Antonio Damasio - L'Autre Moi-Même

On se demande où l'éditeur est allé chercher un titre pareil alors que le titre original est "Self comes to Mind. Constructing the conscious Brain" que l'on pourrait traduire par "Quand le Soi vient à l'Esprit. La conscience du cerveau se construit". La question de l'altérité au moi, n'ai jamais posé. Ce n'est pas le sujet du livre contrairement à ce que le titre semble suggérer. Il traite de la manière dont la conscience apparait à partir du cerveau. Il date de 2010.

L'un des points le plus intéressant de ce livre se situe en deçà même de la conscience. En fait on ne comprend pas le problème que pose la conscience tant qu'on s'imagine  que tous nos choix seraient le fruit d'une délibération consciente. Nous avons tendance à imaginer que ce qui ne relève pas de la conscience relève d'un déterminisme implacable et que seul celui qui dispose d'une conscience souveraine serait absolument libre. A. Damsio dit exactement le contraire:

"Longtemps avant que les créatures vivantes aient un esprit, elles faisait preuve de comportements efficients et adaptatifs ressemblant en tout point à ceux qui se manifestent chez les créatures dotées d'un esprit conscient. Nécessairement, ces comportements n'étaient pas causés par l'esprit, et encore moins par une conscience. (...) Il s'avère que les créatures vivantes dépourvues de tout cerveau, si on descend jusqu'aux cellules uniques, ont également un comportement qui paraît intelligent et finalisé"

Alors que nous avons tendance à croire que les questions axiologiques relèvent d'un régime délibératif conscient, la question des valeurs se jouent déjà sur le plan de la biologie. 

"Le bien le plus essentiel pour tout être vivant, à n'importe quel moment, c'est l'équilibre des chimies corporelles compatibles avec une vie en bonne santé. Cela s'applique aussi bien à l'amibe qu'à l'être humain" (...) La notion de survie - et par extension, celle de valeur biologique - peut s'appliquer à diverses entités biologiques, des molécules aux gènes et aux organismes tout entiers."

Ce qui nous différencie des plantes et qui explique l'apparition des neurones dont nous disposons est le mouvement. A. Damasio n'ignore pas le tropisme dont font preuve les plantes mais les plantes ne peuvent se déraciner

"La tragédie des plantes - mais elles l'ignorent- tient au fait que leurs cellules corsetées ne pourraient  jamais modifier suffisamment leur configuration pour devenir des neurones. Elles n'ont pas de neurones et donc pas d'esprit."
 Le fait de ne pas avoir d'esprit n'empêche pas que les stratégies de réponses touchent "aux mécanismes sous-jacents à ce que, de notre pont de vue humain nous en sommes venus à appeler récompense et punition."

"Notez bien qu'aucune de de ces opérations ne requiert un esprit, et encore moins un esprit conscient. Il n'y a pas là de sujet formel, dans l'organisme ou en dehors qui se comporterait comme un "recompenseur" ou un "punisseur" (...) Toute l'opération est aussi aveugle et "a-subjective" que les réseaux de gènes eux-mêmes. L'absence d'esprit et de soi est parfaitement compatible avec une "intention" et un "but" implicites et spontanés. L'intention de base est de préserver la structure et l'état, mais un "but" plus général peut être déduit de ces intentions multiples: survivre."(...) "Les mécanismes d'incitation et l'orientation ne résultent pas d'une détermination et d'une délibération conscientes"
Ceci explique notre ressenti de jardinier quand nous nous occupons bien de nos plantes, nous avons le sentiment qu'elles se sentent récompensées des fruits qu'elles nous offrent et nous mêmes nous nous sentons récompensés lorsque nos plantes sont en bonne santé et que leurs fruits sont savoureux. Elles n'ont pas besoin d'un esprit ni d'une conscience pour sentir notre bienveillance à travers le soin que nous leur portons pour qu'elles survivent.

Il importe de comprendre ce premier stade de la vie pour bien comprendre que la conscience ne vient pas s'établir en rupture sur ce mode de fonctionnement inconscient mais vient s'y ajouter presque de manière facultative.

"Les fondements des processus conscients sont ainsi les processus non conscients qui sont chargés de la régulation de la vie - c'est à dire les dispositions aveugles qui régulent les fonctions métaboliques et sont abritées par les noyaux du tronc cérébral et l'hypothalamus ; les dispositions qui délivrent récompenses et punitions, et développent pulsions, motivations et émotions ; enfin l'appareil cartographique qui fabrique les images, dans la perception et le ressouvenir, et peut les sélectionner et les monter pour former ce film qu'on appelle l'esprit"
La conscience apporte une dimension réflexive qui permet à  l'organisme d'être au fait de son état. La conscience tient donc du passage de la régulation à la délibération qui devient de plus en plus grand.

"En conclusion, ce qu'on entend par délibération consciente a peu à voir avec l'aptitude à contrôler nos actions sur le moment et tout avec celle qui consiste à planifier à l'avance et à décider quelles actions nous voulons ou non effectuer". (...) "les décisions concernant le comportement moral impliquent une délibération consciente et prennent un long moment. De plus, de telle décisions sont traités dans un espace mental déconnecté et à l'écart de la perception extérieure" "C'est précisément le type d'accomplissement  qui contredit l'idée selon laquelle la conscience serait un épiphénomène inutile, un ornement sans lequel le cerveau pourrait  assurer sa tache de gestion de la vie  tout aussi efficacement et sans histoire"

Autrement dit pour gérer la vie au quotidien, nous n'avons pas besoin de délibérer consciemment en permanence. En revanche, pour savoir ce que nous voulons ou pas, il nous faut nous déconnecter de ce quotidien pour en prendre conscience afin de pouvoir agir sur celui-ci. Une fois que nous avons délibéré nous pouvons à nouveau faire confiance à nos mécanismes non conscient pour suivre avec vigilance ce que nous avons décidé. Ou comment parler de la méditation sans en prononcer ce mot.

A. Damasio s'appuie sur une expérience fort intéressante d'un psychologue néerlandais Ap Dijksterhuis "On making the right choice : The deliberation-without-attention effect" publié dans science en 2006

"Les processus inconscients sont capables d'une forme de raisonnement qui est bien plus puissante qu'on ne le croit en général et que si celle-ci a été convenablement  formée par l'expérience passée et si on a peu de temps, elle peut donner des décisions bénéfiques"

Si l'enjeu du livre c'est l'émergence de la conscience et par conséquent la conscience de soi. On peut se demande en quoi consiste ce soi. Ce soi est lié à la cartographie du corps qu'effectue le cerveau pour maintenir l'homéostasie mais aussi pour donner une perspective.

"L'une des curiosité propres à notre conscience d'un objet tient à la relation ténue que nous établissons entre les contenus mentaux qui décrivent cet objet et ceux qui correspondent à la partie du corps engagée dans la perception concernée. " p240 "Il ne s'agit pas d'un simple "point de vue" (...) mais nous avons aussi un point de référence pour les sons du monde extérieur, un point de référence pour les objets que nous touchons(...) les portails sensoriels près desquels les données les donnés servant à former les images sont rassemblées offrent à l'esprit le point de référence d'après lequel l'organisme se situe par rapport à un objet. Il dérive de l'ensemble des régions corporelles dont proviennent les perceptions. Ce point de référence n'est rompu que dans des conditions anormales (expériences extracorporelles) qui peuvent résulter de maladies neurologiques, d'un traumatisme psychologique ou de manipulation expérimentales utilisant des procédés de réalité virtuelle"p242

C'est donc dans ce passage que sont évoqués les fameuses OBE. Une note renvoie à un article publié dans la revue Science en 2007 qui s'intitule : Video ergo sum: manipulating bodily self-consciousness. (Lenggenhager B1, Tadi T, Metzinger T, Blanke O.)
On en trouve un compte rendu dans courrierinternational

"A l’aide de technologies de réalité virtuelle, deux équipes de scientifiques, dont l’une à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), ont en partie reproduit cette sensation en laboratoire. Leurs travaux, publiés aujourd’hui dans la revue Science, contribuent à expliquer un phénomène longtemps attribué à l’imagination ou au paranormal. Ils permettront d’étudier sous un jour nouveau le concept encore mal défini de conscience de soi."
 Cette phrase laisse entendre que les OBE ne relèverait ni du paranormal ni de l'imagination.

"Le professeur en convient, ces travaux ne simulent pas encore une décorporation complète (OBE) ; aucun des sujets ne décrit d’ailleurs ce qu’il a vécu comme tel."(...)"“Toutefois, la plupart des sujets ont, durant l’expérience, localisé leur ‘moi’ à un autre endroit que dans leur corps, puisqu’ils n’ont pas regagné exactement leur position d’origine.” (...) " “D’après nos résultats, le cerveau est fortement impliqué dans le fait que chacun ressent que son ‘moi’ est situé dans son corps. Cela démontre qu’il existe dans la conscience de soi aussi une composante biologique, basique et automatique.” Et donc pas uniquement psychique, mentale et verbale comme l’a résumé Descartes dans son fameux ‘Cogito ergo sum’ (Je pense donc je suis). La vision jouant dans ces mécanismes cérébraux un rôle prépondérant par rapport au toucher, les chercheurs ont même intitulé leur article ‘Video ergo sum’ (Je vois donc je suis). “La représentation multisensorielle, surtout visuelle, du corps entier dans le cerveau joue donc un rôle essentiel dans la construction du ‘moi’, à côté bien sûr de l’aspect cognitif”, appuie Olaf Blanke." http://www.courrierinternational.com/article/2007/08/24/parle-a-mon-corps-ma-tete-est-ailleurs

L'idée c'est que la conscience de soi est fortement construite à partir des 5 sens. Si on perturbe la gestion des sens en utilisant des procédés de réalité virtuelle cela montre la possibilité pour la conscience de se délocaliser. Les scientifiques insistent généralement sur le fait qu'il s'agit d'une illusion mais ils oublient de dire que le fait que la conscience soit arrimé au corps n'est peut-être pas moins illusoire puisque c'est l'effet d'une construction biologique et inconsciente.

