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Joshin Luce Bachoux - Tout ce qui compte en cet instant

Voici à nouveau le livre d'une nonne zen. Il s'agit de petites tranches de vie saisie le plus souvent sur le vif. C'est parfois léger et inégal mais au moins ça ne ressasse pas trop les lieux communs du zen. Il date de 2009.

"Dans la salle d'attente du dentiste, je feuillette distraitement une revue jusqu'au moment où mon regard s'arrête sur les photos : ici un bassin aux lotus entouré d'herbes aquatiques (...) Depuis que je vis dans les montagnes, la nature m'appelle"

Encore un livre qui s'ouvre sur Mujo seppo, le chant du monde.

"Je me souviens que lorsque j'étais plus jeune, ma mère me répétait que je ne savais pas voir un arbre:"il faudrait qu'il te morde le nez" (...) "Plus tard pourtant (...) je compris ce qu'elle voulait dire :  pour la première fois je voyais un arbre, puis un autre, et d'autres encore... Non seulement ils étaient tous différents, mais je découvrais que le vert se déclinait en mille nuances en reflets inépuisables." C'était comme un éveil au monde; je vois que le doux frémissement argent des oliviers se détachait sur le vert profond des grands cyprès; que le vert fané des feuilles de chêne ne se confondait pas avec la douceur des amandiers.. (pourtant, longtemps encore la nature n'allait rester qu'un cadre pour mes plaisirs et mes émotions. Mais à vivre dans la beauté petit à petit, le cœur s'éveille. Ce fut la montagne qui me l'enseigna (...) je pris conscience de mon poids sur la terre et de la solidité de la terre sous mes pieds. Je marche sur du vivant"

Ah j'ai eu peur qu'elle n'arrive pas à la dimension vivante de ce qui nous entoure.C'est une chose de percevoir la beauté du monde. C'en est une autre d'en percevoir le caractère vivant.

---------Edit------------

Je viens de le terminer. Je reviens sur ce que j'ai écrit. Ce n'est pas toujours léger mais c'est souvent profond. Comme par hasard les deux chapitres que je préfère sont ceux qui ouvrent et ferment le livre.

"- Que fais-tu grand-mère, assise là, dehors, toute seule?
-Eh bien, vois-tu, j'apprends. J'apprends le petit, le minuscule, l'infini. J'apprends les os qui craquent, le regard qui se détourne. J'apprends à être transparente, à regarder au lieu d'être regardée. (...)
-Comment est-ce que tu apprends tout cela, grand-mère?
-J'apprends avec les arbres, et avec les oiseaux, j'apprends avec les nuages. J'apprends à rester en place, et à vivre dans le silence. J'apprends à garder les yeux ouverts et à écouter le vent, j'apprends la patience et aussi l'ennui. (...) J'apprends à passer sans laisser de traces, à perdre sans retenir et à recommencer sans me lasser. J'apprends à me réjouir au début du printemps et à la fin de l'automne, à voir un arc-en-ciel dans une goutte de pluie et une vie entière dans une gouttelette de soleil qui scintille sur une pierre. (...)
-Grand-mère, je ne comprends pas, pourquoi apprendre tout ça?
- (...) Parce que, avec l'élan de la vague et le long retrait des marées, j'apprends à voir du bout des doigts et à écouter avec les yeux. J'apprends qu'il n'est pas de temps perdu, ni de temps gagné mais que l'infini est là, dans chaque instant, cadeau trop souvent refusé dans le torrent des jours.
 C'est étonnant je pensais que Mujo Seppo était une thématique que l'on trouvait assez peu chez les occidentaux... Évidement, à force de fréquenter des pensées extra-occidentales on commence à écouter avec les yeux et voir en touchant le réel. 

Pour conclure je dirais que c'est un livre très agréable à lire. Il y a quelques chapitres sur ses séjours au Japon, on aurait bien aimé qu'il y en ait davantage.  Plusieurs chapitres m'ont vraiment touché mais je n'en dirais pas plus.

Guy Mokuho Mercier - Le chant du zazen

Publié en mars 2017, ce petit livre regroupe des kusen, mondo et teisho qui datent de 2005 à 2007 et qui ont été prononcés principalement à la Gendronnière. Guy Mercier est l'un des disciples de Maître de Deshimaru depuis 1973. Il a plus de 40 ans de pratique de zazen.

Ces enseignements montrent le chemin qui mène au cœur de zazen. 

"Soyez attentifs à la position de vos mains. Elles sont ramenées contre le ventre. Les poignets, les bras, le dos, sont complètement détendus; N'entretenez pas de tension dans les bras de même que les épaules. Jouez avec votre respiration"

C'est ainsi que débute le kusen du 30 août 2005 à 6h30 du matin. D'emblée, il rend attentif à la posture et à la respiration de manière douce.  

"Soyez conscients de ce qui se passe dans votre corps, ramenez sans cesse votre attention ici et maintenant. Acceptez, accueillez tout ce qui apparaît même certains sentiments comme la tristesse, la peur ou bien encore l'angoisse et même la colère. Si vous laissez apparaître les choses sans qu'il y ait appropriation, elles disparaissent vite et vous demeurez dans la tranquillité."
 On passe ainsi de la posture aux sentiments et aux pensées qu'on laisse passer.

"Cessez de vous impliquer dans le processus des pensées vous emmènera au delà de votre pratique. Apprendre et voir les choses telles qu'elles sont, apparaitre et disparaître, voilà le secret du zen. Le chant des oiseaux ne pourrait apparaître sans le silence"

Le silence est l'une des grandes thématiques de ces kusen.

"De même notre monde ne pourrait exister sans la Vacuité. La Vacuité est un mot, un concept qui ne peut pas décrire ce qu'elle est, ce qui est l'essence mais chaque être à la capacité de réaliser la Vacuité dans son corps même."
L'enjeu n'est clairement pas philosophique mais pragmatique. Il ne s'agit pas de comprendre intellectuellement ce qu'est la Vacuité mais de laisser la Vacuité apparaitre au sein de l'expérience de zazen. Ce qui est fascinant c'est que le texte ne décolle jamais de l'expérience directe de ce qui est en train de se passer dans l'instant présent pendant zazen.

"L'observation n'est pas une pensée mais une expérience directe liée à l'attention. Lorsque la sensation est observée, sans l'implication de la pensée cela ouvre la porte du silence intérieur. Plus nous observons consciemment et plus nous pouvons nous sentir, nous expérimenter comme libres de la pensée et des enchaînements de pensées. Au plus profond de nous même, nous savons que nous ne sommes pas sensations, flux de pensées, perceptions diverses. Nous savons qu'il y a en nous une réalité sans forme dans laquelle le moi n'a pas de consistance de permanence. La vie n'a pas besoin du moi pour être. "

Oh bien sûr, on peut trouver le texte parfois répétitif mais il n'est jamais bavard. Les kusen sont souvent très courts. Il reste incroyablement concentré sur l'essentiel avec une richesse de détail surprenante. On sent aussi qu'il est le fruit d'une expérience personnelle et jamais le recopiage de propos mille fois entendus. En même temps lire ce texte sans pratiquer zazen n'a aucun sens. C'est ce qui fait la limite du texte. On ne peut pas lire en faisant zazen. Il est mille fois préférable d'aller faire zazen et d'écouter les kusen en directe pendant zazen à la Gendro ou à Lanau. Il est quand même appréciable de pouvoir ensuite les relire dans sa version textuelle. J'avoue que j'attends avec impatience la publication des enseignements de Guy Mercier de l'été 2015 qui portaient sur le déploiement du cœur de l'éveil (en 2014, ils portaient sur le tel quel et en 2016 sur le Sutra du Lotus). Il avait commencé par dire que dans le Zen, généralement, on est pas des tendres et qu'on parle peu de la compassion. Cet été là il avait parlé de la compassion à tous les zazen ce qui avait donné une ambiance extraordinaire pendant toute la sesshin.

