Taisen Deshimaru - Le Livre des Sutras - Soto Zen

Autant le livre dont je parlais précédemment est de peu de valeur autant celui-ci n'a pas de prix. J'ai rarement eu entre les mains un livre aussi beau. Et comme, ainsi va la vie des livres, celui-ci est destiné à rejoindre une plus grande bibliothèque que la mienne. Je ne pourrais donc m'enorgueillir d'avoir eu ce livre très longtemps dans ma bibliothèque. Je souhaitais malgré tout en garder une trace photographique... et j’essaierais d'en trouver un exemplaire identique au niveau du contenu mais de moindre valeur en tant qu'objet. Il me semble que celui -ci n'existe qu'à mille exemplaires. Cette édition a été offerte en fuse par un moine du nom de Guiseppe Ku Gen Figini en 1981 à Deshimaru.
Il regroupe des sutras en français et en anglais d'un côté et la version originale de l'autre côté du papier. Il regroupe aussi des textes de Dogen ainsi que des poèmes de différentes provenances dont ceux de Deshimaru lui-même. Ils ne sont pas indiqués dans la table des matières ci-dessous mais sont des suppléments. Je suppose qu'il s'agit des textes auxquels Deshimaru tenait le plus. Les textes dans leur sobriété sont d'une saisissante beauté. Quel trésor! Heureusement que je ne vais pas le garder sinon j'avoue que j'aurais pu m'y attacher.












Yu Li - La chair comme tapis de prière

Quel homme au cœur droit ne brûlerait de réformer des mœurs si dégradées! S'il s'avise d'écrire un traité de morale pour persuader seulement les gens d'être bons, pas besoin de dire que personne ne dépensera un sol pour acheter son livre et quand même un généreux donateur en aurait payé l'impression, le brochage, la reliure et l'aurait offert gracieusement au public, quand les donataires ne le déchireraient pas pour s'en faire des papillotes ou pour allumer leur pipe, qui daignerait y jeter un coup d’œil. Mieux vaut donc résolument appâter le lecteur par des histoires licencieuses, de sorte que quand il se sera laissé prendre par ce qui le flatte, soudain on l'effrayera par quelques mots qui placés en coups d'épingle, lui arracheront cet aveu : "C'est donc ainsi que celui qui s'applique aux voluptés, à la longue finit par devenir un fantôme au milieu des beautés qui passent comme les pivoines; ce n'est que renom vide, on y perd le réel vrai". Peu à peu on lui soulignera un ou deux points de telle sorte que quand il en arrivera au châtiment clair et net, celui-ci lui apparaîtra comme la rétribution nécessaire à la luxure"..."Dès lors, il hésitera à prendre le chemin du mal, à s'endetter, sous peine de devoir rembourser au centuple"

"Allez chercher la plus belle femme de la terre... Quand vous serez parvenu à l'illumination à force de prier sur ce tapis de chair, vos yeux s'ouvriront sur la réalité."

"Pour étudier le bouddhisme, il faut passer par des amertumes, il faut sans cesse se fatiguer la chair, et mortifier son corps de sorte que le froid et la faim vous oppressent chaque jour jusques à tant que les pensées de luxure ne puissent naître; alors les jours de pureté succèdent aux jours d'impureté; et naturellement on deviendra Bouddha sans qu'il soit même besoin de lire les soûtras"

"Si l'on se nourrit sans labourer et si l'on se vêt sans tisser (...) alors à force de manger tout son soûl la pensée vagabonde; à force d'avoir son corps au chaud, on aime le sommeil. Si la pensée vagabonde, elle rencontre des objets voluptueux et si l'on dort, les désirs s'éveillent dans les songes. Etudierait-on beaucoup , on n'en deviendrait davantage bouddha"

"Pour étudier le bouddhisme, il faut s'abstenir des plaisirs et avoir erré parmi les dix-huit degrés de la prison terrestre."

"Même s'il n'y a pas de ciel, on ne peut pas ne pas considérer le ciel comme l'échelle vers le bien: et même s'il n'y a pas d'enfer, on ne peut pas ne pas considérer l'enfer comme une chute dans le mal et son châtiment."