Voir aussi ici

“Beaucoup de personnes pensent que la perception qu’ils ont d’eux-mêmes est ancrée en eux de façon permanente, mais pas du tout. Elle peut changer très rapidement, et c’est ce qui est fascinant”, explique Miguel Nicolelis, neurobiologiste à l’hôpital de l’université Duke, à Durham, en Caroline du Nord.
http://www.courrierinternational.com/article/2012/02/02/profession-magicien-chercheur

Soûtra de la Pousse de riz - Shälistamba-sûtra

Ainsi ai-je entendu : en ce temps-là, le bienheureux séjournait au Pic des Vautour de Râjagriha (...) Or donc, le vénérable Shâriputra se dirigea vers un lieu habituellement fréquenté par Maitreya, le bodhisattva grand être, et l'y trouva.

"Maitreya, aujourd'hui le Bienheureux, après avoir contemplé une pousse de riz a enseigné aux moines ce soûtra: " O moines, quiconque voit la production interdépendante voit le Dharma. Quiconque voit le Dharma voit le Bouddha" Après quoi le Bienheureux est resté silencieux. Quel est donc, Maitreya, le sens de ce discours du Bienheureux" (...)

"... Maitreya répondit ainsi au vénérable Shâriputra"

"L'expression "production interdépendante" veut dire : "Ceci étant, cela se produit; de la production de ceci naît cela." En d'autres termes, l'ignorance conditionne les formations karmiques; les formations karmiques conditionnent la conscience; la conscience conditionne le nom et la forme; le nom et la forme conditionnent les sources des sens; les sources des sens conditionnent le contact, le contact conditionne la sensation; la sensation conditionne la soif; la soif conditionne l'appropriation; l'appropriation conditionne le devenir; le devenir conditionne la naissance; la naissance conditionne le vieillissement et la mort, l'affliction, les lamentation, la souffrance, la tristesse et les tourments. C'est ainsi qu'une énorme masse de souffrance est produite.
Il en résulte que lorsque cesse l'ignorance, les formations karmiques cessent; lorsque cessent les formations karmiques, cesse la conscience..."

Et si l'ignorance désignait l'inconscience, ne serait-ce pas un soutra d'une remarquable acuité?

Lionel Naccache - Perdons-nous connaissance ? De la mythologie à la neurologie

Suite à mon passage sur un forum sceptique québécois, j'ai décidé d’élargir le champ de ce blog à un peu plus de science. On ne peut pas s'éveiller sans tenir compte de la science mais il n'est pas question de se laisser conter par elle. 

Lionel Naccache est neurologue, chercheur en  neurosciences cognitives et membre du Comité national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. 

Le titre du livre "Perdons-nous connaissance?" est un peu étrange. J'avoue que j'espérais trouver des informations sur un sujet qui me passionne qu'on appelle le malaise vagal car il m'arrive souvent de perdre connaissance (ce qui m'amuse beaucoup même si ça exaspère les médecins). Ce n'est pas le sujet du livre. La question est plutôt : Dans une société qui se prétend société de la connaissance, n'avons-nous pas perdu le sens de ce qu'est la connaissance? Si nous l'avons perdu c'est qu'à une époque antérieure nous savions ce qu'était la connaissance. C'est la raison pour laquelle il est sous-titré : De la mythologie à la neurologie.

La thèse que défend le livre est simplement que la science n'est pas qu'une affaire de spécialiste, c'est l'affaire de tous. Cependant la connaissance n'est jamais neutre, elle est potentiellement dangereuse soit pour le chercheur s'il est en décalage avec la société dans laquelle il vit soit pour la société elle-même si elle ne relativise pas ce qu'apporte cette connaissance d'un point de vue éthique. 

Je passe sous silence les parties consacrées aux grecs, Icare, le mythe de la caverne chez Platon, au christianisme et à Faust. En revanche je retiendrais la partie qui concerne le judaïsme. Je ne suis pas personnellement d'origine juive. Cependant, pour des raisons que j'ignore, tout ce qui touche au judaïsme me passionne. Ce blog étant un blog personnel, veuillez m'excuser si je change de sujet, du moins en apparence.

"Le traité Haguiga du Talmud de Babylone rapporte l'édifiante et tragique histoire de quatre figures rabbiniques majeures ayant réussi l'exploit de pénétrer à l'intérieur de ce pardès, paradis de la connaissance" (...) Cet épisode débute ainsi (Haguiga, page 14b) :
"Nos Sages ont enseigné : quatre homme sont entrés au Pardès : Ben Azaï, Ben Zoma, A'her et Rabbi Akiva" Quelques lignes plus tard, le destin de ces hommes d'exception est scellé. Ben Azaî est mort sur place, abattu par ce qu'il contemplait. Ben Zoma a perdu à tout jamais ses esprits et A'her a sombré dans l'hérésie. Seul le quatrième de ces maîtres, Rabbi Akiva, revient plein d'usage et raison de cette aventure, ainsi que le rapporte la suite du texte : "Rabbi Akiva entra en paix et sortit en paix"
Il est bien tentant de faire un parallèle avec le bouddhisme, ce que ne fait jamais l'auteur. Le Dharma désigne la réalité telle quelle est mais aussi l'enseignement de Bouddha Sakyamuni. La tradition rapporte que certains disciples seraient mort d’effroi à l'écoute de cet enseignement. Tout le monde sait qu'il ne peut y avoir d'éveil sans éveil de la kundalini (libido ou noradrénaline, comme vous voulez) mais que la kundalini peut mener directement à la folie. L'hérésie n'a pas grand sens dans le bouddhisme. Cependant on peut s'interroger sur la question de savoir si ce n'est pas sa folle sagesse qui a poussé Chögyam Trungpa a briser ses vœux monastiques sans pour autant rompre avec le bouddhisme. Chögyam Trungpa est souvent considéré comme un hérétique par une partie des bouddhistes. 

Évidemment c'est le cas de Rabbi Akiva qui est le plus intéressant car c'est le seul à s'être véritablement éveillé. Je me permets de renvoyer au livre pour la totalité de l'histoire. C'est la chute que je trouve la plus édifiante. Un changement politique survient lié à l'avènement d'Hadrien, empereur  romain. Celui-ci fait  arrêter Rabbi Akiva et le fait supplicier pour avoir continué son enseignement  de la Torah alors prohibé. 

"A ses amis qui lui recommandaient de songer à se protéger, et de suspendre l'enseignement de ses connaissances à la jeunesse de Jerusalem, Akiva répondait par une parabole :
"Un renard, voyant un poisson se débattre pour échapper aux filets des pêcheurs, lui dit: "Poisson, mon amis, ne  viendrais-tu pas vivre avec moi sur la terre ferme?" Le poisson lui répond: " Renard, on te dit le plus sage, mais tu es le plus sot des animaux. Si vivre dans l'eau qui est mon élément m'est difficile, que crois-tu qu'il en serait sur la terre?" Ce que l'eau est au poisson, la Torah l'est à Akiva. Rien moins! Renoncer à une eau dangereuse n'est jamais une solution pour celui qui ne peut de toutes les façons pas se passer d'eau pour vivre. (...) A l'allégorie platonicienne de la caverne, qui représente la violence du groupe social à l'encontre de celui ou de ceux qui répandent leur connaissance (...) répond le destin tragique de Rabbi Akiva..."
J'aime beaucoup cette parabole car elle correspond bien à l'idée d'intégrité qui me tient à cœur.

Il y a un autre passage que je trouve passionnant. Il concerne plus directement les neurosciences  puisqu'il s'agit du syndrome de Capgras.


"Lorsque nous percevons le visage d'un être familier, un réseau de régions corticales représente l'identité du visage perçu, tandis qu'un autre réseau en extrait les informations de familiarité"(...)"qui éveillent en moi une sensation d'intimité et de reconnaissance immédiate de notre lien affectif et existentiel.(...) Certains malades perdent cette communication harmonieuse entre ces deux réseaux cérébraux spécialisés.(...) les informations d'identité sont correctement transmises, tandis que les informations de familiarité ne leur sont pas associées de manière parfaite (Histein et Ramachandran, 1997). Autrement dit un patient souffrant de cette affection se retrouve avec le curieuse impression consciente de percevoir sa femme, sans faire simultanément l’expérience du ressenti de familiarité qui devrait accompagner cette perception. (...) Il va imaginer et croire avec conviction puissante que la personne qui lui fait face (...) est un sosie, un imposteur qui a emprunté l'apparence physique de sa femme. (...) J'ai également en tête l'incroyable histoire, rapportée par un confrère, d'une femme de malade qui était en proie à un dilemme conjugal complexe : son mari, victime d'un syndrome de Capgras l'identifiait comme une sosie, c'est à dire comme une femme qui n'était pas la sienne malgré les apparences, et ne cessait de lui faire des avances sexuelles explicites. Autrement dit, ce malade cherchait à tromper sa femme avec elle-même! Que devait-elle faire, accepter les avances infidèle de son mari, ou refuser d'être la maîtresse de son propre époux?"
Dans la note en bas de page, L. Naccache entre davantage dans les détails neurologiques de cette maladie:

"Selon un modèle assez réaliste, il existerait une asymétrie fonctionnelle entre certaines régions préfrontales droites et leur homologues gauches. Ces dernières joueraient un rôle de générateur de scénarios explicatifs de la causalité du monde et de nous-même, tandis que les régions droites auraient un rôle d'évaluation de la plausibilité de ces hypothétiques constructions interprétatives. Une autre lésion dans le cortex préfrontal droit aurait pour conséquence de ne pas invalider certains scénarios loufoques produits par le cortex préfrontal gauche afin de donner sens à cette situation très inhabituelle. Ainsi naîtrait le délire du sosie!" Signer S. F. (1994) Localization and lateralization in the delusion of substitution...."
Il y a deux choses que je trouve intéressantes. La première c'est que dans un fonctionnement normal, il y a un dialogue permanent dans notre cerveau entre une zone qui produit des hypothèses hasardeuses et délirantes et une autre zone plus raisonnable qui vient valider ou invalider ces hypothèses sans pour autant en conclure à une forme de schizophrénie. C'est plutôt rassurant.

