cœur pur sans artifice, lavez-vous avec soin"


 ----------------- Extrait d'un échange sur un forum --------------------------

Dany a écrit :
Etrange comportement.


Je trouve encore plus étrange de lire des études scientifiques sérieuses et probantes et de ne pas en tenir compte.

Si je vous explique que vous êtes un gros con avec des études scientifiques sérieuses et que vous n'en tenez pas compte ce n'est peut-être pas parce que vous êtes un gros con mais peut-être que je ne m'y prends pas de la meilleure manière pour vous l'expliquer.


Dany a écrit : C'est en relation avec une pratique spiritualiste quelconque ?


Oui, zazen. Cela consiste également à s’assoir mais pas en position accroupie. Idéalement il faut s’asseoir sur un zafu dans la position du lotus avec le dos bien droit et les épaules détendues

Dany a écrit : Ou peut être la nostalgie des wc à pédales ? (typiquement français d'antan, ça)


Ou peut-être se souvenir de ses vies antérieures où nous déféquions tous en position accroupie. La connerie est souvent un problème de mémoire. Plus vous avez la mémoire courte plus vous êtes un gros con.

"De tout temps, la position accroupie a été la position naturelle pour faire ses besoins : l'art de trôner sur une cuvette ne remonte qu'au XVIIIème siècle, date à laquelle les petits coins ont trouvé leur place entre quatre murs." Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - L'art de bien chier en quelques leçons - et pourquoi le sujet a son importance


Dany a écrit : EDIT: Je viens de lire l'étude (pas celle sur les lapins, parce que tu est incapable de la trouver... par contre, pour la merde, pas de problème, hein ?)


Donc, maintenant que vous avez lu cette étude vous allez déféquer en position accroupie et faire zazen sur un zafu, hein?
mais peut-être que vous préférez rester un gros con. Vous préférez certainement prendre le risque de choper des hémorroïdes ou la diverticulite, maladies qui n'existent quasiment pas dans les pays où on défèque en position accroupie. Selon certains médecins le fait de s'assoir sur les toilettes "augmenteraient considérablement le risque de varices, d'accident vasculaire cérébral ou encore de malaises aux toilettes?" Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - p32

Dany a écrit : Tu ferrais mieux, justement, de t'acheter un wc à pédales (ça doit encore exister, non ?). Ce serait un peu moins acrobatique.


J'y songe mais le remplacement coûte assez cher. En revanche il est possible d'adapter soit un tabouret classique soit un tabouret spécial comme celui-ci :
http://images.elephantjournal.com/wp-co ... e8fcda.jpg

Maître Dôgen - Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil [Sanjûshichibon bodai bunpô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 6

Enfin le Tome 6 dans lequel il y a un passage qui semble être passé inaperçu de beaucoup de lecteurs de Dogen. C'est pourquoi je ne parlerais ni de Gyoji ni du Bendowa que l'on trouve également dans ce tome.

Le texte commence ainsi :

"Il y a le kôan des anciens éveillés, c'est-à-dire l'enseignement, la pratique et l'attestation des trente-sept préceptes auxiliaires de l'Eveil. Ceux-ci s'entrelacent dans le sens ascendant et dans le sens descendant à tous les niveaux et, de ce fait ils constituent le köan de l'entrelacement."

Ce qui est intéressant dans ce texte c'est le caractère extrêmement concret de ce qu'il y a à faire d'une part et d'autre part l'entrelacement implique une absence de hiérarchie ou d'ordre dans lesquels on doit pratiquer ces préceptes. On pense à tort que zazen ne consiste qu'à penser à partir de la non-pensée et qu'il suffit d'abandonner corps et esprit pour s'éveiller. Ce texte montre bien que Zazen ne se limite pas à ces deux prérogatives très vagues laissées pas Dogen. Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil sont les suivants:

- Les quatre fixations de l'attention
- Les quatre résolutions correctes
- Les quatre intentions miraculeuses
- Les cinq racines
- les cinq forces
- les sept facteurs d'Eveil
- L'octuple voie juste

Je renvoie au texte pour le détail de chacun des préceptes auxiliaires de l'Eveil. Il y en a un qui m'interpelle plus particulièrement. Il fait partie des  quatre fixations de l'attention

- Premièrement observer que le corps est impur
- Deuxièmement, observer que la reception sensorielle n'est autre que souffrance.
- Troisièmement observer que le coeur est impermanent
- Quatrièmement observer que l'existant est dépourvu de nature propre.

C'est donc le deuxième qui m'intéresse.

"Observer que la réception sensorielle n'est autre que souffrance veut dire que la souffrance est la réception sensorielle.(...) C'est la chair à vif qui est la réception sensorielle, et c'est la chair à vif qui est la souffrance. Cela veut dire que c'est la chair à vif qui échange un melon mûr bien sucré contre une calebasse amère. Celle-ci est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur. Voilà la pratique et l'attestation d'un pouvoir miraculeux (...) Bien que le melon sucré soit sucré jusqu'à son calice et que la calebasse amère soit amère jusqu'à sa racine, il n'est pas facile de chercher d'où vient l'amertume. Interrogez-vous vous-même : Qu'est-ce donc que l'amertume?"
Y. Orimo rapelle que le mot utilisé pour amertume signifie également souffrance. Elle ajoute:

"Pour que se réalise l'amertume en tant que goût, il faut trois facteurs : la racine qui est la langue, l'objet qui est la calebasse et la conscience qui résulte de la rencontre de la racine avec son objet. D'où vient la difficulté de déterminer d'où vient l'amertume ; il est impossible de localiser celle-ci en dehors du circonstanciel. L'amertume est à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, à la fois du moi et de l'autre, de l'actif et du passif. Le terme shujo les êtres, plus précisément la foule des êtres met bien en relief ce caractère non localisable de l'amertume c'est à dire la souffrance."
Si comme le dit Dogen : La calebasse "est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur", alors les êtres dépourvus de cœur "mushin" qui selon Y. Orimo désigne les existants non sensibles tels que les plantes, les minéraux,  sont également susceptibles d'avoir la chair à vif et de ressentir l'amertume.  

S'ils sont dépourvus de cœur alors il ne s'agit pas d'animisme puisque le cœur désigne à la fois l'organe, le mental et la conscience. Pour Dogen la souffrance est plus fondamentale que le mental ou la conscience. Je ne sais pas jusqu'où on peut penser qu'un caillou a la chair à vif sans lui attribuer une conscience de la souffrance induite par cette chair à vif. Néanmoins penser ainsi devrait permettre de faire naitre une pensée plus écologique du monde qui nous entoure. Personnellement je vois dans cette idée toute la radicalité éthique de Dogen.