"Priez assis sur un tapis de chair
Il ne tardera pas à venir le temps du remords
Ne vous lamentez pas sur un cercueil déjà clos"

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Un livre qui ne vaut guère plus que le prix que je l'ai acheté (d'occasion). Les histoires licencieuses, souvent un peu lassantes, ont au moins le mérite d'être drôles. Il est bien curieux de voir que l'homosexualité et la pédophilie soient si facilement accepté au cœur même du bouddhisme entre moines anciens et novices. La rencontre du personnage principal avec un maître tchan au début et à la fin du livre restent mes moments préférés. Je tiens à préciser qu'au moins, eux, ils ne couchent pas ensemble.


Taisen Deshimaru - Enseignement oral - N° 15 - Concentration et Observation - Volume 2

"Dieu n'est qu'une projection imaginaire de l'homme qui se trouve "dépossédé" de quelque chose qui lui appartient en propre au profit d'une réalité illusoire. Nier l'existence de Dieu et de l'au-delà n'est donc pour l'homme que reprendre possession de son bien" p130
"La communion divine, la fusion mystique est recherchée au moyen du rejet du corps; cela est proche du zen Rinzaï dans sa recherche du satori, qui est appelé kensho: nécessité de trouver la nature de bouddha; les koans sont censés jouer un grand rôle. C'est pourquoi le christianisme comme le zen Rinzaï sont des religions affaiblies" p263
Les chrétiens aiment bien le zen Rinzaï qu'ils préfèrent au Soto; celui-ci est trop profond; il n'y a pas dans le soto d'illumination à rechercher. p266

Je reprends ici ce que j'écrivais ailleurs en commentaire:

Le Dieu dont parle Deshimaru n'a plus rien à voir avec le Dieu du Christianisme. Il remplace le mot Bouddha par le mot Dieu et le tour est joué. Même les chrétiens n'y voient que du feu.

Je cite Deshimaru "L'idée de Dieu doit contenir celle de Bouddha et l'idée de bouddha doit contenir celle de Dieu."

Aucun chrétien ne dit ça.

Je fais la même chose quand je dis que Dieu est entré en paranirvana... c'est la même chose que de dire qu'il est mort.

Il dit: il faut créer l'harmonie des religions pour l'avenir et en même temps il dit il nous faut aller au delà des religions.
Entendez faire zazen. Fini la messe, fini la transubstanciation, fini l'Oraison. Vous retirez l'essentiel du christianisme si vous retirez tout pour ne garder que zazen.

Si vous comprenez bien ce qu'il dit vous ne pouvez rester Chrétien et croire que Dieu va vous sauver.... Qu'il y aura un jugement dernier... que le christ est ressuscité, etc etc...

Deshimaru plaque son bouddhisme sur le christianisme.  Il expurge tout du christianisme notamment la croyance en un âme

"Existe-t-il un atman? Atman veut dire âme, ego, noumène, âme spirituelle, substance de notre corps et de notre esprit. Alors Nagasena nia aussi cette existence" Concentration et observation p210


Toujours dans Observation et concentration, Deshimaru explique p 243 244 quelle était les croyance de sa mère qui était une adepte de la Terre Pure. Deshimaru raconte qu'il a appris l'anglais avec une jolie anglaise de 26 ans dont il était amoureux et qui lui a enseigné le christianisme. Il aurait fait n'importe quoi pour elle, notamment se faire baptisé. Il dit qu'il a vu à travers le christianisme le bouddhisme de sa mère. Dieu c'est Amitābha et jesus c'est Shakyamuni.

"J'ai pensé que le christianisme était mieux. Je ne me suis pas concentré que sur le christ mais aussi sur cette fille. Elle m'apprenait à danser"...

"Ensuite j'ai entendu dire que l'essence du bouddhisme Mahayana était le zen...

puis il cite Maître Eckhart qui dit

"Tant que l'âme n'a pas abandonné Dieu, elle est mue par des désirs"

puis il dit

"Les chrétiens aiment bien le zen Rinzaï qu'ils préfèrent au Soto; celui-ci est trop profond; il n'y a pas dans le soto d'illumination à rechercher nous sommes seulement pénétrés du pouvoir cosmique fondamental à travers zazen"

C'est ce pouvoir cosmique fondamental qu'il appelle Dieu.