Les questions abordées dans le mondo portent sur "comment trouver la confiance" pour retourner au silence, sur la colère, sur la relation de maître à disciple, sur la distinction juste non-juste et comment aller au-delà de son point de vue.

Le Teisho porte sur les Trois Poisons (l'ignorance, l'avidité et la haine)

Claude Magne - La posture Zen

Dommage, Claude Magne avait tout pour réussir un chouette petit livre sur le Zen et un sujet en or pour un danseur. Plutôt que de ne parler que de la posture, ce qu'il fait très bien il se perd dans des propos sans queue ni tête enchainant des citations sans toujours les commenter alors qu'elles appartiennent à des mondes souvent hétérogènes les uns aux autres (Nietzsche, Plotin, Husserl, Damasio, Lyengar, St Paul, Trungpa, Svami Prajnanpad, Aristote...). Le texte date de 2013.

En effet, quand c'est Claude Magne qui parle et quand il parle de la posture le propos est pertinent et vraiment intéressant :

"La posture oscille dans le rythme lent de l'expansion et du recueillement. C'est un mouvement très lent, celui du mouvement interne qui anime l'organisme entier: La lenteur ouvre la perception des rythmes biologiques discrets qui animent chaque cellule dans la profondeur des tissus. Être présent à ce mouvement est capital car il nous relie avec l'intimité et la profondeur de notre incarnation, seule voie d'accès aux perceptions fines du cosmos"

C'est assez drôle de penser que c'est l'immobilité de l'assise qui rend possible la perception des mouvements internes du corps qui renvoient in fine aux mouvements du cosmos.

"Ce mouvement interne est la force de croissance, il est sensible sous différentes formes: une depuis le centre vital, des balancements doux et continus qui parcourent la colonne vertébrale dans différentes directions et irriguent en douceur les articulations et les tissus profonds. Ainsi nous pouvons simultanément être relié au centre ombilical d'où est diffusé cette vague et au centre axial qui sans cesse s'érige et se détend entre ciel et terre. Ces sensations sont la base de la fixation de l'esprit. Y être présent est le signe du ralentissement cérébral, de la détente et c'est assurément la porte pour accéder à une attention plus fine, plus détachée. Nous pouvons alors expérimenter une présence globale et profonde aux phénomènes. "
La posture nous enseigne à  écouter la vie croître à travers nous.


En revanche je n'ai pas compris ce que venait faire la Voie du pèlerin dans ce livre "qui est la tradition de la méditation et de la prière dans le christianisme et surtout dans la tradition byzantine". Je ne vois pas le rapport entre la prière et la posture.

Quant à certaines hypothèses, il ferait peut-être mieux de les garder pour lui :

"Le zen serait une forme de mystique apparentée à la mystique chrétienne ou juive, ou proche des sociétés traditionnelles et de leur animisme magique"

Ben voyons! et pourquoi pas la mystique soufi pendant qu'on y est. Tout est dans tout et réciproquement. Faut-il rappeler que l'animisme c'est  la croyance en un esprit, une force vitale, animant les êtres vivants, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu'en des génies protecteurs? Le zen (disons le bouddhisme sino-japonais) considère avec compassion tous les existants (et pas seulement les êtres vivants) mais il se garde bien d'attribuer une âme ou un esprit aux existants contrairement aux sociétés traditionnelles animistes qui dialoguent avec les esprits (des morts, des plantes et des animaux)  La notion d'Anātman sépare radicalement le bouddhisme des monothéismes ainsi que de toutes les autres spiritualités hindouistes, indiennes et traditionnelles animistes. Certes dans le zen nous donnons à boire et à manger tout en chantant aux esprits affamés mais c'est le moins que l'on puisse faire pour eux. Nous n'attribuons pas pour autant une substance à ces esprits même si j'ignore quel degré de réalité ou d'existence il faut exactement leur attribuer.

Après une citation de St Paul qui dit que nous ne savons pas ce qu'il faut demander dans la prière mais que c'est un moyen d'atteindre la pureté, Claude Magne ouvre une parenthèse pour dire "On retrouve une remarque qui diverge quelque peu de la tradition zen". Peut-être aurait-il été plus judicieux de se limiter à la tradition zen qui était censé être le sujet du livre. De même on se demande ce que vient faire la citation de Plotin dans ce livre sur la posture zen :

"Il faut cesser de regarder : il faut fermer les yeux, échanger cette manière de voir pour une autre et réveiller cette faculté que tout le monde possède, mais peu font usage"

Faut-il rappeler qu'en zazen nous gardons les yeux ouverts, mi-clos certes mais ouverts. Claude Magne commente en disant

"Cette attitude mène notre recherche qui se tient par la posture au cœur de la subjectivité de l'expérience pour en extraire ce qui est"

Oui mais pour ça il faut garder les yeux ouverts. La citation de Plotin est contre-productive. De même, ensuite il enchaine après avoir écrit "quelque chose que nous différencions de l'intuition de quelque chose : hishyrio" sur une citation de Husserl

Husserl disait :

"C'est l'expérience muette encore pure de son propre sens (...)l'époché est la methode universelle et radicale par laquelle je me saisis comme moi purifié avec la vie de conscience purifié qui m'est propre"

mais l'intuition husserlienne n'est jamais vide car elle est toujours pensée de quelque chose et même purifié il y a encore un ego qui pense. Les descriptions phénoménologiques qui prétendent accéder aux choses mêmes n'y accèdent que par le discours là où le bouddhiste n'y accède que par le silence de la pensée. Si l'epoché, à la suite de Descartes, remet bien an cause l'existence du monde, elle ne remet jamais en doute l'existence de l'égo transcendantal qui est considéré par Husserl comme apodictique. C'est ce qui fait dire à Emmanuel Levinas que toute l'histoire de la philosophie est une egologie.  On est à mille lieux de zazen.

Puis on passe à Bergson sans transition ni commentaire

"Ne prétendons pas rétrécir la réalité à la mesure de nos idées alors que c'est à nos idées de se modeler, agrandies, sur la réalité."

Quand on sait que Bergson était un effroyable belliciste qui passait son temps à essayer de prouver l'existence de l'âme immortelle de l'homme on n'est encore une fois à mille lieux du Bouddhisme et de zazen mais ce n'est visiblement pas le problème de Claude Magne.

Je veux bien que l'on trouve des similitudes entres les intuitions des philosophes et celles des maîtres zen mais il ne faudrait pas occulter systématiquement les points de divergences et laisser croire que, tout ce beau monde dit la même chose. J'aimerais qu'on m'explique pourquoi si les intuitions de Bergson sont si proches de celles du bouddhisme pourquoi celui-ci reprochait au bouddhisme sa froideur, son inaction et son pessimisme. A croire que les bouddhistes comprennent mieux Bergson que lui-même n'aurait compris le bouddhisme. Peut-être. De là à considérer que la philosophie comme le bouddhisme sont des grands supermarchés où l'on pourrait prélever ici et là une idée sans se soucier de la provenance de ces idées ainsi que de leur contexte de naissance et de la cohérence qu'elles entretiennent entre elles, cela me semble particulièrement dommageable.