De plus, je conteste l'idée que la souffrance n'existe que par la saisie du mental. La souffrance se situe à un niveau bien plus profond. Se débarrasser du mental ne permet absolument pas de se débarrasser de la souffrance. Ce serait trop facile, une lobotomie ou des électrochocs suffiraient pour se débarrasser une fois pour toute du mental et trouver le bonheur éternel mais qui voudrait d'un tel bonheur?

Sortir du samsara implique une compréhension beaucoup plus fine de la souffrance qu'on ne le pense parfois. On n'en sort pas en s'anesthésiant ou en fuyant la souffrance mais au contraire en observant avec curiosité chaque sensation même si elles sont amères et désagréables.

Maître Dôgen - Profonde foi en la loi de causalité [Jinshin-inga] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 8

"Quel est le point de vue zen soto sur la renaissance? C'est une question difficile parce que je pense que Dogen Zenji prône "ne pas savoir" à ce propos" écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan

Dogen ne prône pas "ne pas savoir" mais "clarifier la loi de causalité". Dans ce texte Dogen reprend un kôan dont il a déjà parlé dans La grande pratique [Daishugyô] (Tome 5), l'histoire d'un moine qui ayant mal répondu à une question fut condamné à renaitre cinq cent fois sous la forme d'un renard sauvage. 

La question était "Une personne de la grande pratique tombe-t-elle ou non dans la loi de causalité?" Il a répondu négativement alors qu'il aurait du répondre "Elle clarifie la loi de causalité"

"Clarifier la loi de causalité n'est autre que croire profondément à celle-ci. C'est grâce à cette foi que celui qui l'entend se libère des mauvaises voies"(...)"Le dix-neuvième patriarche (indien), le vénérable Kumâralâta dit: (...) En voyant le bon mourir jeune et le méchant vivre longtemps, ou bien en voyant le brigand connaître la fortune et le juste connaître l'infortune, les gens renient tout de suite la loi de causalité et disent qu'il n'y a pas de récompense ni de châtiment. Ils ne savent pas que les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres sans la moindre erreur tout comme l'ombre qui suit la forme et la résonance qui suit le son."
Dogen conclut en disant "Nous le savons, le haut patriarche n'a jamais nié la loi de causalité".On comprend aussi que si les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres, elles sont difficilement prévisibles si nous ne sommes pas un bouddha. C'est ici qu'il faut loger le "ne pas savoir", non pas au niveau du principe des renaissances et de rétribution des actes mais au niveau de la manière exacte dont ça fonctionne dans les faits. Au niveau du principe c'est assez simple :

"En un mot le principe de la Voie sur lequel est fondée la loi de causalité est net et intègre ; on n'y trouve pas la moindre partialité. Ceux qui font le mal tombent bas, et ceux qui pratiquent le bien montent"
De plus, si Dogen parle parfois de "l'océan de la boudhéité" il ne faut pas confondre celui-ci avec le Soi ou la conscience universelle. Dogen est très clair sur ce point :
"Dire qu'après la mort, les êtres retournent à l'océan de la nature, au grand Moi" est également la vue des personnes hors de la Voie"
Un dernier point, pour Dogen, le fait de connaitre ses vies antérieures n'est nullement le signe de l'éveil. En effet, le fait que le moine sache que cela fait cinq cent vies qu'il renait sous la forme d'un renard sauvage ne suffit pas à le tirer d'affaire, même si c'est bien cela qui le pousse à rencontrer un maître.
"Il y en a qui ont obtenu, de façon innée, le pouvoir surnaturel de connaître leurs vies antérieures. Et pourtant, ils n'ont pas pour autant obtenu la graine de l'éveil parfait ; ils auraient plutôt éprouvé l'effet de leurs mauvais actes. Le Vénéré du monde expose largement ce principe de la Voie au profit des humains et des divinités. S'il y en a qui l'ignorent, c'est parce qu'ils ont négligé les études"
D'où l'intérêt d'étudier les textes.

Maître Dôgen - Étude de la Voie avec le corps et le cœur - [Shinjin-gakudô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

Je reviendrais plus tard sur le tome 6 que j'ai lu cet été car je viens de récupérer les tomes 7 et 8.  A la lecture des titres de chapitres du tome 7 je pensais ne rien trouver dans ces textes. Ils sont quasiment tous passionnants.

Le premier commence ainsi:

"La Voie de l'éveillé ne saurait être obtenue si on ne la pratique pas; elle reste fort lointaine si on ne l'étudie pas."(...) "Pour apprendre la Voie de l'Eveillé, il y a pour l'instant deux (chemins). Je veux dire qu'on l'étudie avec le cœur et qu'on l'étudie avec le corps. L'étudier avec le cœur veut dire l'étudier avec la multitudes des cœurs. La multitude des cœurs désigne l'esprit, l'organe vital, le siège de la pensée..."
Le cœur  n'est pas réductible à l'esprit seulement (citta) puisqu'il désigne aussi l'organe vital (hrdaya) et le siège de la pensée (vriddha)

Dans l'introduction à ce texte Y. Orimo écrit "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur, c'est à dire soi-même." A vrai dire, aucune phrase dans ce texte ne permet de l'affirmer aussi clairement sinon il écrirait on étudie le cœur avec le cœur néanmoins il écrit à propos du cœur:

"Qui le regarderait avec attention? Il étudie la Voie en se retournant brusquement. Chacun (des cœurs) s'en va en suivant les autres. C'est alors que l'effondrement du mur lui fait étudier les dix directions ; le seuil sans porte lui fait étudier les quatre côtés"
 Pas très "Soto" ce passage n'est-ce-pas? 

 Du point de vue Soto :"Quand il n’y a rien à obtenir, rien à réaliser, le zazen assis est «l’abandon du corps-esprit (shinjin datsuraku) ». L’abandon du corps-esprit n’est pas un état psychologique merveilleux à obtenir comme résultat du zazen assis. C’est plutôt que zazen lui-même n’est rien d’autre que «l’abandon du corps-esprit».

Mui sauf que l'effondrement du mur corps-esprit n'est pas sans conséquence puisqu'il fait étudier les dix directions et Dogen d'ajouter que "cela est au profit de moi et de l'autre". Et puis, cela m'étonnerait que cela ne s'accompagne pas d'un état psychologique merveilleux (même si je suis d'accord pour dire qu'il ne faut pas s'attacher à ce genre d'état).

Pas très "mushotoku" ce passage n'est-ce pas?