Est-ce que dans le Christianisme Dieu est le pouvoir cosmique fondamental? La force tellurique? J'en doute

"C'est découvrir Dieu à l'intérieur de notre esprit pas. au fond des cieux"

puis il dit que Dieu est mort.

puis
"Je croyais plus en la bible avec sa couverture en cuir qu'en tous les vieux textes des sutras. Tout cela m'a marqué dans ma jeunesse. Mais par la suite, cela ne put me satisfaire"

puis Au disciple S'il vous plaît montrer ce paradis
"Le Christ a dit "le paradis, le ciel sont à votre portée"
"S'il vous plait montrez ce paradis"
si le disciple montre sa main, je répondrais "rien, ku, Votre main est vide, pourquoi?" S'il ne peut répondre, je lui donnerais le rensaku "Vous devez encore continuer zazen"

Le paradis pour Deshimaru c'est KU, RIEN. En tous cas pas la vie éternelle en Dieu


"Il est écrit dans le shodoka "il n'y a ni bouddha ni Dieu. Tous les sages et vénérables sont comme des éclairs dans le ciel"

"Nous ne devons pas nous attacher.".. "On voit que chacun a des catégories différentes concernant Dieu ou le Christ."

Quand les chrétiens s'approprient les discours de Deshimaru et là c'est la catastrophe... atman anatman bouddha vacuité dieu... tout est pareil... ça devient du gloubiboulga
Ce n'est plus le zen.

"le père Lassalle (...) ne comprend rien du tout au zen soto. Il comprend le zen chrétien.(...) le christianisme est le christianisme et le zen est le zen. Or je veux aller au delà des deux

puis il cite le père Lassalle et conclut

C'est le christianisme. Ce n'est pas du tout le zen.

Vous pouvez toujours dire que c'est Dieu en tant que concept qui est mort... Sauf que quand vous dites que Dieu est éternel vous en faites un concept. et c'est bien ce qui est éternel qui est précisément mort.

Encore une fois le meilleur moyen de ne pas en faire un concept c'est de garder le silence. Ce que l'on ne peut dire, il faut le taire.

Frère Antoine du Rocher de Roquebrune - Une bouffée d'ermite

"Quand le moine zen Deshimaru est venu chez les moines de Bellefontaine. On la conduit à la messe, à la place d'honneur
et voilà qu'au moment de la communion, le frère Deshimaru a suivi les autres qui allaient recevoir le Dieu trois fois Saint. Un trappiste réussit à le rattraper par la frange de son manteau.
Que dit Deshimaru?
"Est-ce que le Seigneur de chez vous n'est pas la sainteté de partout?" Tabou tabou." Frère Antoine du Rocher de Roquebrune

Si l'anecdote est véridique elle est surprenante parce que Deshimaru était baptisé et qu'il pouvait très bien recevoir la communion. Seulement les moines trappistes devaient l'ignorer. Qu'ils lui aient refusé la communion révolte notre auteur qui plaide pour un fort œcuménisme du haut de son rocher. Mais avant d'être sur son rocher, il raconte son histoire fort passionnante.

"Je me mis alors au service du moine le plus insupportable du monastère. Personne ne voulait travailler avec lui tant il était mesquin et tatillon. Je pense que c'est moi qui eus le don de l'apprivoiser à la fin. Heureusement qu'il n'entendait pas le mantra hindou de Ramdas qui me servait de carburant pour faire monter mon moteur au-dessus de ses récrimination... Quel chapitre j'aurais reçu!
Au bout de cinq ans de vie érémitique, j'appris par la chronique du monastère que ce moine était mort en odeur de sainteté. Ses cinq dernières années, il avait retourné contre son propre ego l'instrument acéré qu'il avait aiguisé et émoussé pendant  vingt ans sur celui des autres."

Cette histoire montre bien qu'un fort sens critique mesquin et tatillon n'est pas nécessairement un handicap sur la Voie.

Chronique de la vie quotidienne #2

6 février 2019 : 30 minutes faciles à 12° ce matin mais il faisait humide... rien d'extraordinaire comparé à hier soir au Dojo. 

D. nous a raconté dans les vestiaires avoir eu une montée de chaleur dans la colonne vertébrale et d'avoir eu envie de tous nous embrasser dans le dojo. Les sons lui ont fait énormément d'effets. Il a trouvé ça très curieux et remuant mais pas désagréable. E. a exprimé sa joie de venir régulièrement au dojo. Difficile de ne pas être touché. Le kusen de C. a porté sur le fait que nous nous croyons illusoirement séparé.

Chronique de la vie quotidienne #1

Et si j'ai envie d'écrire de courtes chroniques de la vie quotidienne... c'est mon blog. Je fais ce que je veux.

1er  février 2019. J'ai fait zazen plus de 30 minutes à 8° en t-shirt ce matin dans ma véranda comme tous les matins mais j'ai craqué avant que mon portable sonne la fin. J'ai fait kin-hin les pieds nus sur le carrelage en attendant les 3 minutes restantes.  Comme d'habitude, petite crise de fous rires au moment où ça devient vraiment désagréable lorsque les sensations remontent. 