La deuxième c'est qu'on pourrait se demander ce qui se passerait si, inversement on avait la sensation de familiarité avec une personne mais pas les informations d'identité. Pour ma part je ne suis pas très physionomiste mais je suis très attentif à ces phénomènes de reconnaissances de familiarité. Or cela m'arrive souvent avec des gens qui me sont inconnus. Le délire interprétatif qui se met alors en place est rigolo puisqu' alors je m'imagine qu'il s'agit d'une personne rencontrée dans une précédente vie. Comme, à ma connaissance je n'ai pas de lésion au cerveau, rien ne vient invalider un tel scénario. Pourquoi n'aurions nous pas un sentiment de familiarité avec des personnes déjà rencontrés dans une vie antérieure mais avec un corps différent. Ce scénario, aussi farfelu soit-il, semble d'autant plus vraisemblable que ce sentiment de familiarité est souvent partagé par l'autre personne comme s'il s'agissait d'un phénomène de reconnaissance mutuelle.

Pour conclure, je dirais. Selon L. Naccache le cerveau est une machine à construire des fictions. Pour que nous accordions de la créance à nos fictions il faut nécessairement qu'elles s'accordent entre-elles.

L'intuition de familiarité s'accorde avec celle des renaissances lorsqu'elle ne s'accorde pas avec celle d'identité même si cela peut sembler tiré par les cheveux pour un observateur extérieur comme c'est souvent le cas lorsqu'il s'agit d'intuition. 

Maître Dôgen - Purification - [Senjô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

J'ai souvent entendu parler de ce texte fort curieux dans lequel Dogen explique sérieusement comment déféquer. A première lecture on pourrait croire que le propos est seulement hygiéniste. Pour pouvoir pratiquer la Voie, il est préférable d'avoir un corps en bonne santé. Seulement, il y a plein de détails qui laissent percevoir la dimension également spirituelle dans ce qu'il y a de plus trivial. Y. Orimo, le dit mieux que moi "La loi de l'Eveillé se réalise comme présence lorsque sont purifiés le corps et le cœur, le visible et l'invisible, le dedans et le dehors."

Comme souvent le texte s'appuie sur une citation, ici c'est le Sûtra des trois mille manières majestueuses des grands moines: 
"Le corps pur veut dire se laver après avoir uriné et déféqué..." 
 Mais c'est surtout le Sûtra de l'ornementation fleurie qui est le plus explicite:
"Quand vous urinez et déféquez, vous faites le vœu que les êtres soient lavés de la souillure et de l'impureté et qu'ils conjurent l'obscénité, la colère et l'idiotie."
Pensez-y la prochaine fois que vous allez aux toilettes. Dogen commente le texte ainsi :

"Le corps n'est originellement ni pur ni impur. Il en va de même pour la multitude des existants. L'eau n'a jamais été ni pourvue ni dépourvue des sentiments et des émotions ; le corps n'a jamais été pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions. Il en va de même pour la multitude des existants. Tel est l'enseignement de l'Eveillé, du Vénéré du monde"

Dans les notes en bas de page Y. Orimo renvoie au chapitre Mujô-seppô du Shobogenzo pour l'explication de l'expression "Mizu imada jö-hijô niarazu" qui signifie "ni pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions.". Cela signifie que pour Dogen il n'y a pas une frontière claire entre l'organique et l'inorganique. De fait, la matière organique "compose la biomasse vivante et morte (nécromasse) au sein d'un cycle décomposition/biosynthèse où une partie de cette matière est fossilisée, minéralisée ou recyclée dans les écosystèmes et agro-écosystèmes" (wiki). Originellement l'eau n'est ni pure ni impure car elle peut se charger et se décharger en impureté. En prendre conscience permet de ne pas projeter nos propres sentiments et émotions sur ce qui, n'en est ni pourvu ni dépourvu de ces mêmes émotions et sentiments.

"Quand on pratique la Voie sous un arbre ou sur un sol découvert, il n'y a pas de toilettes."
On notera au passage qu'on ne pratique pas la voie que dans un dojo mais que l'on peut faire zazen  partout. Ce qui pose problème, pour Dogen, quand on défèque dans la nature, ce n'est pas l'absence de toilettes mais la difficulté de se laver.

"On se lave donc avec l'eau de la vallée ou du fleuve le plus proche. Voici comment : faute de cendre on fait des boules de boue au nombre de deux fois sept. Après avoir enlevé et plié la robe de la Loi, on prend de la terre non pas noire mais jaune, et on découpe une boule (...) On en dispose sept, puis sept autres (...) Puis on met à côté des pierres pour frotter. Alors on défèque. Après la défécation, on utilise une spatule de bambou ou du papier."
Le texte continue encore longtemps dans ce registre. Je vous renvoie au texte si cela vous passionne. On comprend alors mieux pourquoi Dogen en parle. Il en parle parce que cela ne devait pas être aussi simple qu'aujourd'hui et que chacun devait avoir sa petite technique. On laissera de côté la question de savoir si le nombre 7 qui revient souvent dans le texte est un chiffre ayant une valeur symbolique ou un moyen mnémotechnique.

Ce qui est curieux, en revanche c'est que Dogen ne parle pas de la meilleure posture pour déféquer alors qu'en général il est plutôt disert sur cette question quand il s'agit de zazen. C'est bien dommage parce que rare sont ceux qui savent que la posture accroupie est la meilleure et que nos toilettes à l'occidentale d'aujourd'hui sont une véritable hérésie d'un point de vue hygiéniste (préserver et améliorer la santé).

Il a fallu attendre janvier 2010 pour pouvoir disposer d'une étude sérieuse (Influence of Body Position on Defecation in Humans - Ryuji Sakakibara, Toho University) pour pouvoir conclure avec Giulia Enders (Le charme discret de l'intestin) qu'

"En position accroupie, le canal intestinal est droit comme une autoroute et tout ce qui y circule va droit au but"
 On notera également que la position accroupie, où les genoux sont relevés vers le ciel contraste fortement avec la posture de zazen où les genoux touchent le sol même si, des fois, on s'ennuie un peu en zazen.

Dans la suite du texte Dogen explique avec beaucoup de détails comment s'y prendre lorsqu'il y a des toilettes qui, je suppose, devaient ressembler à ce que nous appelons des toilettes turcs mais que les turcs appellent des toilettes grecques. Pour les grecs ce sont des toilettes bulgares. C'est comme ça jusqu'au japon, où on parle de toilettes chinoises.

Si Dogen ne parle pas de la posture sinon pour dire "vous vous accroupissez et déféquez" en revanche il parle de l'attitude à avoir

"Gardez le silence. Ne bavardez pas, ne riez pas à travers les murs. Ne chantez pas. Ne laissez pas couler la morve ; ne crachez pas. Ne vous brutalisez pas ; ne poussez pas..."

Notez qu'en position accroupie, il n'est pas nécessaire de pousser. Une étude de 2003 (Comparison of Straining During Defecation in Three Positions: Results and Implications for Human Health - Sikirov) montre que l'on réduit le temps de moitié en position accroupie par rapport à la position assise (51 secondes environ contre 130 en position assise) ce qui signifie que c'est plus facile.

La question qui reste à poser est celle de l'état d'esprit. Comme pour la cuisine, le point important c'est l'absence de précipitation et l'attention que l'on porte à ne pas gaspiller ni  l'eau ni les objets utilisés comme la cuvette, la spatule et enfin à tout remettre correctement à sa place. Si on peut parler de rituel, ce n'est pas nécessairement au sens religieux du mot mais dans le sens d'ensemble de règles et des habitudes fixées par la tradition. Quant à l'état d'esprit proprement dit, il apparait ici:

"Avec le cœur pur sans artifice, lavez-vous avec soin"


 ----------------- Extrait d'un échange sur un forum --------------------------

Dany a écrit :
Etrange comportement.


Je trouve encore plus étrange de lire des études scientifiques sérieuses et probantes et de ne pas en tenir compte.

Si je vous explique que vous êtes un gros con avec des études scientifiques sérieuses et que vous n'en tenez pas compte ce n'est peut-être pas parce que vous êtes un gros con mais peut-être que je ne m'y prends pas de la meilleure manière pour vous l'expliquer.


Dany a écrit : C'est en relation avec une pratique spiritualiste quelconque ?


Oui, zazen. Cela consiste également à s’assoir mais pas en position accroupie. Idéalement il faut s’asseoir sur un zafu dans la position du lotus avec le dos bien droit et les épaules détendues

Dany a écrit : Ou peut être la nostalgie des wc à pédales ? (typiquement français d'antan, ça)


Ou peut-être se souvenir de ses vies antérieures où nous déféquions tous en position accroupie. La connerie est souvent un problème de mémoire. Plus vous avez la mémoire courte plus vous êtes un gros con.

"De tout temps, la position accroupie a été la position naturelle pour faire ses besoins : l'art de trôner sur une cuvette ne remonte qu'au XVIIIème siècle, date à laquelle les petits coins ont trouvé leur place entre quatre murs." Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - L'art de bien chier en quelques leçons - et pourquoi le sujet a son importance


Dany a écrit : EDIT: Je viens de lire l'étude (pas celle sur les lapins, parce que tu est incapable de la trouver... par contre, pour la merde, pas de problème, hein ?)


Donc, maintenant que vous avez lu cette étude vous allez déféquer en position accroupie et faire zazen sur un zafu, hein?
mais peut-être que vous préférez rester un gros con. Vous préférez certainement prendre le risque de choper des hémorroïdes ou la diverticulite, maladies qui n'existent quasiment pas dans les pays où on défèque en position accroupie. Selon certains médecins le fait de s'assoir sur les toilettes "augmenteraient considérablement le risque de varices, d'accident vasculaire cérébral ou encore de malaises aux toilettes?" Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - p32

Dany a écrit : Tu ferrais mieux, justement, de t'acheter un wc à pédales (ça doit encore exister, non ?). Ce serait un peu moins acrobatique.