"S'agissant du déploiement du cœur de l'éveil ou bien on peut l'obtenir au milieu des naissances et des morts  ; ou bien on peut l'obtenir dans le nirvana"
 Bah alors les gars je croyais qu'il n'y avait rien à obtenir.
"Par ailleurs, quand on est touché et quand on entre en résonance avec la Voie qui se communique, on déploie le cœur de l'Eveil, on trouve refuge dans la grande Voie des éveillés et des patriarches, et on apprend la pratique quotidienne dans le déploiement du cœur. Même si le vrai cœur de l'éveil ne s'est pas encore déployé en vous, étudiez l'enseignement des éveillés et des patriarches qui vous ont précédés dans le déploiement du cœur de l'éveil."
 Comme quoi, on peut pratiquer shikantaza sans que le vrai cœur de l'éveil ne se déploie c'est pourquoi l'enseignement des éveillés et des patriarches est bel et bien indispensable. En fait s'il suffisait de faire zazen pour déployer le cœur de l'éveil on retomberait dans l'hérésie naturaliste qui considère que nous sommes d'emblée éveillé. Je persiste à penser que zazen est indispensable mais pas suffisant. 

"Quand on étudie ainsi la Voie, la récompense advient spontanément là où il y a le mérite, tandis que le mérite n'advient pas encore là où il y a la récompense. Sans que l'on s'en rende compte, cela nous fait expirer en secret avec les narines des éveillés et des patriarches et nous fait attester l'Eveil avec le sceau du sabot d'un âne qu'on a trituré"
On comprend la série de paradoxes : on a peu de chance de s'éveiller si on recherche l'éveil consciemment comme une récompense d'une bonne pratique mais si l'on pratique consciencieusement il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas d"éveil sans que l'on s'en rende compte. 

Il reste la question du corps.

"C'est avec une boule de chair écarlate qu'on étudie la voie"(...)"Le corps humain est composé des quatre grands éléments et des cinq agrégats. Le commun des mortels ne saurait pénétrer à fond l'ensemble composé de ces derniers : ce que le saint, lui étudie à fond."(...)" bien que les naissances et les morts soient le cycle sans fin de la souffrance pour le commun des mortels, elles sont l'objet de la libération de soi pour le grand saint."
On voit ici que la phrase de Y. Orimo "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur" est fautive puisqu'elle oublie le corps. En effet, le saint étudie à fond l'ensemble composé des cinq agrégats que constitue le corps humain. On comprend donc mieux ici pourquoi Dogen rejette le naturalisme de celui qui ne considère que son esprit (ou son cœur) sans étudier son corps. Contrairement aux autres voies spirituelles, le corps est vu par Dogen de manière positive. "Tout ce qui advient de l'étude de la Voie est le corps". C'est caricaturer Dogen que de réduire sa pensée à l'abandon du corps et de l'esprit. "On étudie la Voie en abandonnant son corps et en recevant un corps". Il en est de même pour l'esprit.
"Il y a ceux qui étudient la Voie en abandonnant ces cœurs; il y a ceux  qui étudient la Voie en relevant et en triturant ces cœurs. C'est alors qu'on étudie la Voie dans la pensée [shiryô] et qu'on étudie la Voie dans la non-pensée [fushiryô]"
On évite de caricaturer Dogen quand on garde en tête le principe de non-dualité. On cite souvent la phrase "s'étudier soi-même c'est s'oublier soi-même" comme si pour s'étudier il fallait s'oublier ce qui est stupide. Du moins, s'oublier ne signifie pas faire sans le corps et l'esprit comme quand on dit à quelqu'un oublie ceci car j'ai mieux à te proposer. Là on ne peut faire sans le corps et l'esprit. "La pratique consiste simplement à s'asseoir dans le zendo avec corps et esprit..." écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan.

C'est en s'étudiant soi-même que l'on comprend que l'on n'est rien d'autre que l'univers des dix directions et qu'alors on s'oublie soi-même. On ne peut s'oublier qu'en allant au fond des choses et de nous-même, en s'étudiant soi-même dans la moindre sensation, la moindre pensée. Même l'intellect discriminant n'est pas à rejeter mais à voir et à laisser passer comme le reste.

 Il ne s'agit pas pour autant d'un mouvement dialectique car il n'y a pas de synthèse. L'union des contraires restent hétérogène c'est pourquoi on parle de non-dualité. Il s'agit plutôt de monter en haut de la montagne à chaque inspiration et de redescendre à chaque expiration. 

Maître Dôgen - Discourir du rêve au milieu du rêve [Muchû setsumu] - 1242 - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 1

"L'univers entier qui se dévoile comme la rosée est un rêve! Ce rêve n'est autre que cent herbes réfléchissant le soleil et la lune. C'est précisément ce qui vous incite à douter, ce qui vous paraît pêle-mêle. A ce moment-là (il y a) l'herbe du rêve, l'herbe du milieu, l'herbe du discourir, etc. Quand on étudie ces herbes, leurs racines, tiges, brins et feuilles, ainsi que leurs fleurs, fruits, lumières et couleurs constituent tous ensemble un grand rêve! Ne vous trompez pas en les considérant éphémères et nébuleux comme des rêves!"

En effet, à imaginer que nous rêvons (ou que tout est le produit de notre conscience), nous pourrions passer à côté du réel lui même quand bien même rien ne le distingue du rêve. Ce n'est pas parce que le rêve est un rêve qu'on ne doit pas étudier ce qui le constitue. Car ce qui constitue le rêve n'est pas moins susceptible de nous éveiller que le réel lui-même.

"C'est au milieu du rêve qu'il y a le premier déploiement du cœur de l'éveil, la pratique, l'Eveil complet et parfait sans supérieur et le Nirvana. Le rêve et l'Eveil, chacun d'eux est l'Aspect réel! L'un n'est ni plus grand ni moindre que l'autre"(...)
Ce n'est pas forcément parce qu'on a entendu parler du Dharma pendant le jour que l'on va en rêver la nuit mais c'est parce qu'on entend parler le dharma pendant la nuit qu'on va déployer le cœur de l'éveil. Les êtres inanimés sont parfois plus bavards la nuit pendant le rêve que le jour.

Dans la présentation de ce texte Yoko Orimo dit que l'expression "Discourir du rêve au milieu du rêve" vient du Sûtra de l'accomplissement de la Sagesse. Le passage qu'elle cite se termine par "c'est l'absence de la nature propre qu'il faut obtenir" et Y. Orimo écrit: "c'est l'enveloppement de la pensée (cittâvarana) dont il faut se débarrasser pour obtenir l'Eveil"

Je me demande si on se débarrasse de l'enveloppement de la pensée (peut-être est-ce la conscience?) s'il ne reste pas la pensée (et la non-pensée) qui ne se distingue pas du dharma lui-même. Dit comme ça ce n'est pas très clair mais c'est bien le point qui reste à éclaircir.