J'aimerais enfin qu'on m'explique pourquoi faire référence à la philosophie qui passe son temps à raisonner et discriminer si comme le dit Dogen cité par Claude Magne

"Ceux qui étudient doivent comprendre que la Voie du Bouddha se situe par-delà le raisonnement, la discrimination, la supputation, l'examen, le savoir et l'intelligence"(...)"Des citères comme le raisonnement et la discrimination sont étranger à l'étude de la Voie"

Claude Magne commente cette citation en disant que celui qui médite "dépasse le plan de la maîtrise mentale" en rencontrant avec subtilité l'ordre cosmique. nous écoutons alors respirer le monde. Mais alors pourquoi se donner la peine de faire des teichos, et éditer des livres?

A vrai dire pour comprendre cette citation de Dogen il faudrait la remettre dans son contexte et montrer quelle place elle occupe dans l'économie de sa pensée. Elle est extraite de [Gakudoyojin-shu] Pour inciter l'esprit à étudier la Voie.

Dogen rejette plusieurs idées sur l'esprit d'éveil:
"Il en est qui soutiennent que l'esprit d’Éveil n'est autre que l'esprit de l'Eveil suprême et parfait (...) d'autres prétendent que l'esprit d'éveil consiste dans la compréhension qu'une seule pensée contient les trois mille mondes. D'autres que l'esprit d’Éveil se caractérise par le fait qu'aucune pensée ne se produit plus(...) Tous ceux-ci n'ont rien compris à la véritable nature de l'esprit d’Éveil, ils s'égarent et le déconsidèrent"

Ce serait donc mal interpréter la première citation de Dogen que de croire qu'on ne développe l'esprit d'éveil que par l'écoute du silence qui ne produit aucune pensée. Il vaudrait mieux comprendre qu'on ne peut aller par delà le raisonnement qu'en passant par le raisonnement mais accompagné d'un ami de bien

"Lorsqu'on s'engage sur la Voie, il importe de recevoir les instructions personnelles de ceux qui nous y ont précédés et qui ont obtenu l'Eveil, et non de se servir de ses propres conceptions"

Je doute que Begrson ait obtenu l'éveil. Il est bien dommage que Claude Magne ne s'en tienne pas à la tradition dont la littérature est pourtant abondante.

 "Seuls les maîtres qui ont obtenu le Dharma en connaissent l'accès, non les spécialistes des Écritures"
Bref vous l'aurez compris je préfère quand Claude Magne parle du Dharma plutôt que des Écritures surtout quand celles-ci n'ont rien à voir avec le Dharma

Gérard Pilet - Actualiser la Voie - Commentaires du Genjo Koan de Maître Dogen

La première édition date de 2007. Non seulement c'est un commentaire remarquable du Genjo Koan mais il y a aussi de nombreux mondo (question réponse) qui sont très intéressants.

Le premier point c'est que le commentaire de Gérard Pilet se base sur la traduction de Maître Taisen Deshimaru (Volume 2 de l'intégrale, édition AZI 1996)

J'ai lu quelque part que quelqu'un estimait la traduction de Deshimaru approximative mais d'une grande justesse. 

On peut avoir l'impression parfois qu'il ne s'agit pas du même texte par exemple:

Dans la traduction de T. Deshimaru :

"Lorsque les gens commencent à rechercher la Voie, celle-ci demeure encore très lointaine. Mais après avoir reçu la transmission authentique, vous pouvez devenir immédiatement un vrai moine."

Dans la traduction de Y. Orimo :

"Lorsque l’homme recherche la Loi pour la première fois, il s’en trouve éloigné de mille lieues. Lorsque la Loi est déjà transmise en lui avec justesse, aussitôt se trouve-t-il à son état originel sans souillure"

Les deux traductions ne s'opposent pas mais celle de Deshimaru restreint considérablement le sens. 

Autre exemple, ce qui donnait dans la traduction de S. Okumura
"Ainsi, s'il existait des poissons qui nagent ou des oiseaux qui volent seulement après avoir étudié toute l'eau ou tout le ciel, ils ne trouveraient ni chemin ni place. Lorsque nous faisons nôtre ce lieu même, notre pratique devient l'actualisation de la réalité." Dogen

Dans la traduction de T. Deshimaru : 

"Cependant, si le poisson ou l'oiseau voulaient aller dans l'eau ou le ciel après avoir étudié le ciel et l'eau, ils ne pourraient y trouver ni saisir un chemin. Si nous pouvons atteindre ce lieu, cet espace qui ne peut s'exprimer par le langage, toute nos actions deviennent satori, toutes nos actions deviennent genjo koan." Dogen

Dans le texte d'Okumura j'entends la même chose que dans un texte de Descartes qui dit que perdu dans une forêt la meilleure chose à faire c'est de prendre une direction et de s'y tenir jusqu'à sortir de la forêt plutôt que de tergiverser. Dans la traduction de Deshimaru j'entends plutôt une diatribe contre l'intellect. 

Dans la traduction de Y. Orimo la suite du texte semble donner raison à Deshimaru :
"les limites de nos connaissances restent inconnaissables du fait même que nos connaissances naissent ensemble et vont ensemble avec la Voie de l’Éveillé qui pénètre aux  tréfonds de nous-mêmes. Ne  considérez  pas  que  ce  que  vous avez obtenu devienne toujours le savoir et la vision qui vous appartiennent et que ce soit connu par la pensée et l’entendement. Quoique l’Éveil attesté se réalise immédiatement comme  présence,  ce  qui  demeure en  secret ne  se  réalise  pas  toujours  comme vision." Dogen
Du fait que nous cheminons avec le bouddhisme et que nous ne pouvons pas en avoir une vision exhaustive on pourrait être tenté de se l'approprier pas à pas au point de la considérer comme notre propre vision du bouddhisme mais Dogen nous met en garde : Ce que nous appréhendons par la pratique n'est pas de l'ordre de l'intellect, ce n'est donc pas un point de vue. Gérard Pilet dira le Dharma n'est pas une philosophie. Il s'agit de voir le réel tel qu'il est. Il ne s'agit pas d’échafauder une théorie sur celui-ci.

Passons au commentaire de Gerard Pilet qui évoque Mujo seppo
"Genjo Koan, c'est aussi se laisser enseigner par les phénomènes de notre vie : chacun d'eux contient pour nous un enseignement mais bien souvent on ne l'entend pas. Pourquoi? Parce que face aux phénomènes, on est dans une attitude de saisie ou de rejet. (...) Ce n'est pas le Bouddha qui a créé le Dharma. Le Dharma est inhérent à l'ordre cosmique mais le Bouddha a su l'entendre parce qu'il s'est laissé enseigner par les phénomènes."
 C'est la raison pour laquelle si le zazen dure relativement longtemps, plusieurs fois par jour, pendant plusieurs jours, nous sommes susceptible de lâcher prise sur la saisie et le rejet car au bout d'une période de temps relativement longue il n'y a plus rien à saisir. Ce qui se passe autour de nous peut alors se faire entendre. Moins il se passe de chose autour de nous et plus l'écoute se fait attentive. Plus nous prenons l'habitude d'être attentif en zazen plus cette attention se poursuit en dehors de zazen. C'est aussi un éveil des sens. La gen maï qui n'est pourtant qu'une soupe de riz avec des légumes, le matin après zazen parait parfois incroyablement délicieuse alors que c'est tous les matins la même gen maï.