J'y songe mais le remplacement coûte assez cher. En revanche il est possible d'adapter soit un tabouret classique soit un tabouret spécial comme celui-ci :
http://images.elephantjournal.com/wp-co ... e8fcda.jpg

Maître Dôgen - Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil [Sanjûshichibon bodai bunpô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 6

Enfin le Tome 6 dans lequel il y a un passage qui semble être passé inaperçu de beaucoup de lecteurs de Dogen. C'est pourquoi je ne parlerais ni de Gyoji ni du Bendowa que l'on trouve également dans ce tome.

Le texte commence ainsi :

"Il y a le kôan des anciens éveillés, c'est-à-dire l'enseignement, la pratique et l'attestation des trente-sept préceptes auxiliaires de l'Eveil. Ceux-ci s'entrelacent dans le sens ascendant et dans le sens descendant à tous les niveaux et, de ce fait ils constituent le köan de l'entrelacement."

Ce qui est intéressant dans ce texte c'est le caractère extrêmement concret de ce qu'il y a à faire d'une part et d'autre part l'entrelacement implique une absence de hiérarchie ou d'ordre dans lesquels on doit pratiquer ces préceptes. On pense à tort que zazen ne consiste qu'à penser à partir de la non-pensée et qu'il suffit d'abandonner corps et esprit pour s'éveiller. Ce texte montre bien que Zazen ne se limite pas à ces deux prérogatives très vagues laissées pas Dogen. Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil sont les suivants:

- Les quatre fixations de l'attention
- Les quatre résolutions correctes
- Les quatre intentions miraculeuses
- Les cinq racines
- les cinq forces
- les sept facteurs d'Eveil
- L'octuple voie juste

Je renvoie au texte pour le détail de chacun des préceptes auxiliaires de l'Eveil. Il y en a un qui m'interpelle plus particulièrement. Il fait partie des  quatre fixations de l'attention

- Premièrement observer que le corps est impur
- Deuxièmement, observer que la reception sensorielle n'est autre que souffrance.
- Troisièmement observer que le coeur est impermanent
- Quatrièmement observer que l'existant est dépourvu de nature propre.

C'est donc le deuxième qui m'intéresse.

"Observer que la réception sensorielle n'est autre que souffrance veut dire que la souffrance est la réception sensorielle.(...) C'est la chair à vif qui est la réception sensorielle, et c'est la chair à vif qui est la souffrance. Cela veut dire que c'est la chair à vif qui échange un melon mûr bien sucré contre une calebasse amère. Celle-ci est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur. Voilà la pratique et l'attestation d'un pouvoir miraculeux (...) Bien que le melon sucré soit sucré jusqu'à son calice et que la calebasse amère soit amère jusqu'à sa racine, il n'est pas facile de chercher d'où vient l'amertume. Interrogez-vous vous-même : Qu'est-ce donc que l'amertume?"
Y. Orimo rapelle que le mot utilisé pour amertume signifie également souffrance. Elle ajoute:

"Pour que se réalise l'amertume en tant que goût, il faut trois facteurs : la racine qui est la langue, l'objet qui est la calebasse et la conscience qui résulte de la rencontre de la racine avec son objet. D'où vient la difficulté de déterminer d'où vient l'amertume ; il est impossible de localiser celle-ci en dehors du circonstanciel. L'amertume est à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, à la fois du moi et de l'autre, de l'actif et du passif. Le terme shujo les êtres, plus précisément la foule des êtres met bien en relief ce caractère non localisable de l'amertume c'est à dire la souffrance."
Si comme le dit Dogen : La calebasse "est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur", alors les êtres dépourvus de cœur "mushin" qui selon Y. Orimo désigne les existants non sensibles tels que les plantes, les minéraux,  sont également susceptibles d'avoir la chair à vif et de ressentir l'amertume.  

S'ils sont dépourvus de cœur alors il ne s'agit pas d'animisme puisque le cœur désigne à la fois l'organe, le mental et la conscience. Pour Dogen la souffrance est plus fondamentale que le mental ou la conscience. Je ne sais pas jusqu'où on peut penser qu'un caillou a la chair à vif sans lui attribuer une conscience de la souffrance induite par cette chair à vif. Néanmoins penser ainsi devrait permettre de faire naitre une pensée plus écologique du monde qui nous entoure. Personnellement je vois dans cette idée toute la radicalité éthique de Dogen.

De plus, je conteste l'idée que la souffrance n'existe que par la saisie du mental. La souffrance se situe à un niveau bien plus profond. Se débarrasser du mental ne permet absolument pas de se débarrasser de la souffrance. Ce serait trop facile, une lobotomie ou des électrochocs suffiraient pour se débarrasser une fois pour toute du mental et trouver le bonheur éternel mais qui voudrait d'un tel bonheur?

Sortir du samsara implique une compréhension beaucoup plus fine de la souffrance qu'on ne le pense parfois. On n'en sort pas en s'anesthésiant ou en fuyant la souffrance mais au contraire en observant avec curiosité chaque sensation même si elles sont amères et désagréables.

Claude Magne - La posture Zen

Dommage, Claude Magne avait tout pour réussir un chouette petit livre sur le Zen et un sujet en or pour un danseur. Plutôt que de ne parler que de la posture, ce qu'il fait très bien il se perd dans des propos sans queue ni tête enchainant des citations sans toujours les commenter alors qu'elles appartiennent à des mondes souvent hétérogènes les uns aux autres (Nietzsche, Plotin, Husserl, Damasio, Lyengar, St Paul, Trungpa, Svami Prajnanpad, Aristote...). Le texte date de 2013.

En effet, quand c'est Claude Magne qui parle et quand il parle de la posture le propos est pertinent et vraiment intéressant :

"La posture oscille dans le rythme lent de l'expansion et du recueillement. C'est un mouvement très lent, celui du mouvement interne qui anime l'organisme entier: La lenteur ouvre la perception des rythmes biologiques discrets qui animent chaque cellule dans la profondeur des tissus. Être présent à ce mouvement est capital car il nous relie avec l'intimité et la profondeur de notre incarnation, seule voie d'accès aux perceptions fines du cosmos"

C'est assez drôle de penser que c'est l'immobilité de l'assise qui rend possible la perception des mouvements internes du corps qui renvoient in fine aux mouvements du cosmos.

"Ce mouvement interne est la force de croissance, il est sensible sous différentes formes: une depuis le centre vital, des balancements doux et continus qui parcourent la colonne vertébrale dans différentes directions et irriguent en douceur les articulations et les tissus profonds. Ainsi nous pouvons simultanément être relié au centre ombilical d'où est diffusé cette vague et au centre axial qui sans cesse s'érige et se détend entre ciel et terre. Ces sensations sont la base de la fixation de l'esprit. Y être présent est le signe du ralentissement cérébral, de la détente et c'est assurément la porte pour accéder à une attention plus fine, plus détachée. Nous pouvons alors expérimenter une présence globale et profonde aux phénomènes. "
La posture nous enseigne à  écouter la vie croître à travers nous.


En revanche je n'ai pas compris ce que venait faire la Voie du pèlerin dans ce livre "qui est la tradition de la méditation et de la prière dans le christianisme et surtout dans la tradition byzantine". Je ne vois pas le rapport entre la prière et la posture.

Quant à certaines hypothèses, il ferait peut-être mieux de les garder pour lui :

"Le zen serait une forme de mystique apparentée à la mystique chrétienne ou juive, ou proche des sociétés traditionnelles et de leur animisme magique"

Ben voyons! et pourquoi pas la mystique soufi pendant qu'on y est. Tout est dans tout et réciproquement. Faut-il rappeler que l'animisme c'est  la croyance en un esprit, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu'en des génies protecteurs? Le zen (disons le bouddhisme sino-japonais) considère avec compassion tous les existants (et pas seulement les êtres vivants) mais il se garde bien d'attribuer une âme ou un esprit aux existants contrairement aux sociétés traditionnelles animistes qui dialoguent avec les esprits (des morts, des plantes et des animaux)  La notion d'Anātman sépare radicalement le bouddhisme des monothéismes ainsi que de toutes les autres spiritualités hindouistes, indiennes et traditionnelles animistes. Certes dans le zen nous donnons à boire et à manger tout en chantant aux esprits affamés mais c'est le moins que l'on puisse faire pour eux. Nous n'attribuons pas pour autant une substance à ces esprits même si j'ignore quel degré de réalité ou d'existence il faut exactement leur attribuer.

Après une citation de St Paul qui dit que nous ne savons pas ce qu'il faut demander dans la prière mais que c'est un moyen d'atteindre la pureté, Claude Magne ouvre une parenthèse pour dire "On retrouve une remarque qui diverge quelque peu de la tradition zen". Peut-être aurait-il été plus judicieux de se limiter à la tradition zen qui était censé être le sujet du livre. De même on se demande ce que vient faire la citation de Plotin dans ce livre sur la posture zen :

"Il faut cesser de regarder : il faut fermer les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais peu font usage"

Faut-il rappeler qu'en zazen nous gardons les yeux ouverts, mi-clos certes mais ouverts. Claude Magne commente en disant

"Cette attitude mène notre recherche qui se tient par la posture au cœur de la subjectivité de l'expérience pour en extraire ce qui est"

Oui mais pour ça il faut garder les yeux ouverts. La citation de Plotin est contre-productive. De même, ensuite il enchaine après avoir écrit "quelque chose que nous différencions de l'intuition de quelque chose : hishyrio" sur une citation de Husserl

Husserl disait :

"C'est l'expérience muette encore pure de son propre sens (...)l'époché est la methode universelle et radicale par laquelle je me saisis comme moi purifié avec la vie de conscience purifié qui m'est propre"

mais l'intuition husserlienne n'est jamais vide car elle est toujours pensée de quelque chose et même purifié il y a encore un ego qui pense. Les descriptions phénoménologiques qui prétendent accéder aux choses mêmes n'y accèdent que par le discours là où le bouddhiste n'y accède que par le silence de la pensée. Si l'epoché, à la suite de Descartes, remet bien an cause l'existence du monde, elle ne remet jamais en doute l'existence de l'égo transcendantal qui est considéré par Husserl comme apodictique. C'est ce qui fait dire à Emmanuel Levinas que toute l'histoire de la philosophie est une egologie.  On est à mille lieux de zazen.