Si cittâvarana cittâ c'est l'esprit et si varana signifie englobant la question qui demeure c'est qu'est-ce que la pensée chez Dogen? Quelle est sa nature?

Dogen est clairement hostile à l'idée de conscience réceptacle:
"Contenir  les  dix  mille  êtres  désigne  l’océan.  La  signification  de  cette expression, ce n’est pas qu’une chose quelconque contienne les dix mille êtres, mais que contenir, c’est dix mille êtres. Ce n’est pas dire que l’océan contient dix mille êtres ; mais contenir dix mille êtres, c’est l’océan et c’est tout" Concentration de soi du sceau de l’océan [Kai.in zanmai]
 Les dharma n'ont pas besoin d'un contenant, d'une conscience qui les pense pour pouvoir exister. Seulement pour penser les dharma ne doit-il pas y avoir une équivalence entre les pensées et les dharma?

« L’aspect véritable, ce sont les dharma : les dharma c’est l’aspect tel quel, l’essence telle quelle, le corps tel quel, la pensée telle quelle, le monde tel quel, nuages et pluie tels quels. C’est aller, rester, s’asseoir, s’allonger tels quels, souffrir et se réjouir, se mouvoir et demeurer en repos tels quels. [...] C’est la transmission et la réception de la loi telles quelles, l’exercice
de l’étude et le discernement de la voie tels quels, la constance des pins et la périodicité des bambous tels quels. »  Shohôjissô [Le véritable aspect des dharma]
Les aspects du monde sont réels car le réel se donne à voir comme aspect, y compris dans le rêve. 
"Même s'il est dit qu'on s'égare au milieu de l'égarement, justement pratiquez avec ingéniosité et étudiez à fond cette expression qui exprime l'égarement au milieu de l'égarement pour y trouver le passage perçant le ciel. Le discourir du rêve au milieu du rêve est les éveillés, et les éveillés sont le vent, la pluie, l'eau et le feu."

Ce serait s'égarer de croire qu'en perçant le ciel on accèderait à un autre monde que le monde tel qu'il est. C'est au cœur du samsara que se trouve le nirvana.  Il n'y a pas d'autre monde.




Taisen Deshimaru - Zen et Karma

Ce texte nous offre un joyeux délire de Taisen Deshimaru de 1977 à Val d'Isère. Certains propos sur le karma se retrouvent mot pour mot dans Zen et vie quotidienne mais heureusement pas tous. Il avait déjà été publié en 1984 sous le titre "La Voix de la vallée : l'enseignement d'un maître zen /  Taisen Deshimaru".

"La voix de la vallée" fait référence au bruit du torrent près du dojo à Val d’Isère ainsi qu'à un poème de Sotoba (Su Dongpo) qui évoque Mujo Seppo (la prédication de la loi par l'inanimé)

"La voix de la vallée donne une grande conférence,
La couleur de la montagne est le véritable corps purifié.
De minuit à l'aube j'entends quatre-vingt quatre mille poèmes
Comment, le jour venu, l'expliquer à autrui"


Dans ce livre Taisen Deshimaru est suffisamment enthousiaste et enthousiasmant pour que ce livre soit une belle porte d'entrée dans l'univers du zen. Cependant, il ne faudra pas y regarder de trop près et ne pas s'attacher aux mots car par moment le texte est un peu confus.

exemple p78:
"... Ce karma du corps et de l'esprit, cet ego, est dépourvu de substance, de noumène. Notre karma, notre ego, est régi par la puissance cosmique fondamentale - de par son interdépendance avec toutes les existences. Aucune substance ne perdure postérieurement à la mort ; et pourtant notre karma est doté d'une existence phénoménale - et il se perpétue éternellement en vertu de son interdépendance avec toute les existences"(...)"Aussi notre désir, notre souhait est de perdurer éternellement, il en est ainsi. Notre conscience peut se perpétuer dans l'éternité du cosmos. Telle est la plus haute joie humaine - le nirvana vivant"

"Aucune substance ne perdure postérieurement à la mort" Parce qu'elle perdure antérieurement? Je croyais qu'aucun phénomène n'était pourvu de substance.
"Notre conscience peut se perpétuer dans l'éternité du cosmos." Quelle est la nature de cette conscience qui peut perdurer dans l'éternité? Si c'est seulement une possibilité qu'elles sont les autres possibilités?

Il peut même sembler contradictoire:
 

D'une part Deshimaru dit p84 :

"Il est nécessaire d'oublier votre corps, de l'abandonner de telle sorte que seul l'esprit demeure."... "Oublier le corps. Ne laisser que l'esprit." 

et d'autre part p170:

A Nyojo qui dit "Abandonnez le corps et l'esprit!" Dogen répond "Esprit et corps abandonnés"

Il faut comprendre que l'esprit qui doit être abandonné dont parle Dogen et Nyojo c'est la conscience personnelle et égotique et que l'esprit dont parle Deshimaru c'est ce que Dogen appelle l'océan de la bouddhéité mais Dogen évite d'en parler en terme d'esprit ou de conscience. Deshimaru dit cela d'une certaine façon p 164 :
"De même pendant zazen : lorsque nous entendons la voix de la vallée, à Val d'Isère, la rumeur du torrent pénètre complètement le corps, il n'y a plus que cela. L'esprit s'anéantit" "L'esprit devient absorbé dans le corps. La pensée s'éteint, et seule la conscience cosmique pénètre le corps"

Sans vouloir être malveillant à l'égard de Philippe Coupey ni lui faire un procès d'intention, je m'interroge sur la place qu'il occupe dans ce livre. Je trouve personnellement l'histoire de Deshimaru et celle de l'AZI assez passionnante. J'aurais bien aimé connaitre le nom des autres personnes qui sont sur les photos p173 et pas seulement savoir où se trouve Philippe Coupey sur la photo. Je m'interroge également sur la pertinence du commentaire de Philippe Coupey

Deshimaru affirme p111 que du point de vue Karmique "les ancêtres n'influencent pas leur descendance" et P. Coupey commente en disant "On est libre de ses parents, on est libre de ses ancêtres... On est libre de son Karma".

Les ancêtres ce sont ceux qui sont au-dessus du degré de grand-père dans l'arbre généalogique et que très souvent nous n'avons pas connu contrairement à nos parents. Si on peut nier les délires phylogénétiques d'un Freud (meurtre du père dans la horde primitive) par exemple, comme influence karmique je doute que l'on puisse mettre les parents dans le même sac sans pour autant tomber non plus dans les excès de la psychanalyse qui se focalisait trop unilatéralement sur le trio œdipien.