"S'étudier soi-même de pratique à partir de l'immobilité de la posture et du non-agir : on ne fait même pas zazen, on laisse faire zazen. C'est ce non-agir qui ouvre à l'autre dimension de la vie."
mais en même temps

Dans le Eihei Koroku, Maître Dogen dit : " Vous êtes déjà cela, mais avez-vous mis cela à exécution" (...) "Si notre esprit change, les phénomènes de notre vie changent et l'attitude des existences qui nous entourent change également." (...) " Si on s'y engage d'un seul corps et d'un seul esprit en s'oubliant soi-même,on réalise l'exacte concentration."(...) une réponse totale aux situations qui se présentent..."
 Cela concerne les situations mais aussi évidement notre rapport aux autres:
"Il n'existe pas d'éveil individuel séparé de l'éveil de toutes les existences."(...) c'est l'illusion du moi et du mien qui empêche la mise en résonance avec cet éveil universel"(...)"Il n'y a pas de retour possessif sur l'éveil pour celui qui a réalisé l'éveil. L'éveil a été actualisé, c'est tout. Et s'il a été actualisé, c'est parce que l'illusion du moi s'est évanouie."
Il devient alors possible d'entendre Mujo Seppo

"La nature chante le Dharma mais quel esprit peut l'entendre? Assurément pas l'esprit saturé de pensées, attaché au moi et au mien. Les expérience d'éveil de Maître Reiun et Maître Kyogen n'ont rien de magique mais c'est tout simplement que l'homme ordinaire dominé par son mental est sourd et aveugle à ce sermon sans parole. Lorsque l'esprit ordinaire est abandonné, on dévient sensible au sermon sans parole de l'univers qui ne cesse de proclamer le Dharma. Pour y être sensible, l'esprit ordinaire doit devenir paisible et silencieux et laisser place à l'esprit de Bouddha."

Eric Rommeluère - S'asseoir tout simplement - L'art de la méditation zen

Très beau petit livre de 2015 dans lequel Eric Rommeluère parle de son expérience de la méditation. L'évocation des trois maîtres (Deshimaru Taisen, Ryôtan Tokuda-Igarashi et Gudô Wafu Nishijima) qu'il a fréquenté est très touchante. Il me semble que l'un des enjeux de ce livre est de montrer que l'assise en zazen n'est pas une technique même si l'attention à la respiration est souvent préconisé. Mais cette attention ne doit pas évacuer le réel.

"A chaque instant, notre rencontre avec le réel est neuve, et d'une certaine façon, nous sommes toujours éveillés par le réel. Pourtant, la rencontre reste imparfaite, obstruée par les perceptions, les attentes et les projets qui nous empêchent de voir authentiquement le réel. Parfois cependant un évènement inattendu surgit dans la procession des moments qui passent et démaille avec force et virulence les attentes et les projets. Un tel événement nous démontre immédiatement et soudainement que nous sommes toujours incarcérés dans le jeu de nos habitudes et de nos pensées. Nous n'apercevons qu'une semblance de réel. Confronté à l'inattendu, quelque chose que nous n'attendions pas surgit, et ce qui surgit n'est autre que le réel. Nous sommes interpellés jusqu'au plus profond de notre cœur ; nous sommes défaits par la fulgurance. Mais si nous savons l'entendre, la soudaineté nous invite à nous dépouiller de notre ancienne peau. Dans le même instant, nous mourons et nous naissons, nous nous quittons et nous nous retrouvons" (p48-49)

Il y a souvent un malentendu sur l'éveil qui nous fait croire qu'il nous fait plus qu'il nous défait. Sur le site agoravox il y a un article qui montre bien ce type d’erreur : 

"    Ah le satori … C'est la grosse plaisanterie des pratiquants entre eux. Tout le monde en parle mais PERSONNE ne l'a vécu, même pas les "maitres" ? Et comme ces "maitres" (entre guillemets) n'ont jamais expérimenté le satori, ils ont trouvé un moyen commode pour écarter toute velléité de connaissance. Il faut pratiquer sans but ni esprit de profit (mushotoku en japonais). Autrement dit, ne rien attendre et surtout ne pas vivre des expériences. Conséquence, il ne faut pas leur avouer avoir vu la lumière, senti un chatouillement bizarre dans la colonne vertébrale ou le cervelet suivi d'une illumination (kundalini) comme beaucoup l'ont vécu sans avoir rien demandé (comme moi !) et sans oser en parler dans leur entourage.
Quoi, quoi, vous répond le maitre, vous prétendez avoir vu la lumière !
Ouh la, mais c'est très mauvais il faut absolument vous méfier de ce genre d'expérience.
Pensez donc, lui, il ne l'a jamais vu ;-)"
On voit bien comment ici l'égo récupère ce type d'expérience pour nous faire croire que nous serions au-dessus du maitre car si le maître  n'y accorde aucune importance c'est peut-être qu'il n'en a pas vécu de semblable. Vous aurez beau expliquer à cette personne que c'est très bien d'avoir vu la lumière mais qu'il n'en est pas plus avancé pour autant et que c'est seulement la pratique qui lui permettra d'approfondir cette expérience, il s'attachera malgré tout à ce type d'expérience et souhaitera en revivre d'autres. Sur fond d'ennui profond, les moments d'extases sont des moments très plaisants. Seulement s'ils ne défont pas notre arrogance, ils risquent fort de nous transformer en illuminé sectaire. Il n'est pas interdit d'en parler mais il faudra s'attendre à ce que le maître nous fasse redescendre sur terre. Il faut aussi se méfier de ce que disent les maîtres, en public, il disent qu'ils ne sont pas éveillés et qu'ils ignorent superbement ce qu'est le satori. Kodo Sawaki dit volontiers qu'il n'a jamais fait cette bêtise. En privé, si vous savez les prendre, ils sont susceptibles de vous raconter des choses étonnantes mais cela relève de leur intimité. Ainsi, vous pouvez croiser des anciens (qui font partie de l'AZI depuis des lustres) qui vous diront qu'aucun des maitres de l'AZI n'est éveillé. Aucun ne prétend l'être, d'ailleurs. Cependant, si vous savez écouter, vous comprendrez que l'éveil n'est peut-être pas ce que vous imaginez.

De toute évidence, s'éveiller ne consiste nullement à vivre des extases dans la solitude d'une vie bien rangée mais bien au contraire, comme le dit Eric Rommuluère, "à entrer dans la boue et dans la fange et à considérer la vie comme un défi d'instant en instant renouvelé".

---------- Extrait d'un forum------------
Utilisateur2016 a écrit:
Personellement, le shikantaza ne me semble pas s'opposer à la polémique

Sb a écrit: 
Shikantaza est mushotoku, sans but ni profit.

Eric Rommeluère, dans S'asseoir tout simplement, polémique à propos de Vipassana et de la méditation de Pleine Conscience.

Il leur reproche d'exclure le discernement.

La "dimension d'analyse est évacuée dans le mindfulness"... "une forme d'attention dénudée de sa fonction examinatrice"

Il oppose ces formes de méditation au Bouddhisme engagé

"Un pratiquant du dharma n'est pas simplement convié à explorer le monde de ses émotions, de ses sensations, de ses pensées ou le monde impersonnel des relation humaines, mais à découvrir son implication dans la sphère sociale et civile (...) Les enseignements du Bouddha offrent une tout autre conversion de notre agir et de notre devenir"

Donc, même si Shikantaza est mushotoku, à un moment ou à un autre on retrouve le discernement dont la polémique est la forme la plus extrême. La polémique ne doit pas exclure la parole juste. 


"Par parole juste, nous entendons surtout éviter le mensonge et à l’inverse, s’exprimer d’une manière vraie, authentique. C’est aussi une parole qui va éviter de blesser, de faire souffrir : la manière de s’exprimer sera également très importante." http://blog.dogensangha-martinique.org/?p=115

Pierre Nakimovitch - Dôgen et les paradoxes de la bouddhéité : Introduction, traduction et commentaire du volume De la bouddhéité

Ce texte n'est pas facile à lire mais il est passionnant car il reste au plus proche de la pensée de Dogen. L'angle de vue de Pierre Nakimovitch est à la fois philosophique, philologique et historique.