Hier soir au Dojo, le kusen de F. portait sur la Joie qui ne vient pas d'une récompense après une longue attente mais de l'activité ou de la non-activité elle-même, en zazen... L'une des 108 portes du Dharma. 3 minutes avant la fin, je n'étais pas vraiment dans la joie. La joie ne se commande pas.


Taisen Deshimaru - Enseignement oral - N° 8 - Shin jin mei de Maître Sosan

Lors d'un séminaire sur le Tchan, Catherine Despeux à beaucoup insisté sur l'importance de la pause à la fin de l'expiration en méditation. Elle a posé la question de savoir si on trouvait une telle idée chez Deshimaru et j'ai été bien étonné de trouver, à postériori, une occurrence de cette idée. Je serais passé à coté si Catherine Despeux n'avait pas attiré notre attention sur ce point.

"C'est la méthode de respiration qui est un facteur de dévelloppement d'énergie important dans la posture de zazen" (...)
"La respiration est à l'opposé de la respiration habituelle. L'accent est mis sur l'expiration qui doit être longue, profonde et calme. L'inspiration se fait alors automatiquement, après un court temps d'arrêt à la fin de l'expiration".

Catherine Despeux à insisté sur le fait qu'il ne faut pas bloquer la respiration mais seulement observer ce temps d'arrêt comme s'il devait apparaitre de lui-même.

On peut se demander à quoi ça sert. J'ai trouvé une vidéo qui répond assez bien à cette question ici



Lian Hearn - Le Clan des Otori, Tome 5 : Le Fil du destin

"Complots, trahisons, vengeances, mais aussi amitiés loyales et amours passionnées.... Shigeru grandit dans l’ atmosphère oppressante du chateau de Hagi, fief du Clan des Otori dont il est l’héritier. Il a l’étoffe d’un chef, un caractère noble et droit, une éducation accomplie qui le portent à régner. Mais il doit faire face aux appétits de conquêtes de son voisin, l’ambitieux Iida, et aux machinations et traîtrises de ses propres oncles. À la sanglante bataille de Yaegahara, son destin semble scellé. Pourtant, préparant dans le secret sa revanche , Shigeru attend son heure - lorsqu’il apprend qu’un jeune garçon vivant dans les montagnes lui ressemble étrangement...
Le Fil du destin s’achève ainsi là où commence Le Silence du Rossignol…

Après la publication des trois premiers tomes de sa saga, Lian Hearn a voulu raconter, dans Le Fil du destin, qui était Sire Shigeru. Puis elle a écrit la fin de l’histoire (Le Vol du héron). Le Fil du destin, à travers la vie héroïque de Sire Shigeru, nous permet de mieux comprendre ce Japon féodal magnifique et redoutable que Lian Hearn fait revivre dans son oeuvre avec une force évocatrice incomparable.
Ce que je trouve amusant c'est que j'ai lu Le Clan des Otori, bien avant de rencontrer le zen. Cela a peut-être contribué à m'ouvrir l'esprit. Un passage m'avait particulièrement marqué. C'est quand le jeune seigneur, Shigeru, se retrouve dans un monastère bouddhiste parce que son père l'a envoyé dans cet endroit pour se former et qu'il bout d'impatience d'en sortir.