Puis on passe à Bergson sans transition ni commentaire

"Ne prétendons pas rétrécir la réalité à la mesure de nos idées alors que c'est à nos idées de se modeler, agrandies, sur la réalité."

Quand on sait que Bergson était un effroyable belliciste qui passait son temps à essayer de prouver l'existence de l'âme immortelle de l'homme on n'est encore une fois à mille lieux du Bouddhisme et de zazen mais ce n'est visiblement pas le problème de Claude Magne.

Je veux bien que l'on trouve des similitudes entres les intuitions des philosophes et celles des maîtres zen mais il ne faudrait pas occulter systématiquement les points de divergences et laisser croire que, tout ce beau monde dit la même chose. J'aimerais qu'on m'explique pourquoi si les intuitions de Bergson sont si proches de celles du bouddhisme pourquoi celui-ci reprochait au bouddhisme sa froideur, son inaction et son pessimisme. A croire que les bouddhistes comprennent mieux Bergson que lui-même n'aurait compris le bouddhisme. Peut-être. De là à considérer que la philosophie comme le bouddhisme sont des grands supermarchés où l'on pourrait prélever ici et là une idée sans se soucier de la provenance de ces idées ainsi que de leur contexte de naissance et de la cohérence qu'elles entretiennent entre elles, cela me semble particulièrement dommageable.

J'aimerais enfin qu'on m'explique pourquoi faire référence à la philosophie qui passe son temps à raisonner et discriminer si comme le dit Dogen cité par Claude Magne

"Ceux qui étudient doivent comprendre que la Voie du Bouddha se situe par-delà le raisonnement, la discrimination, la supputation, l'examen, le savoir et l'intelligence"(...)"Des citères comme le raisonnement et la discrimination sont étranger à l'étude de la Voie"

Claude Magne commente cette citation en disant que celui qui médite "dépasse le plan de la maîtrise mentale" en rencontrant avec subtilité l'ordre cosmique. nous écoutons alors respirer le monde. Mais alors pourquoi se donner la peine de faire des teichos, et éditer des livres?

A vrai dire pour comprendre cette citation de Dogen il faudrait la remettre dans son contexte et montrer qu'elle place elle occupe dans l'économie de sa pensée. Elle est extraite de [Gakudoyojin-shu] Pour inciter l'esprit à étudier la Voie.

Dogen rejette plusieurs idées sur l'esprit d'éveil:
"Il en est qui soutiennent que l'esprit d’Éveil n'est autre que l'esprit de l'Eveil suprême et parfait (...) d'autres prétendent que l'esprit d'éveil consiste dans la compréhension qu'une seule pensée contient les trois mille mondes. D'autres que l'esprit d’Éveil se caractérise par le fait qu'aucune pensée ne se produit plus(...) Tous ceux-ci n'ont rien compris à la véritable nature de l'esprit d’Éveil, ils s'égarent et le déconsidèrent"

Ce serait donc mal interpréter la première citation de Dogen que de croire qu'on ne développe l'esprit d'éveil que par l'écoute du silence qui ne produit aucune pensée. Il vaudrait mieux comprendre qu'on ne peut aller par delà le raisonnement qu'en passant par le raisonnement mais accompagné d'un ami de bien

"Lorsqu'on s'engage sur la Voie, il importe de recevoir les instructions personnelles de ceux qui nous y ont précédés et qui ont obtenu l'Eveil, et non de se servir de ses propres conceptions"

Je doute que Begrson ait obtenu l'éveil. Il est bien dommage que Claude Magne ne s'en tienne pas à la tradition dont la littérature est pourtant abondante.

 "Seuls les maîtres qui ont obtenu le Dharma en connaissent l'accès, non les spécialistes des Écritures"
Bref vous l'aurez compris je préfère quand Claude Magne parle du Dharma plutôt que des Écritures surtout quand celles-ci n'ont rien à voir avec le Dharma

Gérard Pilet - Actualiser la Voie - Commentaires du Genjo Koan de Maître Dogen

La première édition date de 2007. Non seulement c'est un commentaire remarquable du Genjo Koan mais il y a aussi de nombreux mondo (question réponse) qui sont très intéressants.

Le premier point c'est que le commentaire de Gérard Pilet se base sur la traduction de Maître Taisen Deshimaru (Volume 2 de l'intégrale, édition AZI 1996)

J'ai lu quelque part que quelqu'un estimait la traduction de Deshimaru approximative mais d'une grande justesse. 

On peut avoir l'impression parfois qu'il ne s'agit pas du même texte par exemple:

Dans la traduction de T. Deshimaru :

"Lorsque les gens commencent à rechercher la Voie, celle-ci demeure encore très lointaine. Mais après avoir reçu la transmission authentique, vous pouvez devenir immédiatement un vrai moine."

Dans la traduction de Y. Orimo :

"Lorsque l’homme recherche la Loi pour la première fois, il s’en trouve éloigné de mille lieues. Lorsque la Loi est déjà transmise en lui avec justesse, aussitôt se trouve-t-il à son état originel sans souillure"

Les deux traductions ne s'opposent pas mais celle de Deshimaru restreint considérablement le sens. 

Autre exemple, ce qui donnait dans la traduction de S. Okumura
"Ainsi, s'il existait des poissons qui nagent ou des oiseaux qui volent seulement après avoir étudié toute l'eau ou tout le ciel, ils ne trouveraient ni chemin ni place. Lorsque nous faisons nôtre ce lieu même, notre pratique devient l'actualisation de la réalité." Dogen

Dans la traduction de T. Deshimaru : 

"Cependant, si le poisson ou l'oiseau voulaient aller dans l'eau ou le ciel après avoir étudié le ciel et l'eau, ils ne pourraient y trouver ni saisir un chemin. Si nous pouvons atteindre ce lieu, cet espace qui ne peut s'exprimer par le langage, toute nos actions deviennent satori, toutes nos actions deviennent genjo koan." Dogen

Dans le texte d'Okumura j'entends la même chose que dans un texte de Descartes qui dit que perdu dans une forêt la meilleure chose à faire c'est de prendre une direction et de s'y tenir jusqu'à sortir de la forêt plutôt que de tergiverser. Dans la traduction de Deshimaru j'entends plutôt une diatribe contre l'intellect. 

Dans la traduction de Y. Orimo la suite du texte semble donner raison à Deshimaru :
"les limites de nos connaissances restent inconnaissables du fait même que nos connaissances naissent ensemble et vont ensemble avec la Voie de l’Éveillé qui pénètre aux  tréfonds de nous-mêmes. Ne  considérez  pas  que  ce  que  vous avez obtenu devienne toujours le savoir et la vision qui vous appartiennent et que ce soit connu par la pensée et l’entendement. Quoique l’Éveil attesté se réalise immédiatement comme  présence,  ce  qui  demeure en  secret ne  se  réalise  pas  toujours  comme vision." Dogen
Du fait que nous cheminons avec le bouddhisme et que nous ne pouvons pas en avoir une vision exhaustive on pourrait être tenté de se l'approprier pas à pas au point de la considérer comme notre propre vision du bouddhisme mais Dogen nous met en garde : Ce que nous appréhendons par la pratique n'est pas de l'ordre de l'intellect, ce n'est donc pas un point de vue. Gérard Pilet dira le Dharma n'est pas une philosophie. Il s'agit de voir le réel tel qu'il est. Il ne s'agit pas d’échafauder une théorie sur celui-ci.

Passons au commentaire de Gerard Pilet qui évoque Mujo seppo
"Genjo Koan, c'est aussi se laisser enseigner par les phénomènes de notre vie : chacun d'eux contient pour nous un enseignement mais bien souvent on ne l'entend pas. Pourquoi? Parce que face aux phénomènes, on est dans une attitude de saisie ou de rejet. (...) Ce n'est pas le Bouddha qui a créé le Dharma. Le Dharma est inhérent à l'ordre cosmique mais le Bouddha a su l'entendre parce qu'il s'est laissé enseigner par les phénomènes."
 C'est la raison pour laquelle si le zazen dure relativement longtemps, plusieurs fois par jour, pendant plusieurs jours, nous sommes susceptible de lâcher prise sur la saisie et le rejet car au bout d'une période de temps relativement longue il n'y a plus rien à saisir. Ce qui se passe autour de nous peut alors se faire entendre. Moins il se passe de chose autour de nous et plus l'écoute se fait attentive. Plus nous prenons l'habitude d'être attentif en zazen plus cette attention se poursuit en dehors de zazen. C'est aussi un éveil des sens. La gen maï qui n'est pourtant qu'une soupe de riz avec des légumes, le matin après zazen parait parfois incroyablement délicieuse alors que c'est tous les matins la même gen maï.

"S'étudier soi-même de pratique à partir de l'immobilité de la posture et du non-agir : on ne fait même pas zazen, on laisse faire zazen. C'est ce non-agir qui ouvre à l'autre dimension de la vie."
mais en même temps

Dans le Eihei Koroku, Maître Dogen dit : " Vous êtes déjà cela, mais avez-vous mis cela à exécution" (...) "Si notre esprit change, les phénomènes de notre vie changent et l'attitude des existences qui nous entourent change également." (...) " Si on s'y engage d'un seul corps et d'un seul esprit en s'oubliant soi-même,on réalise l'exacte concentration."(...) une réponse totale aux situations qui se présentent..."
 Cela concerne les situations mais aussi évidement notre rapport aux autres:
"Il n'existe pas d'éveil individuel séparé de l'éveil de toutes les existences."(...) c'est l'illusion du moi et du mien qui empêche la mise en résonance avec cet éveil universel"(...)"Il n'y a pas de retour possessif sur l'éveil pour celui qui a réalisé l'éveil. L'éveil a été actualisé, c'est tout. Et s'il a été actualisé, c'est parce que l'illusion du moi s'est évanouie."
Il devient alors possible d'entendre Mujo Seppo

"La nature chante le Dharma mais quel esprit peut l'entendre? Assurément pas l'esprit saturé de pensées, attaché au moi et au mien. Les expérience d'éveil de Maître Reiun et Maître Kyogen n'ont rien de magique mais c'est tout simplement que l'homme ordinaire dominé par son mental est sourd et aveugle à ce sermon sans parole. Lorsque l'esprit ordinaire est abandonné, on dévient sensible au sermon sans parole de l'univers qui ne cesse de proclamer le Dharma. Pour y être sensible, l'esprit ordinaire doit devenir paisible et silencieux et laisser place à l'esprit de Bouddha."