Deshimaru vise explicitement l'idée de "malédiction ancestrale":

 'Le passé ancestral ne revient pas hanter les descendants"

En revanche dans le mondo p186 à la question:

Q- Pourquoi certains ont-ils un mauvais karma dès l'enfance
Deshimaru répond
 M- A cause de vos ancêtres (...) avant ce monde-ci le karma ne surgit pas du néant. C'est comme la loi de Mendel (...) le fœtus retrace l'histoire de l'évolution. L'expérience de chacun est différente. Aussi différents karma se manifestent-ils.
On comprend donc qu'on peut difficilement résumer les propos de Deshimaru par "On est libre de ses ancêtres"  L'idée centrale est évidemment que Zazen permet de dénouer ce karma. Seulement on ne dénoue pas ce karma en le niant mais au contraire en l'étudiant.

Depuis Mendel (1822-1884), la phylogénétique a énormément progressé je recommande la conférence ci dessous sur ce sujet:




Il y a aussi ce passage qui ne m'a pas échappé :
"Il est difficile d'accéder à la compréhension du vrai zen. Avec des maîtres authentiques, il n'y a pas de problèmes. Avec le maître Rinzai Eido, qui a un dojo à New York, il n'y a pas d'erreur possible"

La note en bas de page de Philippe Coupey précise qu'il s'agit bien d'Eido Tai Shimano, celui qui a été "forcé à démissionner en 2010 de ses responsabilités en raison d'un scandale sexuel impliquant l'une de ses disciples." Je doute que l'on puisse être un maître authentique et un "zen predator" qui ne se soucie pas de la souffrance de ses victimes. On ne ricanera pas du manque de probité de Deshimaru sur ce coup là mais désormais on restera prudent sur nos propres affirmations concernant les maîtres authentiques.

Au moins on trouve de la matière a réflexion dans ce livre et ce sera toujours mieux que Wikipédia parce que profondément incarné par Deshimaru.

On notera qu'en 1977 On pouvait recevoir le Kyosaku sans l'avoir demandé ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Deshimaru dit même que le Kyosaku est plus efficace quand on ne l'a pas demandé. Il est même question de rensaku. Il me semble que le rensaku a disparu chez tous les disciples de Deshimaru. [Edit : En fait non il n'a pas disparu, le maître que je fréquente, disciple de Deshimaru, l'a déjà donné mais ceux à qui il a donné le rensaku était consentant.]

Bashō Matsuo, Cent onze haïku



 "Ah! Belle-de-jour
qui non plus ne deviendra
jamais mon amie"
Bashō Matsuo








Fourmis Sans Ombre - Le Livre Du Haïku de Maurice Coyaud


"En ce monde nous marchons
Sur le toit de l'enfer et regardons
Les fleurs"  Issa

Maître Dôgen - La Voie de l'Éveillé [Butsudô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 4

Il s'agit du fameux texte dans lequel Dôgen critique l'appellation zen ainsi que les écoles qui en dérivent. Pour Dôgen, il n'y a qu'une seule voie.

Puisque la Loi de l'Eveillé se transmet ainsi avec justesse, voilà les héritiers directs qui se succèdent de génération en génération.(...) Or, ceux qui n'étudient pas ce principe de la Voie appellent à tort, sans raison, "école du zen" la vraie Loi, Trésor de l’œil, le cœur sublime du Nirvana, transmis avec justesse par les éveillés et les patriarches. Ils appellent les patriarches les "patriarches du zen" et attribuent aux savants le titre de "maîtres du zen" (...)" Tout cela n'est autre que le branchage et le feuillage ayant pour racine le point de vue partial. Sous le ciel de l'ouest et sur la terre de l'est, depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, il n'a jamais existé l'appellation "école du zen". Ceux qui se la donnent sont des diables qui brisent la Voie de l'Eveillé, ils sont l'ennemi juré, ennemi écarté à jamais par les éveillés et les patriarches" .

Et puis il y a cette petite phrase étonnante :

"Ce n'est pas toujours avec dhyâna que les sept éveillés du passé ainsi que les vingt-huit générations (des patriarches indiens) doivent accomplir la Voie attestée de l'Eveillé" (...) le dhyâna est loin de résumer la totalité de la Loi de l'Eveillé"(...) "la Voie de l'Eveillé telle qu'elle est transmise et reçue par les éveillés qui nous ont précédés ne s'appelle pas dhyâna"
Il est bien dommage que Dôgen n'explique pas plus la différence entre zazen et dhyâna. J'ai écrit sur un forum :"Yoko Orimo dit que Zazen n'est pas, contrairement au dhyâna, une technique." et j'ai obtenu la réponse suivante de Kaïkan : "Voilà un non-sens zazen est composé de za = asana et de zen = dhyâna  donc zazen = dhyânasana. Par conséquent zazen n’est pas une technique pour obtenir quoi que ce soit, mais n’est pas contraire à dhyâna puisqu’elle actualise dhyâna." Si zazen actualise dhyâna pourquoi Dogen dit-il que dhyâna n'est pas la voie de l'Eveillé? Soit pour Dôgen zazen n'est pas réductible à dhyâna en étant plus qu'une posture soit c'est zazen qui n'est pas réductible à la Voie de l'Eveillé mais dans ce cas Dogen parlerait de zazen et non de dhyâna. Si pour Deshimaru le zen c'est zazen il semblerait que pour Dogen zazen ce n'est pas le zen.

Dogen fait remonter à son maître, Tendô Nyojo, ce refus des différentes écoles
Mon ancien maître, l'ancien éveillé, monté en chaire, dit à la grande assemblée: "De nos jours, un peu partout, on ne cesse de parler d'Unmon, de Hogen, d'Igyo, de Rinzai, de Soto, etc. Dire que le vent diffère selon les maisons n'est conforme ni à la loi de l'Eveillé ni à la Voie des patriarches.
On remarquera au passage que Dôgen n'est pas plus tendre pour le zen soto :

Nous le savons, ce sont les confrères (d'Ungo), ces sacs puants croyant être son égal, qui se donnèrent cette appellation "école Sôtô"



Brian Victoria - Le zen en guerre 1868-1945

    Il s'agit d'un texte incontournable pour celui qui s'intéresse au zen. Ce texte a parfois été utilisé pour tenter de nuire à l'expansion du zen en France et en Europe (voir ici par exemple). Ce serait oublier un peu vite qu'il a été écrit par un moine zen. Dans le zen nous passons notre temps à dire qu'il faut voir le réel tel qu'il est. Cela concerne également la réalité historique aussi accablante soit-elle. C'est le seul moyen que nous ayons de ne pas reproduire éternellement les mêmes erreurs. Le présent inclut le passé et l'avenir. C'est dans cet esprit d'ouverture à la réalité historique que ce livre a été écrit et non pour diffamer le Dharma du Bouddha.