L'aspect qui m'a le plus intéressé c'est le refus de Dogen de ce que j'appellerais le psychologisme (ce mot n'apparait pas dans le livre. Nakimovitch parle plutôt de spiritualisme - mais ce mot évoque pour moi autre chose d'encore pire) c'est à dire le refus de la thèse du "Rien que conscience" qui est pourtant une thèse omniprésente dans le bouddhisme.

Partons de la traduction de Y. Orimo :

"Depuis des éons incommensurables, nombreuses sont les personnes stupides qui tiennent la conscience et l'esprit pour la nature de l'éveillé, ce qui fait l'homme digne de ce nom et c'est à mourir de rire!" La nature de l'Eveillé [Bussho] Maître Dogen

Dans le traduction de Nakimovitch cela donne:

"Depuis des temps infinis, des personnes stupides, en grand nombre, ont considéré l'esprit conscient en tant que bouddhéité. En tant qu'homme originaire : c'est à mourir de rire"

Il est bien difficile de dire laquelle des deux traductions est la meilleure pourtant le sens est légèrement différent. Dans la première la conscience et l'esprit sont deux choses différentes et dans la seconde c'est l'esprit conscient qui est visé. Le sens est donc plus restreint. Tout le problème c'est de penser un esprit non conscient comme celui d'une plante ou d'un caillou. A mon avis, il vaudrait mieux éviter le terme de conscience et le terme d'esprit, c'est pourquoi je préfère la première traduction de Y. Orimo quand bien même l'explication de ce texte par P. Nakimovitch me semble lumineuse. Mais la traduction "homme originaire" me semble plus précise et plus juste qu'"homme digne de ce nom" même si je ne connais pas le texte original.

Page 344, Pierre Nakimovitch écrit: "L'unité d'intention de ce paragraphe, c'est l'évocation de la bouddhéité par trois formules qui s'éloignent de spiritualisme et de tout anthropomorphisme : la boudhéité c'est adobe, murs, tuiles, cailloux"(...) "La bouddhéité ne peut être définie par les fonctions mentales qui sont classées parmi les cinq agrégats. Elle n'est conscience ni connaissance" "Losque Dogen critique cette interprétation psychologique, il la qualifie d'hétérodoxe..."(...) Il est (donc) probable que Dôgen vise ici le système du "rien-que-conscience (...) Il ne se réfère pas à Asanga et à la conscience réceptacle, mais à Asvaghosa et à l'océan de la boudhéité" : "envelopper les dix mille êtres" n'est pas le fait d'une conscience, mais de l'océan.
(...) Dôgen affirme l'indifférenciation de la pensée et de la matière... La pensée est vide, vide de spiritualité. Quand elle se cherche dans le monde des dharma, ou parmi les trois mondes, elle se voit comme chose. La pensée ne se trouve qu'aliénée. La réalité de la pensée est un caillou. Sans privilège ni indépendance.
Page 346 "Dès lors, Dogen ne peut qu'écarter la thèse unilatérale du Rien-que-conscience, qui risque de se systématiser et de se figer en spiritualisme substantialiste. Risque reconnu par le texte même d'Asanga : "Les êtres gîtent en la connaissance réceptacle comme en leur moi"... à tort.
"Plutôt que de l'abstraction de l'esprit, il préfère parler de "l'homme originaire" qui "n'exempte pas de la pratique, car la pratique aussi est originaire"(...)"Nul ne devient Buddha dans la clôture imaginaire de l'intériorité, mais seulement par l'extériorisation active"(...)"Apprendre et désapprendre, proposer et critiquer, affirmer et nier, telle est la voie de l'étude. N'est-ce pas ce que fait Dogen sans cesse?"

Oui oui et j'aimerais bien faire pareil, modestement, avec ce blog.



Taisen Deshimaru - Eiheikoroku - Enseignement oral Edition integrale - 10

Dans ce livre on trouve la traduction et les commentaires de quarante-sept des poèmes de Eihei-koroku de Maître Dogen prononcé par Taisen Deshimaru dans ses kusen en 1981.

Il commence par Mujo Seppo. Le sermon sans paroles.

"Le sermon sans paroles
Du Tathagata (de la vérité cosmique)
Qui peut le comprendre?
Un bâton fait d'une branche d'arbre le comprend inconsciemment" Dogen

"Ce poème est très profond. Mujo seppo, ce n'est pas le sermon d'un maître, d'un être humain, mais celui des montagnes et des rivières. C'est la voix de la vallée. On retrouve mujo seppo dans de multiple sutras.
Dans le sutra Kegon: "La grande nature, le nuage, l'Océan, la lune, la montagne, tout fait un grand sermon." Dans le sutra Anda "L'oiseau aquatique, les forêts font une grande conférence" Maître Tozan ainsi que Sotoba, un maître de l'ancienne Chine, disent que "le son du torrent ne s'arrête jamais" Sotoba eut d'ailleurs le satori en entendant le poème suivant de Maître Kaishe:
"La voix de la vallée est un grand sermont
La couleur de la montagne est le corps de Bouddha
Ils chantent le poème des quatrevingt-mille poèmes
Comment expliquerai-je cela à autrui?"

Littéralement, mujo signifie sans émotion, sans considération. Il est important de contrôler ses émotions. Un sutra dit: Même si les huit vents soufflent, ne vous laissez pas émouvoir"(...) "Nous devons prendre garde au futur, nous devons aller au-delà de la civilisation moderne. C'est mujo seppo, l'authentique sermon sans émotion, sans conscience, au delà du sens commun. L'objet ultime de la philosophie et de la religion est toujours mujo seppo.(...) c'est la vérité cosmique authentique, la vérité unique, sans la pensée humaine, située au delà de la pensée vulgaire."

"Un bâton fait d'une branche d'arbre le comprend inconsciemment" Ce vers signifie regarder le monde humain du point de vue de la nature. La montagne, la rivière font des sermons. Pour les comprendre, il faut devenir la montagne, la rivière. Mujo seppo est la voix de la nature, de l'ordre cosmique. La vraie musique comme celle de Beethoven ou de Bach est ainsi. L'homme moderne ne respecte plus cette nature. Tout est déformé à tous les niveaux. La vérité authentique est au delà de toute considération, impossible à saisir par la pensée. Mais pour comprendre cela, il faut arrêter de penser en tant qu'être humain et devenir la montagne. C'est zazen.
Si on reste trop attaché, on ne peut pas entendre mujo seppo dans la vie quotidienne. Les branches, les arbres, les pierres, les montagnes, les rivières comprennent mujo seppo."

Pas mieux.

Taisen Deshimaru - Zen et Karma

Ce texte nous offre un joyeux délire de Taisen Deshimaru de 1977 à Val d'Isère. Certains propos sur le karma se retrouvent mot pour mot dans Zen et vie quotidienne mais heureusement pas tous. Il avait déjà été publié en 1984 sous le titre "La Voix de la vallée : l'enseignement d'un maître zen /  Taisen Deshimaru".