"Chaque jour, Shigeru s'attendat à commencer ses leçons avec Matsuda. Toutefois il ne voyait pas venir le vieil homme et personne ne lui parlait sinon pour lui enseigner la doctrine de l'illuminé en compagnie des autres novices. Levés à minuit, les moines priaient en méditation jusqu'à l'aube avant de prendre le premier repas de la journée - un peu de riz bouilli mélangé avec de l'orge. Puis il se consacraient aux tâches quotidiennes du temple : balayer, laver, entretenir jardin et potagers, même si ces activités à l'extérieur étaient écourtées par la pluie. Les novices passaient trois heures à étudier, lire les textes sacrés et écouter le commentaire de leur maître. Après avoir pris une nouvelle collation durant la première demie de l'heure du Cheval, ils retournaient dans le bâtiment principal pour prier et méditer.
Plus tard dans l'après-midi, ils faisaient des exercices conçus pour les entrainer à maîtriser leur puissance vitale et rendre leur corps aussi fort que souple. Shigeru constata que ces exercices avaient un rapport avec le maniement du sabre par la position et les mouvements qu'ils comportaient, mais sans exiger la même rapidité. Cependant les garçon ne tenaient jamais un sabre dans les mains. Les hommes plus âgés s'entraînaient au même moment avec des bâtons. (...) Quand l'entrainement physique était terminé, ils prenaient encore un repas - des légumes et un peu de soupe - puis se couchaient au crépuscule afin de dormir quelques heures avant minuit. (...)
Le pire moment était celui qui suivait le repas du midi. Assis en tailleur sur des coussins noirs et durs dans la salle obscure, ils dodelinaient de la tête en essayant de ne pas fermer les yeux. L'air était confiné, chargé de relents d'encens, d'huile de cire. Souvent le prêtre dirigeant la méditation marchait en silence parmi eux et sa main s’abattait avec une vigueur soudaine sur une oreille ou une nuque. Le coupable se réveillait en sursaut, les yeux brillant et les joues empourprées.
Shigeru redoutait d'être ainsi frappé. Il ne craignait pas la douleur mais la honte d'une telle scène. Il lui était impossible d'oublier qu'il était l'héritier du clan des Otori (...)
Lorsqu'il n'eut plus la force de garder les yeux ouverts et sentit tout son corps s'affaisser pour dormir, le prêtre le gifla sans brutalité, juste assez fort pour le réveiller. Même s'il n'avait pas mal, toutefois, Shigeru fut envahi par une telle rage qu'il crut qu'il allait défaillir s'il ne frappait pas quelqu'un sur le champ. Serrant les poings et la mâchoire dans son effort pour se maîtriser, il tenta de plier ses émotions au rythme paisible et aux paroles sans passion des sutras, en renonçant à toute lutte et tout désir...
Mais c'était impossible; Il avait beau être assis immobile, son cœur bouillait de colère. Il débordait de désir, de passion, d'énergie. Pourquoi gaspillait-il sa force dans cet endroit morne et stérile? Il n'avait pas à rester puisqu'il perdait son temps. On ne lui dispensait même pas l'enseignement qu'il avait attendu avec tant d'impatience. (...)
Il décida de s'en aler le matin. (...)
Avant qu'il puisse parler, le vieil homme lui dit :
-Ne vous asseyez pas, sire Shigeru. Aujourd'hui, vous devez vous rendre auprès de Matsuda
-Pour quoi faire? répliqua Shigeru non sans impolitesse, pris de court par ce contretemps imprévu
-Il vous le dira
Le professeur lui sourit et saisit le rouleau qu'il voulait dicter.
-Ecrivez, lança-t-il aux autres novices. "les causes de la souffrance humaine sont multiples."
-Où le trouverai-je? demanda Shigeru.
-Il vous attend dans sa cellule, de l'autre côté du cloître.(...) " Etre éveillé est le propre de la vie. Le sot dort comme s'il était déjà mort"
(...)
Matsuda était débout, habillé comme pour un voyage
-Ah sire Shigeru. La pluie a cessé. Nous pouvons partir aujourd'hui
-Où allons-nous, sire Matsuda?
-Nous allons étudier l'art du sabre. N'est-ce pas pour cela que votre père vous a envoyé ici? (...)
Matsuda lança par dessus son épaule
-Mais peut-être avez-vous décidé de nous quitter?
-Je ne partirai pas sans vous consulter
-Vous êtes l'héritier du clan, sire Otori. Vous pouvez agir à votre guise. Il est inutile de consultez un vieil idiot comme moi
Shigeru se sentit rougir. Il ne pouvait rien dire soit il se fachait et s'en allait, soit il suivait Matsuda avec docilité. La gorge serré. Il ravala sa colère
-Vous m'avez fait un grand honneur en acceptant d'être mon professeur, déclara-t-il. Je crois que je suis plus idiot que vous ne l'avez jamais été.
-C'est bien possible, grommela le vieillard en souriant intérieurement. mais qui n'est pas un idiot à quinze ans?"
Il s'ensuit un récit d'apprentissage entre maître et disciple assez passionnant.