Jean-Pierre Berthon écrit dans la préface de l'édition française:
"La première des cinq défenses du bouddhisme est l'acte d'ôter la vie à tout être vivant, même le plus infime, du règne animal ou végétal. Comment des moines ont-ils pu à ce point rompre avec cet interdit fondamental et partir au combat enlever des vies et conquérir des territoires?"

    En France nous connaissons mal  l'histoire du Japon avant la guerre du Pacifique. Nous ignorons tout de la guerre contre la Chine (1894-1895) et la Russie (1904-1905) sans parler de la période qui précède l'époque d'Edo (1600-1868).

"C'est pendant la période d'Edo, écrit Brian Victoria, que [le bouddhisme] est parvenu, tout du moins en apparence, à l'apogée de sa puissance, jouant de facto un rôle de religion d’État.(...) Les temples se sont multipliés, leur nombre passant de 13 307 pendant la période de Kamakura à 46 9934 sous les Tokugawa."

    Pour le régime d'alors le bouddhisme avait pour fonction de contrôler la population (tenue de registre) et d'empêcher l'implantation du christianisme.
"Une grande partie, si ce n'est la majorité des moines ont profité des prérogatives que leur valait leur statut d'agents de l’État pour opprimer ou exploiter les familles rattachées à leur temple."

    Le 3 janvier 1868, le jeune empereur Meiji prit des mesures radicales afin de briser le régime féodal et notamment des mesures contre le bouddhisme. Un courant de pensée (nommé "étude nationale") shinto proche de l'empereur enseignait que l'origine divine de la nation japonaise et de l'empereur avait été pervertie par des éléments extérieurs notamment chinoise comme le bouddhisme.
 "40 000 temples furent fermés"..." 4500 furent détruits. Les moines hébergés par ces temples durent retourner à la vie laïque et ceux qui avaient entre 18 et 45 ans furent  incorporés dans la toute nouvelle armée impériale.(...) Les dirigeants bouddhistes se sont très vite rendu compte que leur meilleur espoir de regagner le terrain perdu consistait à s'aligner sur le nationalisme de plus en plus exacerbé qui régnait à l'époque."
    Il ne leur fallait pas seulement être docile avec le nouveau pouvoir en place, il leur fallait également se montrer zélé et les résultats furent à la hauteur de leurs espérances. A partir de 1872, ils devinrent des instructeurs religieux afin d' exalter le patriotisme, aider la population à vénérer les divinités et à obéir aux autorités. Entre temps de nombreux moines qui étaient retournés à la vie laïque s'étaient mariés. Une ordonnance de 1872 permit donc aux religieux bouddhistes, s'ils le souhaitaient, de manger de la viande, se marier, se laisser pousser les cheveux et porter des vêtements ordinaires. Cette ordonnance fut très mal accueillie par les milieux bouddhistes mais passa quand même.

    Pendant la guerre sino-japonaise pour le contrôle de la Corée (1894-1895), non seulement il n'y a pas eu de mouvement en faveur de la paix de la part des bouddhistes mais les dirigeants justifièrent cette guerre afin "d'éveiller   leurs coreligionnaires chinois et coréens". Malgré la victoire du Japon, celui-ci n'obtient pas tous les territoires qu'il convoitait et son impérialisme se voit contenu par les pays occidentaux, particulièrement la Russie, qui obtient une partie de la Mandchourie du nord. Le Japon décide alors de développer sa machine de guerre et conduit à la guerre russo-japonaise (1904-1905). Dans cette atmosphère, les dirigeants bouddhistes ont jugé nécessaire de continuer de manifester leur soutien à l'armée en montrant que le bouddhisme pouvait être utilisé pour donner du courage aux soldats.

Des longues citations qui datent de 1896 de Daisetz T. Suzuki on retiendra :

"Si un pays sans loi vient entraver notre commerce ou piétiner nos droits, il s'agit là de quelque chose qui risquerait vraiment d'interrompre les progrès de l'humanité tout entière. Au nom de la religion, notre pays ne pourrait se laisser faire. (...) nos soldats considèrent que leur vie est aussi légère qu'une plume d'oie et leur dévouement au devoir aussi lourd que le mont Taishan"

    Josh Baran commente cette phrase ainsi :"Cette métaphore des "plumes d'oie" deviendra l'un des points essentiels de l'endoctrinement militaire qui enseignait aux recrues et aux jeunes pilotes kamikaze ("vent divin") que leur vie individuelle n'avait aucune valeur et pas plus de poids."

    Kôdô Sawaki recut l'ordination de moine zen à l'âge de 16 ans. 3 ans plus tard il fut incorporé dans l'armée impériale de 1900 à 1906. Dans ses "Souvenirs de Sawaki Kôdô, il écrit "Mes camarades et moi nous sommes gorgés de tuerie"

Des citations de Kôdô Sawaki qui datent de 1944 on retiendra :

"Le maître zen Dôgen a dit qu'on doit rejeter le soi. Il a enseigné qu'on doit pratiquer tranquillement en s'oubliant soi-même. Il a exprimé cela en ces mots dans le chapitre "vie et mort" du Shôbôgenzo : "Rejetez simplement le corps et l'esprit et projetez-vous dans le royaume du Bouddha. Le Bouddha vous servira de guide et si vous suivez les conseils qu'il vous donne, vous vous libérerez de la vie et de la mort et deviendrez un Bouddha sans avoir besoin de vous donner du mal physiquement ou mentalement" Formulé différemment, cela veut dire qu'il faut obéir aux ordres de ses supérieurs quel qu'en soit le contenu. Ce faisant vous devenez immédiatement de fidèles serviteurs de l'empereur et de parfaits soldats."
     Il est assez facile de montrer que Dogen pensait exactement le contraire de ce que Kôdô Sawaki tente de lui faire dire. Je ne citerais qu'une phrase :
"Pis encore, nombreux sont ceux qui vieillissent en tant qu’esclaves du pouvoir. Qu'ils sont lamentables" Obtenir la moelle en vénérant [Raihai tokuzui] p164 du Tome 5.
      Brian Victoria souligne la constance des efforts de  Kôdô Sawaki "en vue de se servir du zen pour créer un parfait soldat sans ego"