"La voix de la vallée" fait référence au bruit du torrent près du dojo à Val d’Isère ainsi qu'à un poème de Sotoba (Su Dongpo) qui évoque Mujo Seppo (la prédication de la loi par l'inanimé)

"La voix de la vallée donne une grande conférence,
La couleur de la montagne est le véritable corps purifié.
De minuit à l'aube j'entends quatre-vingt quatre mille poèmes
Comment, le jour venu, l'expliquer à autrui"


Dans ce livre Taisen Deshimaru est suffisamment enthousiaste et enthousiasmant pour que ce livre soit une belle porte d'entrée dans l'univers du zen. Cependant, il ne faudra pas y regarder de trop près et ne pas s'attacher aux mots car par moment le texte est un peu confus.

exemple p78:
"... Ce karma du corps et de l'esprit, cet ego, est dépourvu de substance, de noumène. Notre karma, notre ego, est régi par la puissance cosmique fondamentale - de par son interdépendance avec toutes les existences. Aucune substance ne perdure postérieurement à la mort ; et pourtant notre karma est doté d'une existence phénoménale - et il se perpétue éternellement en vertu de son interdépendance avec toute les existences"(...)"Aussi notre désir, notre souhait est de perdurer éternellement, il en est ainsi. Notre conscience peut se perpétuer dans l'éternité du cosmos. Telle est la plus haute joie humaine - le nirvana vivant"

"Aucune substance ne perdure postérieurement à la mort" Parce qu'elle perdure antérieurement? Je croyais qu'aucun phénomène n'était pourvu de substance.
"Notre conscience peut se perpétuer dans l'éternité du cosmos." Quelle est la nature de cette conscience qui peut perdurer dans l'éternité? Si c'est seulement une possibilité qu'elles sont les autres possibilités?

Il peut même sembler contradictoire:
 

D'une part Deshimaru dit p84 :

"Il est nécessaire d'oublier votre corps, de l'abandonner de telle sorte que seul l'esprit demeure."... "Oublier le corps. Ne laisser que l'esprit." 

et d'autre part p170:

A Nyojo qui dit "Abandonnez le corps et l'esprit!" Dogen répond "Esprit et corps abandonnés"

Il faut comprendre que l'esprit qui doit être abandonné dont parle Dogen et Nyojo c'est la conscience personnelle et égotique et que l'esprit dont parle Deshimaru c'est ce que Dogen appelle l'océan de la bouddhéité mais Dogen évite d'en parler en terme d'esprit ou de conscience. Deshimaru dit cela d'une certaine façon p 164 :
"De même pendant zazen : lorsque nous entendons la voix de la vallée, à Val d'Isère, la rumeur du torrent pénètre complètement le corps, il n'y a plus que cela. L'esprit s'anéantit" "L'esprit devient absorbé dans le corps. La pensée s'éteint, et seule la conscience cosmique pénètre le corps"

Sans vouloir être malveillant à l'égard de Philippe Coupey ni lui faire un procès d'intention, je m'interroge sur la place qu'il occupe dans ce livre. Je trouve personnellement l'histoire de Deshimaru et celle de l'AZI assez passionnante. J'aurais bien aimé connaitre le nom des autres personnes qui sont sur les photos p173 et pas seulement savoir où se trouve Philippe Coupey sur la photo. Je m'interroge également sur la pertinence du commentaire de Philippe Coupey

Deshimaru affirme p111 que du point de vue Karmique "les ancêtres n'influencent pas leur descendance" et P. Coupey commente en disant "On est libre de ses parents, on est libre de ses ancêtres... On est libre de son Karma".

Les ancêtres ce sont ceux qui sont au-dessus du degré de grand-père dans l'arbre généalogique et que très souvent nous n'avons pas connu contrairement à nos parents. Si on peut nier les délires phylogénétiques d'un Freud (meurtre du père dans la horde primitive) par exemple, comme influence karmique je doute que l'on puisse mettre les parents dans le même sac sans pour autant tomber non plus dans les excès de la psychanalyse qui se focalisait trop unilatéralement sur le trio œdipien.

Deshimaru vise explicitement l'idée de "malédiction ancestrale":

 'Le passé ancestral ne revient pas hanter les descendants"

En revanche dans le mondo p186 à la question:

Q- Pourquoi certains ont-ils un mauvais karma dès l'enfance
Deshimaru répond
 M- A cause de vos ancêtres (...) avant ce monde-ci le karma ne surgit pas du néant. C'est comme la loi de Mendel (...) le fœtus retrace l'histoire de l'évolution. L'expérience de chacun est différente. Aussi différents karma se manifestent-ils.
On comprend donc qu'on peut difficilement résumer les propos de Deshimaru par "On est libre de ses ancêtres"  L'idée centrale est évidemment que Zazen permet de dénouer ce karma. Seulement on ne dénoue pas ce karma en le niant mais au contraire en l'étudiant.

Depuis Mendel (1822-1884), la phylogénétique a énormément progressé je recommande la conférence ci dessous sur ce sujet:




Il y a aussi ce passage qui ne m'a pas échappé :
"Il est difficile d'accéder à la compréhension du vrai zen. Avec des maîtres authentiques, il n'y a pas de problèmes. Avec le maître Rinzai Eido, qui a un dojo à New York, il n'y a pas d'erreur possible"

La note en bas de page de Philippe Coupey précise qu'il s'agit bien d'Eido Tai Shimano, celui qui a été "forcé à démissionner en 2010 de ses responsabilités en raison d'un scandale sexuel impliquant l'une de ses disciples." Je doute que l'on puisse être un maître authentique et un "zen predator" qui ne se soucie pas de la souffrance de ses victimes. On ne ricanera pas du manque de probité de Deshimaru sur ce coup là mais désormais on restera prudent sur nos propres affirmations concernant les maîtres authentiques.

Au moins on trouve de la matière a réflexion dans ce livre et ce sera toujours mieux que Wikipédia parce que profondément incarné par Deshimaru.

On notera qu'en 1977 On pouvait recevoir le Kyosaku sans l'avoir demandé ce qui n'est plus le cas aujourd'hui. Deshimaru dit même que le Kyosaku est plus efficace quand on ne l'a pas demandé. Il est même question de rensaku. Il me semble que le rensaku a disparu chez tous les disciples de Deshimaru. [Edit : En fait non il n'a pas disparu, le maître que je fréquente, disciple de Deshimaru, l'a déjà donné mais ceux à qui il a donné le rensaku était consentant.]

Gérard Pilet - Suivre la voie du Bodhisattva

      "L'Avatamsaka Sûtra consacre un chapitre à la pratique de Samantabhadra, le bodhisattva de la bonté universelle. Il est assis face à Shakyamuni et entre dans un samadhi appelé "concentration du corps immanent". Ce samadhi, c'est la réalisation que tous les phénomènes et toutes les existences sont le corps immanent du Tathâgata, la montagne aussi, l'océan aussi, un tel ou un tel aussi. Chaque existence est le corps immanent de tous les bouddhas. Chacune des existences est le corps immanent de tous les bouddhas, chaque existence est aussi notre corps immanent puisqu'on est tous bouddha. Chacune des existences proclame le Dharma, proclame l'unité, proclame le Tout. En nous ouvrant toujours plus à la réalité de l'interdépendance, nos oreilles s'ouvrent au sermon sans paroles qui proclame haut et fort que l'un est dans le multiple et le multiple dans l'un. Rien n'est séparé de rien" Suivre la voie du Bodhisattva p 74-75.
Comprendre que nous ne sommes pas des existants séparés des autres existants (humains, animaux, plantes et minéraux) que nous avons tous la nature de bouddha permet d'ouvrir notre cœur à la bonté universelle et d'entendre le réel prêcher le dharma.