Maître Dôgen - Profonde foi en la loi de causalité [Jinshin-inga] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 8

"Quel est le point de vue zen soto sur la renaissance? C'est une question difficile parce que je pense que Dogen Zenji prône "ne pas savoir" à ce propos" écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan

Dogen ne prône pas "ne pas savoir" mais "clarifier la loi de causalité". Dans ce texte Dogen reprend un kôan dont il a déjà parlé dans La grande pratique [Daishugyô] (Tome 5), l'histoire d'un moine qui ayant mal répondu à une question fut condamné à renaitre cinq cent fois sous la forme d'un renard sauvage. 

La question était "Une personne de la grande pratique tombe-t-elle ou non dans la loi de causalité?" Il a répondu négativement alors qu'il aurait du répondre "Elle clarifie la loi de causalité"

"Clarifier la loi de causalité n'est autre que croire profondément à celle-ci. C'est grâce à cette foi que celui qui l'entend se libère des mauvaises voies"(...)"Le dix-neuvième patriarche (indien), le vénérable Kumâralâta dit: (...) En voyant le bon mourir jeune et le méchant vivre longtemps, ou bien en voyant le brigand connaître la fortune et le juste connaître l'infortune, les gens renient tout de suite la loi de causalité et disent qu'il n'y a pas de récompense ni de châtiment. Ils ne savent pas que les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres sans la moindre erreur tout comme l'ombre qui suit la forme et la résonance qui suit le son."
Dogen conclut en disant "Nous le savons, le haut patriarche n'a jamais nié la loi de causalité".On comprend aussi que si les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres, elles sont difficilement prévisibles si nous ne sommes pas un bouddha. C'est ici qu'il faut loger le "ne pas savoir", non pas au niveau du principe des renaissances et de rétribution des actes mais au niveau de la manière exacte dont ça fonctionne dans les faits. Au niveau du principe c'est assez simple :

"En un mot le principe de la Voie sur lequel est fondée la loi de causalité est net et intègre ; on n'y trouve pas la moindre partialité. Ceux qui font le mal tombent bas, et ceux qui pratiquent le bien montent"
De plus, si Dogen parle parfois de "l'océan de la boudhéité" il ne faut pas confondre celui-ci avec le Soi ou la conscience universelle. Dogen est très clair sur ce point :
"Dire qu'après la mort, les êtres retournent à l'océan de la nature, au grand Moi" est également la vue des personnes hors de la Voie"
Un dernier point, pour Dogen, le fait de connaitre ses vies antérieures n'est nullement le signe de l'éveil. En effet, le fait que le moine sache que cela fait cinq cent vies qu'il renait sous la forme d'un renard sauvage ne suffit pas à le tirer d'affaire, même si c'est bien cela qui le pousse à rencontrer un maître.
"Il y en a qui ont obtenu, de façon innée, le pouvoir surnaturel de connaître leurs vies antérieures. Et pourtant, ils n'ont pas pour autant obtenu la graine de l'éveil parfait ; ils auraient plutôt éprouvé l'effet de leurs mauvais actes. Le Vénéré du monde expose largement ce principe de la Voie au profit des humains et des divinités. S'il y en a qui l'ignorent, c'est parce qu'ils ont négligé les études"
D'où l'intérêt d'étudier les textes.

Shohaku Okumura - Réaliser Genjôkôan - La clé du Shôbôgenzô de Dôgen

Shohaku Okumura est un maître japonais, disciple d'Uchiyama Rôshi. Dans ce commentaire du Genjokôan de Dogen, il y a à prendre et à laisser dans ce texte qui date de 2010 et publié en français en 2016.

A prendre, on trouve bien sûr au début une traduction du texte réalisée par Shohaku Okumura (différente de celle de Y. Orimo consultable ici) dont j’extraie le passage suivant:

"Se porter vers toutes choses pour manifester la pratique-éveil est illusion. Toutes choses venant et manifestant la pratique-éveil à travers le soi est réalisation." Dogen

 On peut voir dans ce retournement de la perspective une expression de Mujo seppo.


p66 Shohaku Okumura écrit:

"... Du point de vue de prajna, si nous pensons qu'il existe des lieux ou des conditions fixes qui s'appellent "samsara", "nirvana","illusion" et "éveil" notre pratique ne devient alors qu'une simple tentative d'évasion de ce que nous considérons indésirable. Dans ce cas essayant de nous en évader, en réalité nous les créons"(...)"Dogen inverse ce que nous apprend le Soutra du Cœur et revient à des expressions positives de la réalité. Il dit que les cinq agrégats ne sont pas des obstacles à l'éveil parce qu'ils sont eux-mêmes des manifestations de l'impermanence et de l'absence d'existence indépendante; ils expriment la réalité de tous les êtres et sont donc prajna. Il faut accepter le corps et esprit en tant qu'un ensemble des cinq agrégats qui sont prajna, d'après Dogen, et s'en servir pour pratiquer ; il n'est pas possible de fuir ni le corps, ni l'esprit ni les cinq agrégats."
 On comprend alors mieux pourquoi le corps est si important chez Dogen car c'est seulement grâce au corps que nous expérimentons l'impermanence et l'absence d'existence indépendante aussi bien de nous-même que des choses qui nous environnent. C'est pourquoi les choses elles-mêmes sont un source d'enseignement.

"Il n'est pas possible de contrôler les myriades de dharmas, les saisir ou nous y attacher; il faut simplement ouvrir la main de la pensée"
Ouvrir la main de la pensée est une belle expression que Shohaku Okumura reprend de d'Uchiyama Rôshi car elle montre bien la dimension corporelle de l'esprit.

p83 Shohaku Okumura écrit:
"En abandonnant les pensées, en lâchant la conscience, nous actualisons le soi qui est relié à tous les dharmas. Ce n'est pas le soi qui s’éveille à la réalité, mais zazen qui s'éveille à zazen, le Dharma qui s'éveille au Dharma et Bouddha qui s'éveille à Bouddha."
 La clé est là mais comment faire pour l'utiliser?

  "Ceux qui réalisent profondément l'illusion sont des bouddhas. Ceux qui sont profondément illusionnés dans la réalisation sont des êtres vivants. De plus, il y a ceux qui parviennent à la réalisation au-delà de la réalisation, et ceux qui sont illusionnés au sein de l'illusion." Dogen

 p85 Shohaku Okumura écrit:

"... Quoique soit l'intensité de notre pratique, notre motivation est tout de même fondée en partie sur l’égoïsme. Dogen affirme que ceux qui admettent le fondement égoïste de leur pratique sont des bouddhas. Ce qui veut dire que l'action de vraiment discerner cet égocentrisme est en elle-même Bouddha."
Ceux qui pratiquent de manière authentique sont des bouddhas en train de devenir des bouddhas comme le forgeron devient forgeron en forgeant. Ceux qui pratiquent sans le savoir ce sont les êtres vivants. Ceux qui parviennent à la réalisation au delà de la réalisation, ce sont les bouddhas qui sont nés avec un savoir innée (réalisation innée, pratique innée). Et enfin ceux qui sont illusionnés au sein de l'illusion sont ceux qui recherchent l'éloge d'autrui en montrant que leur pratique et leur savoir du Dharma sont en accord mais du coup leur pratique n'est pas authentique. Elle n'est pas authentique parce qu'elle superpose à la réalité une image de la réalité.
P93 Shohaku Okumura écrit:

"Notre zazen n'est pas une méthode pour corriger la déformation de nos cartes conceptuelles."

Nous nous asseyons sur nos cartes conceptuelles et on laisse passer.

"Nous laissons simplement les pensées monter et nous les laissons simplement disparaître. Nous ne nions ni n'affirmons rien pendant zazen. Il est possible de le faire parce que nous sommes simplement assis en face d'un mur sans aucune des interactions directes que nous avons l'habitude avec les autres personnes, les êtres et les objets"(...)"C'est abandonner corps et esprit. Toutefois, les pensées reviennent immédiatement pendant notre assise, notre pratique est donc de simplement continuer à lâcher tout ce qui nous vient à l'esprit."
Ce qui est incroyable c'est qu'une pratique qui n'a vraiment rien de magique (puisqu'il suffit de s'assoir et de laisser passer ses pensées) puisse nous transformer en bouddha vivant.

On notera que la traduction de certains passages le sens du texte s'éclaire et j'avoue que je n'avais pas bien compris ce que Dogen voulait dire quand il dit dans la traduction de Y. Orimo:

"Cependant, s’il y avait des poissons ou des oiseaux qui tentent d’aller dans l’eau et dans le ciel après en avoir parcouru toute l’étendue, ceux-ci  ne  devraient  obtenir  ni chemin ni lieu dans l’eau et le ciel. S’ils obtiennent ce lieu, cette pratique quotidienne va de  pair  avec eux,  et voilà  que le kôan se  réalise  comme  présence !" 
Dans la traduction de S. Okumura
"Ainsi, s'il existait des poissons qui nagent ou des oiseaux qui volent seulement après avoir étudié toute l'eau ou tout le ciel, ils ne trouveraient ni chemin ni place. Lorsque nous faisons nôtre ce lieu même, notre pratique devient l'actualisation de la réalité."
Je suppose que la traduction de Y. Orimo est plus littérale mais celle de S. Okumura est plus claire. Il n'est pas possible de connaitre la totalité du réel (le Dharma) avant de commencer à pratiquer mais c'est en pratiquant qu'on découvre la voie qui mène à la totalité du réel (au Dharma).