      Le chapitre le plus intéressant du livre de Brian Victoria concerne Uchiyama Gudô, un moine zen soto qui s'est opposé à la montée de l'impérialisme et à la guerre dans les années 1910. On retiendra cette citation d'Uchiyama Gudô alors qu'il était en prison et qu'il ignorait encore qu'il allait être exécuté:
"Shakyamuni était un religieux qui abandonna son trône pour devenir mendiant. Diogène était un philosophe qui a passé, dit-on, sa vie entière dans un baquet. Ce genre de vie ne les a pas empêché de connaître une joie qu'aucun monarque n'aurait pu leur retirer. Cloué sur la croix, le Christ n'en a pas moins été heureux d'offrir sa vie pour racheter tous les péchés du monde. On peut en déduire que le bonheur appartient à ceux dont les comportements sont conformes à leur propre raison. Cela étant, n'est-on pas en droit de dire que les gens qui agissent en accord avec la raison sont ceux qui se consacrent à faire avancer, ne serait-ce qu'un petit peu, la cause de la répartition équitable du travail entre les hommes et de la satisfaction de leurs besoins en termes de nourriture, de vêtements et d'abri? Celui qui, après avoir agi conformément à la raison, devrait mourir sur l'échafaud, ou subir l'humiliation de la crucifixion, ou finir ses jours glacé jusqu'aux os dans l'enfer souterrain des mers du nord. C'est de ces gens-là qu'on peut dire qu'ils ont trouvé le vrai bonheur dans la vie"
      Si vous voulez en savoir un peu plus il y a une page wiki qui lui est consacré. On notera au passage que la secte soto lui retira son statut sacerdotal de moine en 1910 pour s'être opposé à la guerre et le lui rendra en 1993 sous la pression des historiens et des médias.

     On s’intéressera aussi plus particulièrement au chapitre qui concerne le regard des japonais d'après-guerre sur la philosophie du bouddhisme zen même si il peut sembler un peu abusif de reprocher au bouddhisme zen ce que les bouddhistes en ont fait notamment de l'idée qui est au cœur de ce blog:

Au japon, écrit Brian Victoria, la doctrine de l'éveil originel a pris de plus en plus d'expansion avec le temps, jusqu'à embrasser l'idée que toute chose, animée comme inanimée possède cet éveil originel. D'où la fameuse phrase, qui revient souvent dans la littérature japonaise, "les montagnes et les rivières, les plantes et les arbres, tout atteint à la bouddhéité" (sansen sômoku shikkai jôbutsu). Au premier abord, l'idée semble optimiste, et même démocratique, car l'éveil devient ouvert à tous, par nature et en toute égalité, au-delà des considérations de fortune, de sexe, d'âge, d'éducation ou de nationalité, et il s'étend même aux objets du monde inanimé.

 Deux chercheurs japonais, Hakamaya et Matsumoto ont cherché à montrer que cette idée pouvait avoir un effet pervers :
"S'il existe, disent-ils, une réalité unique et immuable sous-jacente à tous les phénomènes, alors tout, dans le monde phénoménal devient essentiellement égal. Et cela vaut, bien entendu, pour des valeurs morales comme le bien et le mal, le juste et l'injuste, ou des statuts sociaux comme riche et pauvre, fort et faible. Il n'y a donc plus aucun besoin ni aucune raison de combattre l'injustice ou de changer ce qui ne va pas dans le monde. La discrimination et l'injustice en viennent à être considérées comme l'ordre normal des choses. L'altruisme cesse d'être un devoir moral et l'obligation d'aider ceux qui sont dans le besoin disparaît." 
     A cette objection on pourrait répondre que la nature de bouddha n'implique nullement une réalité sous-jacente car elle n'est ni de l'ordre de l'être ni du non-être. Elle n'implique nullement non plus l'idée de statu quo car le rôle du Bodhisattva est précisément d'aider les êtres à réaliser cette nature de bouddha ce qui n'est possible que si les besoins vitaux sont satisfaits. En revanche, si le réel prêche le dharma il est très difficile de dire dans quel sens le réel prêche car la prédication n'est pas clairement intelligible. 

On se souviendra ajoute Brian Victoria que :
"l'idée que tous les êtres possèdent la nature de Bouddha a servi de catalyseur à la lutte de Uschiyama Gudô contre la répression, la discrimination et la guerre, puisque c'est sur elle qu'il a fondé sa conviction que tous les êtres sensibles sont essentiellement égaux sans qu'il n'y ait "ni supérieur ni inférieur" (...) "C'est aussi de la pauvreté rurale que Gudô se préoccupait avant tout dans ses contacts avec les jeunes du villages. La racine du problème résidait selon lui dans l'injustice d'un système social où une poignée d'individu possédait la majeure partie de la terre tandis que le fermage était le lot du plus gros de la population rurale. Gudô en vint à plaider ouvertement pour la réforme agraire, laquelle finirait d'ailleurs par être adoptée, mais bien des années plus tard, après la défaite du japon dans la guerre du Pacifique."
     Bien sûr on pourrait objecter que le cas d'Uschiyama Gudô est un cas isolé et qu'ils n'ont pas été nombreux à se révolter contre la montée en puissance de l'impérialisme japonais. En même temps, ceux qui entendent le réel prêcher le Dharma ne sont pas très nombreux non plus. Après la lecture de ce livre on se méfiera davantage encore, si c'est possible, de la complaisance de certains discours zen à l'égard de la voie du sabre (Bushidô). La voie du sabre n'est pas compatible avec l'éthique indépendamment de toute religion ou absence de religion. Elle est donc à combattre, pacifiquement, évidemment.



Ryôkan - Moine errant et poète


Je marche le long d'un cours d'eau
cherchant sa source
J'arrive là où la source semble commencer,
perplexe,
réalisant qu'on n'atteint jamais la source
véritable
appuyé à ma canne, partout autour
le murmure de l'eau

Maître Dôgen - Naissances et morts [Shôji] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 3

Extrait d'une conversation sur un forum :
sb a écrit:
 "Zazen est une posture qui possède en elle-même sa propre fin, on la trouve naturellement sans effort quand l'esprit est juste."


Kaïkan a écrit:
       Particulièrement cette phrase est sujette à de très mauvaises interprétations. Il y a shojin qui est l'effort dans la pratique c'est aussi une paramita. La posture n'est pas trouvée comme ça quand l'esprit est juste, avec un claquement de doigts. C'est quand corps et esprit sont rejetés que l'attitude est correcte; quand à l'esprit c'est quand il n'est fixé sur rien de particulier que le véritable esprit apparaît.

sb a écrit:

Dogen le dit mieux que moi

"... en s'abandonnant et en s'oubliant, même le corps et le cœur, on se jette dans la maison de l'eveillé, et on laisse faire le côté de l'éveillé, et on laisse faire le côté de l'éveillé en se laissant guider par l'éveillé. C'est alors qu'on se libère des naissances et des morts et qu'on devient  éveillé sans exercer la force, sans peiner le coeur" [Shoji]


Isso Fujita (Directeur du Centre International du Bouddhisme Zen Soto , San Francisco) commente ce texte ainsi

"Dogen dit clairement que zazen est différent de Shuzen. Dans ce cas comment devrions-nous pratiquer zazen ? Dans le Shobogenzo Shoji (Naissance et mort), Dogen écrit que le chemin pour devenir un bouddha n’est ni d’utiliser la force ni d’utiliser l’esprit . Juste faire simplement un effort n’est pas bon dans ce contexte. Plus nous faisons naïvement d’efforts, Plus nous sommes loin de la bonne voie."