"Universelle est dite la compassion du bodhisattva accompli parce qu'elle s'adresse à toutes les existences, qu'elles soient humaines, animales ou végétales. C'est qu'en effet la vision juste fait éclater les distinctions courantes entre personnes et non-personnes, mammifères et non-mammifères, êtres animés et êtres inanimés, ouvrant la porte à une compassion véritablement universelle." (...) "C'est ce que fit Bouddha sa vie durant, comme l'exprime on ne peut plus clairement Hans Wolfgang Schumann dans l'excellente biographie qu'il lui consacre : "Le Bouddha, dit-il, avait de la compassion en abondance et la dirigeait vers toutes les sphères du monde vivant. (...) Il abhorrait le sacrifice des animaux et avait même de la compassion pour les plantes lorsqu'il rejetait la destruction et le dommage causés au graines et aux plantes" A son disciple Subhuti qui lui demande comment le bodhisattva peut parfaire l'esprit d'éveil, Bouddha répond qu'il doit avoir l'aspiration à "conduire tous les êtres vivants à l'ultime nirvâna afin qu'ils soient libérés..." p 77-78

C'est l'évidence même me direz-vous. Il suffit de faire un petit tour sur un forum bouddhiste pour constater que ce n'est pas une évidence pour tout le monde.

 Extraits d'une conversation sur un forum :

 D. A. a écrit :
 les plantes n'ont pas plus d'esprit qu'un radiateur électrique.

Sb a écrit :
Serait-ce des automates à la descartes?

D. A. a écrit :
Parce que le Bouddhisme affirme que les plantes ont un esprit, à présent ? Les plantes sont munies de capteurs photoélectriques ou autres qui activent certaines de leurs fonctions à l'instar des automates tels que des robots ou des radiateurs (même si le "pilote" n'est pas nécessairement un capteur photoélectrique).

Sb a écrit :
Un mot ne veut rien dire en dehors d'un contexte qui lui donne son sens. Dans le bouddhisme sino-japonais la réponse est oui mais quel est le mot japonais que traduit le mot esprit ? Le mot "Shin" exemple : Shin fukatoku (心不可得), "L'esprit est insaisissable". Le plus souvent Y. Orimo préfère traduire Shin par "cœur" pour éviter la confusion avec l'esprit du spirite ou de l'animiste qui pense que la plante a une âme qui l'anime. Dans le contexte bouddhiste l'esprit n'est ni la conscience ni le cerveau ni l'âme ni la psyché mais le cœur des choses qui est insaisissable parce qu'il n'est ni de l'ordre de l'être ni du non-être.

Le premier vœu du Bodhisattva est « Aussi nombreux que soient tous les êtres sensibles, je fais le vœu de les libérer tous ou de les sauver tous" De quel êtres sensibles parle-t-on? Quel est le mot japonais pour être? Shô : naître/la naissance que l'on retrouve dans busshô (la nature de l'Eveillé). Tout ce qui nait a la nature de l'éveillé mais celle-ci est insaisissable comme c'est le cas dans les plantes et chez les animaux mais pas nécessairement chez les humains qui seuls sont capable de saisir leur propre nature. Néanmoins le Bodhisattva doit s'occuper avec bienveillance de libérer tous ces êtres et cela inclut les plantes et les animaux même s'ils ne peuvent saisir leur propre nature.

D. A. a écrit :
Si c'est le mot "esprit" qui pose problème, prend le sens de mental car le mental fait directement référence aux perceptions et aux pensées. Or, rien n'indique que les plantes soient pourvues d'un mental car il faut un support matériel pour cela : des neurones. Si les plantes ont des capacités d'êtres vivants, possédants des liaisons synaptiques pour hormones, elles ne sont pas capables de ressentir de la souffrance et a fortiori de l'exprimer. En d'autres termes, elles ne font pas partie des êtres prisonniers du samsara susceptibles d'être sauvées par un quelconque bodhisattva. Les êtres sensibles sont ceux qui sont susceptibles d'éprouver de la souffrance, qu'ils l'expriment ou non. Les plantes, jusqu'à preuve du contraire (et on éliminera l'anthropomorphisme), ne souffrent pas. Elles croissent et peuvent mourir, mais c'est le lot de tout les dharmas composés ; elles ne sont pas des êtres sensibles et ne produisent pas de karma.
(...)
Je n'ai pas dit — ou alors je me suis mal exprimé — que les plantes (ou les fleurs) n'ont rien à voir avec le Dharma (pour preuve : la fleur de Kashyapa ou le cyprès dans la cour qui sont l'expression du Sambhogakaya) mais que les fleurs n'ont pas de conscience ou d'esprit ou de mental et n'ont donc pas la nature de Bouddha (au sens où elles seraient susceptibles de s'éveiller et donc sortir du samsara).
(...)
La compassion du Bodhisattva, en terme d'action dans le monde, ce n'est ni la charité ni aucune des nobles actions christiques ; c'est l'enseignement du Dharma jusqu'à la libération de tous les êtres sensibles (non comprises les plantes qui n'en ont pas besoin).

S.Z a écrit :
Pour répondre au titre de ce fil : "Selon le bouddhisme, les plantes ont-elles un esprit ?", la réponse est clairement non. Dans la mesure où il n'y a pas esprit, il n'y a pas de sentiments et donc pas de souffrance.

Sb a écrit :
J'ai dit que même si les plantes communiquent entre-elles, elles ne sont pas conscientes. Elles n'ont ni système nerveux ni cerveau ni esprit (au sens mental du terme). Elles un cœur au sens que lui donne Dogen et le bouddhisme sino-japonais. Comme je l'ai expliqué Dogen nous demande de réfléchir sur la frontière (ou l'absence de frontière) entre l'être animé et l'être inanimé. C'est un koan. Si l'on dit que la plante souffre on pêche par anthropomorphisme parce qu'on s'imagine à tort que la plante souffre comme un être humain. Si l'on dit que la plante ne souffre pas on pêche également par anthropomorphisme parce qu'on imagine qu'il n'y a de souffrance qu'humaine. Pendant trop longtemps, dans le monde occidental, on a imaginé que l'animal ne souffrait pas. Réfléchissez-y.

Kaïkan a écrit :
Dans le Bouddhisme les mots : "tous les êtres sensibles" désignent tout ce qui possède une conscience sensitive, car les consciences sensitives elles-mêmes sont les êtres sensibles. (En Skt. citta ; shin ou kokoro en jap: est souvent traduit simplement par "esprit", mais cela inclus les émotions et sensations). Ceux qui manquent de conscience sensitive, cependant, sont aussi des êtres sensibles, car les êtres sensibles eux-mêmes sont des consciences sensitives. Par conséquent, autant les choses qui possèdent une conscience sensitive que celles qui n'en possèdent pas sont des êtres sensibles. C'est (pour cette raison) que tous les êtres sensibles ont la nature-de-Bouddha. De la même façon, l'herbe, les arbres et la terre sont des consciences sensitives et donc des êtres sensibles. Comme êtres sensibles, eux aussi ont la nature-de-Bouddha. Non seulement ceux-ci, mais le soleil, la lune et les étoiles sont aussi des consciences sensitives et donc sont des êtres sensibles. Comme êtres sensibles, ils ont aussi la nature-de-Bouddha. C'est donc bien ce que le Maître National Ch'i an signifiait quand il disait : « (Tous les êtres sensibles) ont la nature-de-Bouddha. » http://www.portedumoinezen.com/page5.html

Le Maître Sotoba a parlé de mujo seppo, l’enseignement des êtres inanimés qui expriment le dharma, son maître disait même « proclament » la vérité. "Mujo Seppo", traite avec l'idée dans le bouddhisme que Mujo (êtres non sensibles, comme les montagnes, les herbes et les arbres) sont capables de prêcher (seppo). Cette idée peut être issue logiquement de la pensée [du Keisei-Sanshoku] que : "84.000 hymnes de prières proviennent des vallées et des montagnes". Toutefois, si mujo peut prêcher, comment pouvons-nous l’entendre ? Probablement nous ne le pouvons pas.A cette question la réponse de Dõgen :
"Si vous n'êtes pas disposé à entendre, même les voix les plus fortes ne pourraient pas atteindre vos oreilles;
Si vous êtes prêt à écouter, même les voix silencieuses pourraient atteindre vos oreilles»
En effet ceux qui ne sont pas disposés à écouter ou n'ont pas de facultés spirituelles suffisantes seraient sourds à toute honnête prédication.D'autre part, ceux qui sont prêts à écouter et sont dans l’état correct d'entendre, comprendront même les implications des préceptes. Dans certains cas, ils entendent des mots "non-dits" «prononcés» par les simples expressions de l'orateur. Il est, après tout, pas de différence à entendre entre les préceptes du (Bouddha Historique) en tant qu’être vivant, et ceux des vallées et des montagnes en tant qu’êtres inanimés, tant qu'ils atteignent l'oreille.