Lian Hearn - Le Clan des Otori, tome 1 : Le Silence du Rossignol

"Au XIVe siècle, dans un Japon médiéval mythique, le jeune Takeo grandit au sein d'une communauté paisible qui condamne la violence. Mais celle-ci est massacrée par les hommes d'Iida, chef du clan des Tohan. Takeo, sauvé par sire Shigeru, du Clan des Otori, se trouve plongé au cœur de luttes sanglantes entre les seigneurs de la guerre.
Il doit suivre son destin. (...) Lorsqu'il rencontre la belle Kaede, un amour fou naît entre les deux jeunes gens : devra-t-il choisir entre cet amour, sa dévotion à sire Shigeru et son désir de vengeance ? Sa quête le mènera jusqu'à la forteresse d'Inuyama, lorsqu'il marchera sur le " parquet du Rossignol ". Cette nuit-là, le rossignol chantera-t-il ?

J'aime particulièrement ce passage où Takeo s'entraine à l'escrime avec Kaede qu'il vient tout juste de rencontrer. Ils ont 15 ans tous les deux.

"Je pris mon bâton à contrecœur. Dehors la pluie redoublait de violence. La salle était plongée dans une lumière verdâtre qui estompait les contours. Nous semblions perdus dans un monde à part, isolé de la réalité, ensorcelé.
La reprise ressembla d'abord à un entrainement ordinaire, chacun de nous essayant de déstabiliser l'autre, mais j'avais sans cesse peur d'atteindre son visage et elle ne me quittait pas des yeux. Nous étions tous deux hésitants, embarqués dans un jeu étrange dont nous ignorions toutes les règles. Puis, sans que je puisse dire à quel instant, le combat se transforma en une sorte de danse. Un pas, un coup, une parade, un pas. Le souffle de Kaede s'accéléra, faisant écho au mien, jusqu'au moment où nous respirâmes à l'unisson, où ses yeux se mirent à briller dans son visage illuminé, où nos coups se firent plus violents et le rythme de nos pas plus trépidant. Par moment je dominais, puis c'était son tour, mais aucun de nous ne parvenait à prendre le dessus - en avions-nous seulement envie?
Enfin, presque par erreur, je déjouai sa garde et préférai lâcher mon bâton plutôt que de risquer de toucher son visage, Aussitôt, Kaede abaissa son propre bâton et lança:
-Je me rends
-c'était bien commenta Shizuka, mais je pense que Takeo aurait pu y mettre plus d'énergie.
Je restais debout, les yeux fixés sur Kaede, en ouvrant la bouche comme un idiot. Je me dis "Si je ne la serre pas dans mes bras maintenant, j'en mourrai"
Kenji me tendit une serviette et me donna une bonne tape en pleine poitrine
-Takeo... commença-t-il
-Quoi? dis-je d'un air hébété
-Essaie de ne pas tout compliquer!"

Ce passage décrit bien un micro-moment d'amour dont parle Barbara Frederickson dans Love 2.0 Finding Happiness and Health in Moments of Connection. On retrouve les trois points importants:
- partage d'une émotion positive
- synchronisation physiologique et physique
- Volonté consciente d'aider l'autre.

J'aime aussi ce passage parce qu'ils se donnent des coups de bâtons, ce qui n'est pas sans évoquer le Kyosaku. Les vibrations que l'on ressent lorsqu'on reçoit le Kyosaku donnent un tel effet de réel....

Tordage de nez

 Commentaire d'un commentaire d'une page de bd qui raconte comment un disciple de Kapleau à tordu le nez de Douglas Harding
 http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2018/03/09/36212705.html

"Ce n est pas parce que l on vit l éveil que l on doit tout accepter. Il y a des comportements déplacés et celui là en est un. Je ne pense pas qu il y avait une raison spirituelle" Nicolas

ahahah une raison spirituelle!. Je pense que c'était une façon de rappeler à Douglas Harding qu'un éveil désincarné est une illusion. Et que contrairement à ce qu'il pense, il n'a pas complètement perdu la tête.

Qu'il se soit mis en colère ou pas n'aurait rien changé à la leçon. Est bien arrogant celui qui prétend faire la leçon aux autres sans jamais en recevoir.

"Mais je connais son histoire et sait toute l énergie qu il a dépensé pour transmettre ce cadeau. Il est tout à fait normal que ce "tordage" de nez ne lui ai pas plus. On en revient tjrs au fait que l être humain accepte difficilement ce qui lui ai donné"Nicolas

Douglas Harding n'a visiblement pas apprécié à sa juste valeur le cadeau de Kapleau. Plus le cadeau est gros plus il est difficile à accepter. Un coup de Kyosaku sur l'épaule aurait peut-être été plus sympathique qu'un tordage de nez et peut-être moins contre-productif. Parce qu'au final il n'est certain que Douglas Harding ait compris la leçon. Les éveillés ne sont pas toujours très malin.