Quand on a abandonné le corps et l'esprit, le corps et l'esprit sont dans une posture juste, sans effort.

Maître Dôgen - Le tel quel [Immo] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

"Vous ne savez pas, tout en possédant cette Sagesse, à travers combien de naissances et de morts vous vous êtes laissé absorber par les choses du monde qui vous fatiguaient en vain"

Nous possédons tous la Sagesse dont il est question ici mais tant que les relations circonstancielles ne sont pas réunies, nous passons à côté du "tel Quel" sans le voir ni l'entendre.

"Déjà, mon corps n'est pas moi-même. Emportée par le temps qui passe, la vie ne peut pas s'arrêter même un instant. Où est passé mon jeune visage au teint vermeil?" (...) Et bien que ce soit ainsi, il y a celui qui déploie le cœur de l'Eveil sans qu'il sache ni comment ni pourquoi. Dès le déploiement de ce cœur, il abandonne ce à quoi il jouait jusqu'alors, désire entendre ce qu'il n'a pas encore entendu et cherche à attester ce qu'il n'a pas encore attesté. Tout cela n'est nullement l’œuvre de son moi."
 (...) Tel est le principe de la Voie selon lequel, "si la personne dotée de la Sagesse entend (la loi), elle la comprend aussitôt avec foi" La sagesse ne s'apprend pas avec quelqu'un; on ne la produit pas non plus de soi-même. (...) "C'est la Sagesse que recherche la Sagesse".
 Ce texte déjoue subtilement deux erreurs, la première qui serait de chercher quelque chose que nous ne possédons pas déjà (la sagesse) la deuxième qui serait de s'identifier avec cette sagesse. Cependant, à partir du moment où on entend la loi (que ce soit, les sutras, le dharma ou le réel lui même, le tel quel) on désire alors entendre la loi. Ce n'est parce qu'on cherche le tel quel qu'on le trouve, mais c'est au moment où on trouve le tel quel que l'on va chercher à comprendre ce qu'est le tel quel même s'il est par nature incompréhensible.
"Une chose est toujours en vérité la chose telle quelle. Étudiez cela à fond. Il n'y a pas à douter de la chose telle quelle, venue d'une façon telle quelle!"
 Dogen affirme donc simultanément que les choses sont telles qu'elles sont, mais qu'elles adviennent de la façon dont elles adviennent et que c'est cela qu'il faut étudier. Si vous entendez le réel prêcher le Dharma (mujo seppo), tendez l'oreille et ouvrez l’œil puis pratiquez.


Maître Dôgen - Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé [Sokushin zebutsu] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

D'une part je me posais la question comment Houei-neng en tant que Patriarche était perçu par Dogen et comment était interprété par celui-ci une citation comme "rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" et d'autre part que vise la critique que fait Dogen du naturalisme. La réponse se trouve dans ce texte.

Le naturalisme est l'opinion selon laquelle "la grande Voie se trouve dans notre corps dès à présent, et il est facile de savoir comment elle est"(...) "Même si l'aspect du corps est brisé, la connaissance spirituelle en sort indemne. C'est comme si le propriétaire sortait sain et sauf de sa maison en feu"(...)"Elle demeure en permanence d'éon en éon." Ce qui est visé ici c'est l'école du sud pour qui il suffit de "Voir la nature" pour "réalisé l'état de l’Éveillé". La pratique peut alors sembler très secondaire voire inutile.

Pour répondre à cette question Dogen va utiliser un texte du Recueil de la transmission de la lampe de l'ère Keitoku, notamment les propos du maïtre de la nation Nanyô Echû (Nanyang Huizhong).

"En rassemblant une foule de trois ou cinq cents personnes et en regardant cette grande assemblée, ils disent :"voilà l'enseignement essentiel du sud" Le "Sûtra de l'estrade" à la main, ils le modifient à leur gré en y insérant des récits vulgaires et en supprimant la sainte signification du texte. Ainsi troublent-ils les jeunes générations qui les suivent. Comment pourraient-ils alors perpétuer l'enseignement oral (de l’Éveillé)?"
 Le "Sûtra de l'estrade" compile une série de paroles attribuées à Houei-neng. Yoko Orimo dans les notes en bas de page écrit que ce texte est "compilé, non pas par le sixième patriarche lui-même, mais par ses disciples, on en compte au moins trois versions différentes comportant bien des rajouts et des modifications apportés par la postérité." On peut donc supposer que la phrase ""rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" est peut-être un ajout d'un disciple de Houei-neng qui n'aimait pas beaucoup la méditation. Dogen ne remet pas pour autant en cause l'idée centrale du "Sûtra de l'estrade" : "Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé", seulement il lui donne un autre sens que celui des disciples de Houei-neng.

"Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" désigne la multitude des éveillés qui déploie le cœur de l'Eveil, pratique la voie, réalise l'Éveil et entre dans le Nirvâna. Qui n'a pas encore déployé le cœur de l'Éveil, ni pratiqué la Voie, ni réalisé l'Éveil, ni n'est entré dans le Nirvâna n'est pas "le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé". Déployer le cœur de l'éveil, pratiquer la Voie et attester l'Éveil même un instant infinitésimal, est "Le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé"(...) Ainsi ceux qui disent que pratiquer la Voie durant de longs éons pour devenir éveillé n'est pas "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'ont jamais vu, ni connu, ni étudié "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé". Ils n'ont pas vu le vrai maître qui dévoile "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé".
Dogen reconnait donc bien  Houei-neng comme un Patriarche mais critique l'interprétation qui est faites par les disciples de ce dernier . "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'a pas de sens en dehors de la pratique. Que la pratique se fasse dans un un instant infinitésimal (subitisme) ou bien durant de longs éons (gradualisme) ne change rien. Pour Dogen, Le naturaliste qui pense qu'il n'y a rien à faire parce que tout est déjà là, se trompe grandement. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il était jeune sa question centrale était : «Dans l'enseignement bouddhique, il est dit que tous les êtres possèdent originellement la nature du Bouddha. S'il en est ainsi, pourquoi faut-il s'entraîner et adopter des pratiques ascétiques pour atteindre l'état de Bouddha?». La question demeure néanmoins.