De même, il y a une autre image que je n'avais pas compris dans la traduction de Y. Orimo:

"Tant que la Loi n’atteint pas encore sa plénitude dans le corps et le cœur, on la trouve déjà suffisante. Si la Loi imprègne le corps et le cœur, on trouve là quelque manque.  Par  exemple,  lorsque,  monté  dans  un  bateau,  on  prend  le  large  sur  une mer sans montagnes autour et regarde les quatre orients, la mer paraît seulement ronde, et d’autres aspects n’apparaissent point. Cependant, cette vaste mer n’est ni ronde ni carrée,  et  on  ne  saurait  jamais  épuiser  ses  vertus retenues.  Elle  paraît  comme  un palais, comme un joyau. C’est seulement là où parvient mon œil qu’elle paraît ronde pour l’instant.

Il  en  va  de  même  pour  les  dix  mille  existants.  Bien  que  ce  monde  de  poussière ainsi  que les  domaines  qui  dépassent  les normes de  ce monde soient  revêtus  de nombreux aspects, on ne perçoit et n’appréhende que dans la mesure où parvient la puissance de l’œil avec nos études. Pour entendre le vent de la maison qui souffle depuis les dix  mille  existants,  sachez-le,  outre  les   aspects  rond  ou  carré,  il  reste  encore d’inépuisables vertus à  la mer  et à  la montagne,  et  il  existe  des  mondes  aux  quatre orients. Sachez-le, il en va de même non seulement pour ce qui nous entoure, mais aussi pour ce qui se trouve sous nos pieds et pour une goutte d’eau." Dogen
Que peut bien signifier le fait que la mer paraisse ronde?

Dans la traduction de S. Okumura:

Lorsque le Dharma n'a pas encore entièrement pénétré corps et esprit, nous pensons en être déjà remplis. Lorsque le Dharma remplit corps et esprit, nous pensons qu'il nous manque [encore] quelque chose. Par exemple lorsque nous voyageons en bateau en plein océan sans terre en vue, et que nos yeux scrutent [l'horizon dans] les dix directions, l'océan ressemble simplement à un cercle. Aucune autre forme n'apparaît. Cependant ce grand océan n'est ni rond ni carré. Il a des caractéristiques inexhaustibles. (...) Nous ne pouvons ni voir ni saisir plus loin que la puissance de notre œil d'étude et de pratique puisse voir. Lorsque nous écoutons la réalité des myriades de choses, il nous faut savoir qu'il y a des caractéristiques inépuisables dans l'océan et dans les montagnes et qu'il existe de nombreux autres mondes dans les quatre directions." Dogen
Pour S. Okumura la mer ronde est une métaphore de la perception de l'unité et la plénitude du réel.

"C'est une expérience surprenante, mais est-ce l'éveil? Est-ce le but de la pratique? Dogen répond d'un non retentissant."(...) La vraie réalisation, écrit Dogen va au-delà de la perception de l'unité des choses. Discerner que nous sommes illusionnés est la sagesse de voir la vraie réalité de notre vie."(...)" Lorsque nous constatons que notre monde se modifie en raison de l'évolution intérieure et extérieure, il nous est plus facile d'apprécier notre lien à toutes les choses, et d'abandonner notre approche égocentrique de la vie."
C'est aussi la raison pour laquelle les gens qui glosent à n'en plus finir sur leur éveil me font parfois doucement rire comme si en découvrant leur soi profond il découvrait que la terre est ronde. Ok la terre est ronde mais ne peut-on aller plus loin? Et cela va bien plus loin que le fait de ne pas savoir. (petite pensée affectueuse à Mooji :"Ne cherche aucune expérience spéciale, aucun bénéfice. Ne sois pas non plus dans l’attente, ni dans l’anticipation. Reconnais ce sentiment unique d’être, tout naturellement. Aucune autre pratique n'est nécessaire si tu poursuis la recherche avec détermination, confiance et dévotion." http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2017/01/10/34789446.html). Aussi surprenant que cela puisse paraitre, pour Dogen, un sentiment de plénitude n'est pas nécessairement un signe d'éveil.

J'ai écris qu'il y avait à prendre et à laisser. Dans la rubrique, à laisser, il y a deux choses. La première c'est:

 la polémique sur le kensho de Dogen.


p118

"D'après la tradition Dogen zenji eut une expérience d'éveil lorsque Rujing qui réprimandait un moine assis à côté de Dogen s'exclama: "zazen est abandonner corps-et-esprit. Pourquoi dormez-vous?" Cette histoire est citée dans la biographie de Dogen du Denkoroku (Transmission de la lampe) de Keisan Jokin Zenji"
Des universitaires Japonais pensent que ce récit est une fiction et Shohaku Okumura pense de même sous prétexte que Dogen ne l'évoque jamais dans ses écrits.

Or dans l'introduction du texte intitulé Actes généalogiques [Shisho] Y. Orimo écrit :

Finalement Dogen ne fait aucune mention ni de la cérémonie de son propre shiho ni de son shisho conféré par Nyojo, le maître de sa vie. Cette pudeur provient sans doute de l'instruction que le disciple avait reçue de ce dernier: "Mon ancien maître, l'abbé du mont Tendô, se rappelle-t-il, nous défendait fermement de prétendre à la légère avoir obtenu la succession de la loi"
Que Dogen n'évoque jamais son propre kensho ne s'explique nullement par le fait qu'il ne l'aurait pas vécu mais par le fait que dans la tradition Soto ce n'est pas quelque chose dont on peut parler à la première personne comme du fait d'avoir obtenu la succession de la loi.

Shohaku Okumura va même plus loin puisqu'il affirme p148: "Kensho est un terme souvent utilisé dans la tradition zen rinzaï (...) Dogen n'aimait pas ce mot" il cite alors un passage du moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku]:

"Lessence du Bouddhadharma est de ne jamais voir la nature (kensho) Lesquels des vingt-huit ancêtres d'Inde et des sept bouddhas [du passé] a dit que le Bouddhadharma est simplement de voir la nature?"

dans la traduction de Y. Orimo:

"La loi de l'Eveillé n'a jamais eu pour essentiel la vision de la nature (de l'Eveillé). Où pourrait-on entendre dire les vingt-huit patriarches sous le ciel de l'ouest ainsi que les sept éveillés du passé que la loi de l'Eveillé se résume seulement à la vision de la nature (de l'Eveillé)"

Ce que conteste Dogen ce n'est pas la réalité du kensho mais le fait de réduire la Voie au Kensho ce qui est très différent.

Dans Entretien sur la pratique de la Voie [Bendowa] à la question "... nombreux sont ceux qui clarifièrent la terre du coeur grâce à une parole ou à une parcelle de verset. Tous ces gens-là n'auraient-ils pas été forcément des pratiquants de la méditation assise? La réponse de Dogen est la suivante:

"Sachez-le, hier et aujourd'hui, parmi ceux qui ont clarifié le cœur en regardant les formes-couleurs ou ceux qui se sont éveillés à la Voie en entendant la voix, nul n'a été dubitatif ni incrédule en matière de pratique de la Voie"
Autrement dit ceux qui ont eu le kensho n'ont jamais douté qu'il fallait faire zazen. Pourquoi ceux qui font zazen devraient-ils douter du kensho de ceux qui l'ont vécu?

La deuxième chose à laisser ce sont :

 Les propos de Shohaku Okumura sur les renaissances.

"Comme nous pouvons le constater, l'enseignement de Dogen sur le non soi et sa perspective sur la renaissance semblent se contredire. S'il n'y a pas de soi, ou atman, permanent et que notre corps-esprit est transitoire, quelle est l'entité qui peut chanter "je prends refuge en le Bouddha" après la mort?"(...)"Quel est le point de vue zen soto sur la renaissance? C'est une question difficile parce que je pense que Dogen Zenji prône "ne pas savoir" à ce propos"
Non! puisque c'est ce qu'il reproche à Confucius et Lao-tseu:

"...Confucius et Laozi ignorent les vies antérieures devenant la cause ; ils n'enseignent pas non plus que la vie présente portera des fruits dans les vies futures.(...) Ils n'ont jamais exposé la doctrine portant sur les vies futures. Déjà, ils doivent être une espèce niant la doctrine de la renaissance" in  Le moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku]

Du coup quand Shohaku Okumura dit qu'il ne croit "pas en la renaissance au sens littéral, mais pourtant" il ne nie "pas non plus son existence"(...)"si la renaissance existe, très bien (...)S'il n'y a pas de renaissance, je n'aurai rien à faire après ma mort..." C'est à se demander s'il est bouddhiste. On me répondra certainement qu'il a passé plus de temps que moi sur le zafu... et que blablabla je suis bien arrogant.

Si la vie présente porte des fruits dans la vie future, on comprend immédiatement que je suis le fruit de mes vies passées mais que je ne suis pas le même fruit que le fruit passé.

Quand Dogen dit "
"Vous ne savez pas, tout en possédant cette Sagesse, à travers combien de naissances et de morts vous vous êtes laissé absorber par les choses du monde qui vous fatiguaient en vain" in Le tel quel [Immo]
Il insiste sur le continuité entre deux existences et quand il dit:
"Comme la bûche ne redevient jamais bûche après avoir été réduite en cendre, il n'y a pas de retour à la vie après qu'une personne soit morte." in  [Genjôkôan]

Il insiste sur la discontinuité entre deux existences. Quand une graine est un graine elle n'est pas un arbre, l'arbre transformé en buche n'est plus un arbre et la buche devenue cendre n'est plus la buche. Il y a bien discontinuité. Seulement les cendres vont se mêler à l'humus puis à la graine qui deviendra un arbre puis à nouveau des buches. Peut-être qu'il restera quelque chose des cendres de la précédente buche dans la nouvelle buche comme un vague souvenir de vie antérieure. On ne peut pas dire pour autant que c'est la même buche.

Il faut donc éviter un double écueil:

Celui de croire qu'une infinité de vies nous attend et que nous pouvons toujours remettre la pratique à demain, en espérant que demain nous soyons encore là. Dans la mesure où nous sommes susceptible de régresser à des niveaux inférieurs nous ignorons si nous pourrons pratiquer dans la vie suivante. De plus nous pouvons sortir du cycle des renaissances dès cette vie avant même de mourir. Le nirvana n'est pas situé dans un arrière monde ou un futur inatteignable. Remettre la pratique à plus tard n'est donc pas une bonne idée.

Celui de croire que comme nous ne sommes pas la personne qui renaitra, après nous le déluge. On peut considérer que nos enfants sont aussi nos fruits, qu'une part de nous-même passe en eux. C'est d'ailleurs parfois terrifiant de voir à quel point nos enfants nous ressemblent pour le meilleur comme pour le pire. De même que nous avons tout intérêt à leur transmettre le meilleur de nous-même nous avons également intérêt à transmettre le meilleur de nous même à nos futures renaissances. Il faut bien que les talents innés aient été acquis quelque part.


Et pour finir il y a un dernier point que j'aimerais retenir.  Dans l'appendice 3, il y a une excellente biographie de Dogen qui est extraite de Dogen Kigen Mystical Realist de Hee-jin Kim. Ce point traite de:

La relation de maître à disciple chez Dogen.

 "Ju-ching (Nyojo) admirait également son disciple japonais et lui demanda une fois de devenir son assistant.(...) Cependant Dogen déclina l'offre catégoriquement. Maître et disciple étudièrent et pratiquèrent comme tels pendant deux ans (1225-1227) dans une relation quasiment idéale. Mais ceci ne doit pas suggérer qu'il n'y eut aucun conflit entre eux. Dogen reconnut plus tard que les conflits entre maître et élève sont des conditions nécessaires pour la vraie transmission du Dharma. Il écrivit: "Les efforts communs du maître et du disciple dans la pratique et la compréhension constituent les lianes entrelacées des Bouddhas et des ancêtres (busso no katto) (...)" Les "lianes entrelacées", dans le vocabulaire zen traditionnel, fait référence aux aberrations doctrinaires, les enchevêtrements intellectuels et les conflits. Dogen reconnut, contrairement à la tradition zen, les valeurs positives de tels conflits dans la rencontre entre maître et élève."
 A un interlocuteur qui soutenait que la relation maître à disciple impliquait une totale soumission du disciple à son maître, je répondais que je ne voyais absolument pas les choses ainsi. Il m'objecta alors que c'était dû à une conception purement occidentale et qu'aucun lama (le contexte était tibétain) n'accepterait de me prendre comme disciple si je refusais de me soumettre à son autorité. On voit ici que le refus de la soumission de Dogen à son maître n'est pas dû à une conception occidentale de cette relation  mais à la valeur positive que l'on peut accorder au débat et au conflit dans ce type de relation.

Maître Dôgen - Le moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 8

Comme pour le tome 7 je pensais que celui-ci serait encore moins intéressant puisqu'il s'agit des textes inachevés de Dogen. Or même ces textes sont passionnants puisqu'ils compilent des textes qui devaient sembler importants aux yeux de Dogen à la fin de sa vie notamment celui-ci. 

Il commence ainsi :

"Le quatorzième patriarche Nâgârjuna dit: " Parmi les disciples de l’Éveillé, il y avait un moine qui, ayant atteint le quatrième stade de méditation, était gonflé d'orgueil et croyait avoir obtenu les quatre fruits" (...) Étant fier et plein d'autosatisfaction, il ne cherchait plus à progresser davantage. Quand sa vie allait toucher à sa fin, il vit apparaître l'existence intermédiaire avec l'aspect du quatrième stade de méditation. Il produisit alors une vue tordue, s'imaginant que le Nirvana n'existait pas et que l’Éveillé l'avait trahi. Dû à cette mauvaise vue tordue, il perdit le quatrième stade de méditation dans son existence intermédiaire et vit apparaître l'aspect de l'enfer des souffrances sans intermittence. Quand sa vie prit fin, il naquit aussitôt dans cet enfer." 

Les moines à qui le Bouddha racontait cette histoire l'interrogent et il finit par expliquer:

"Ni l'écoute assidue, ni l'observance des préceptes, ni la méditation ne sauraient supprimer toutes les passions. S'il existe la vertu acquise, la difficulté est de croire en celle-ci"

Dogen commente en disant qu'il n'aurait pas du quitter son maître pour demeurer seul dans une forêt. Il insiste ensuite sur la force de l'apprentissage (au sens pratique) et l'étude (au sens théorique).
"Même s'ils commettent une erreur de vue innée, ceux qui ont appris et étudié la Loi de l’Éveillé, si peu que ce soit, ne seront ni dupes d'eux-mêmes, ni dupes des autres."
Où l'on voit que l'apprentissage et l'étude sont pour Dogen d'une grande importance pour ne pas se duper et duper les autres. C'est un peu le problème des nouveaux convertis, quelque soit la religion, ils sont souvent d'une naïveté confondante. Aller regarder les textes de près permet d'éviter de se laisser raconter n'importe quoi par celui dont l'habit fait le moine. Je ne dis pas qu'il ne faut pas accorder sa confiance à la parole vivante du maître mais raison garder. La cohérence est un critère de la vérité fut-elle non-duelle.

Dogen profite de ce texte pour lancer une nouvelle charge non pas tant contre le confucianisme et le taoïsme mais contre "les gens lourds et stupide, ayant peu entendus l'enseignement de l'Eveillé" qui considèrent que "la Loi de l’Éveillé et l'enseignement  de Laozi et de Confucius reviennent au même", et pour qui "il n'y a pas de différences entre les chemins". Pour Dogen leur erreur est encore plus grande que celle du moine qui ayant atteint le quatrième stade de méditation, tombe en enfer. Le principal argument de Dogen (qu'il reprend de Tannen -mort en 782-) est de dire que Confucius et Laozi (Lao Tseu) ignorent ce que le petit et le grand vehicule "tantôt affirme et tantôt nie" notamment les renaissances

"Ils prennent pour essentiel la science de servir le Seigneur avec loyauté et de gouverner la famille durant à peine une vie."

Dans sa charge Dogen englobe ceux qui réduisent la Loi de l’Éveillé à la vision de la nature de Bouddha.

"Dans le Sûtra de l'estrade du sixième patriarche figure le mot la "vision de la nature" Celui-ci est une fausse écriture; il n'est pas une écriture du Canon de la Loi transmis ; il ne rapporte pas les mots de Sôkei (le sixième patriarche) ; c'est une écriture sur laquelle ne s'appuient nullement les enfants et les petits-enfants des éveillés et des patriarches.."
Sur un forum je suis tombé sur un échange qui m'a doucement fait rigoler : "...De plus tu viens argumenter parce qu'un soit-disant zeniste, sur un forum, disait que le sutra de l'estrade, c'est de la daube. Il faudrait que tu aies une meilleure base de travail pour étudier le bouddhisme zen pour venir essayer de me contrer sur ce point. Des débiles, sur les forums, on en rencontre des tonnes. Ne me fais pas croire qu'en prenant ces mots à la lettre tu puisses faire partie de ceux-là." (...) Si un zeniste remet en cause le sutra de l'estrade, il n'est pas zeniste. Point barre. C'est comme si on remettait en cause l'Eveil du Bouddha en se prétendant bouddhiste. Ça n'a tout simplement aucun sens." antodume en 2012 sur Nangpa

 Il y a néanmoins un point qu'avait soulevé A. D. et sur le coup, j'avais manqué de répondant. J'avais vertement critiqué Sex, Sin, and Zen: A Buddhist Exploration of Sex from Celibacy to Polyamory and Everything In Between de Brad Warner et il m'avait répondu : "As-tu entendu parler de Ikkyu ? Sais-tu qu'il est mort (vers 80 ans) entre les cuisses d'une prostituée et qu'il les fréquentait souvent parce qu'il aimait les femmes ? Ça te gêne ? Ça retire quelque chose à son satori ? En plus d'être un débutant arrogant, tu te comportes comme un ayatollah effarouché. C'est pathétique."

De mon point de vue, oui ça retire quelque chose à son satori et c'est l'un des points important de ce texte de Dogen. Le texte de Dogen montre bien que l'on peut atteindre le plus haut stade de méditation et chuter. La suite du texte de Nagarjuna raconte l'histoire d'un moine qui ayant atteint le quatrième stade de méditation "crut avoir obtenu les quatre fruits". Son maître lui dit d'aller quelque part et sur la route des bandits (fantasmagoriques) lui font une peur bleue et il se rend alors compte qu'il n'est pas un saint  "En fait, je ne suis pas un arhat ; c'est seulement le troisième fruit que j'aurais obtenu". Ensuite une femme apparait  qui le séduit. "il éprouva le désir sensuel. Alors, il se rendit compte qu'il n'avait même pas obtenu le fruit du "sans retour". Dogen commente ce passage en disant qu'au moins il s'est rendu compte qu'il n'était pas un saint alors que de son époque les gens ne s'en rendent même pas compte.

"S'agissant des gens d'aujourd'hui sans écoute, comme ils ignorent comment doit être un arhat et comment doit être un Eveillé, ils ignorent également qu'ils ne sont ni arhats ni éveillés"
 On notera au passage que la non-peur se situe à un niveau au dessus du désir sensuel. Ne pas maitriser son désir sensuel est bien le signe que nous sommes encore bien loin de la réalisation et qu'il faut travailler dessus. Un éveillé peut fréquenter des prostituées mais s'il a commerce (au sens sexuel du terme) avec elles, il n'est clairement pas un éveillé. Je sais bien qu'il existe des pratiques tantriques qui utilise l’énergie sexuelle mais elles ne font pas de l'acte sexuel une fin. Et puis il faut déjà avoir un haut niveau de pureté pour pouvoir les pratiquer sans dommage. Je ne m'y risquerais point.