--------- extrait d'une autre conversation avec un ami moine zen --------------

Sb a écrit :
Le premier vœu du Bodhisattva est « Aussi nombreux que soient tous les êtres sensibles, je fais le vœu de les libérer tous ou de les sauver tous" Est-ce que cela concerne aussi les plantes?
Les plantes sont-elles considérés comme des êtres sensibles qui sont susceptibles de souffrir?


Réponse :
Oui les plantes font partie  des êtres sensibles dans les enseignements bouddhistes, mais je ne crois pas que nous ayons besoin de les sauver.  C'est plutôt elles qui nous enseignent et nous sauvent.
Il y a souffrance quand il y a une fausse identité  (un moi) qui prétend s'approprier le contrôle et la propriété des choses, objets, sensations,  pensées,  émotions.  Je ne crois pas que les plantes font cela. Elles Sont.
Elles peuvent être source de souffrance pour les êtres  par le fait qu'ils les croient réelles alors qu'elles ne sont que des choses apparaissant et disparaissant.
Certaines études dont j'ai entendu parler constatent une réaction des plantes lorsqu'on les coupe ou les arrache. S'agit-il de souffrance ou de douleur ? ? Et surement pas dans le sens où les humains l'entendent !

Tout est nature de Bouddha ou ''Tout est Conscience''. 
A partir de cette réalisation il n'y a plus de dualité entre toi et tout ce qui vient à la Conscience puisque tu n'es pas différent de Cela (Conscience qui regarde). 

Tout apparaissant dans la Conscience que tu Es et y disparaissant, il n'y a aucune autre manière de voir les choses que comme un miracle insaisissable, une fantasmagorie extraordinaire où l'esprit qui discrimine sur la souffrance des plantes n'est lui aussi qu'une apparition, un reflet fugitif dans le Miroir.

------------- fin de la conversation -----------------------------------

Mondo online
Question : « Les plantes souffrent-elles? »
Le premier vœu du Bodhisattva est « Aussi nombreux que soient tous les êtres sensibles, je fais le vœu de les libérer tous ou de les sauver tous"
Est-ce que cela concerne aussi les plantes? Les plantes sont-elles considérés comme des êtres sensibles qui sont susceptibles de souffrir? La sensation est-elle déjà dukkha?
Gassho.

Réponse de Maitre Kosen

La sensation de souffrance existe, bien entendu.
Bouddha la mentionne parmi les phénomènes dont il faudrait s’affranchir.
Elle est cependant relative à des facteurs qui peuvent être d’ordre émotionnels, psychologiques ou culturels. En effet, à la même intensité de stimulation douloureuse, plusieurs personnes réagiront avec une amplitude différente.

On pourrait aussi voir la souffrance comme une adaptation neuronale indispensable à notre survie.
Imaginez qu’on ne ressente plus aucune douleur ! On se blesserait ou on se briserait les os sans même s’en apercevoir.
Alors qu’entend t on par souffrance ?
Qu’elle est la souffrance d’une plante ou celle d’une planète ?

Je pense pour ma part que tout procède dans la nature par cycles de transformation qui contiennent en eux-mêmes une souffrance ordinaire,
une souffrance normale. Je pense aux douleurs musculaires des ados ou aux poussées de fièvre dues à la croissance chez les enfants ou bien aux douleurs des femmes qui accouchent. On pourrait imaginer que lorsque le cycle naturel est respecté, la douleur n’est pas révoltante. Par contre, lorsque le cycle est anormalement brisé ou perturbé alors la douleur est intolérable et barbare.
Pour ce qui est du hurlement insupportable d’une salade que l’on égorge… çà n’est pas ce qui me révolte le plus en ce moment. On rigole, mais des scientifiques ont déjà enregistré le stress d’une plante qui est bel et bien réel et c’est une expérience qui n’est plus à démontrer.
Plus nous évoluerons, plus nous prendrons en compte, avec empathie, toute forme de vie comme reliée à nous-mêmes et nous la traiterons avec douceur amour et patience. Je n’ai pas oublié la leçon de don juan à son élève quand il lui apprend à parler à une plante et à s’excuser auprès d’elle avant de la cueillir.

http://www.zen-deshimaru.com/fr/mondo/les-plantes-souffrent-elles




Roland Yuno Rech - Bodaïshin - L'esprit d'éveil

Extrait d'une conversation sur un forum :

sb a écrit:

L'idée c'est qu'il ne s'agit pas d'accomplir quelque chose mais au contraire de se dépouiller et d'être à l'écoute de son corps pour trouver le corps et l'esprit parfaitement juste... et alors seulement on peut déployer l'esprit d'éveil.

Kaïkan a écrit:

    Après tu ne parles pas d'actualiser dhyâna mais de déployer l'esprit d'éveil ce qui n'est pas le langage du sôtô mais celui de certains adeptes du rinzai corsé et même corseté. En effet on ne déploie rien on actualise une réalité qui est là de tout temps. C'est un point très important et une divergence profonde avec le rinzai.


Je faisais référence aux enseignements de Shobogenzo hotsu bodaïshin de maître Dogen. Sur sotozen.net on peut lire dans le glossaire : "thought of awakening" (bodaishin 菩提心) The "idea," "intention," or "thought" (shin 心) of "awakening" (bodai 菩提) is the aspiration to attain buddhahood for the sake of helping all living beings. This aspiration is definitive of the bodhisattva path.

------------ la conversation sur le forum s'est arrêté là --------------------

Le livre de Roland Rech date de 2013. Il porte sur les enseignements de Shobogenzo hotsu bodaïshin. 

"hotsu bodaïshin" veut dire "développer l'esprit d'éveil"
"S'éveiller veut dire deux choses (...) On s'éveille de ses illusions et à la réalité, au Dharma"

L'esprit d'éveil nait de la perception de la souffrance, de l'impermanence et à l'occasion d'une crise existentielle. C'est l'esprit de discernement qui est le point de départ mais il faut se méfier de ne pas prendre la réflexion rationnelle pour la réalité elle-même.

"S'il y a esprit d'éveil, c'est parce qu'il y a la nature de l'éveil en chacun"
"Ce n'est pas quelque chose qui relève spécialement du spirituel, c'est la réalité telle qu'elle est dont nous faisons partie, au même titre que les arbres, les montagnes, les rivières. C'est la raison pour laquelle Dogen a parlé de l'enseignment des montagnes et des rivières, parce que toutes les existences sont la nature de bouddha. Si on a une pratique de zazen, on devient réceptif à cela qui se manifeste à l'extérieur de nous et en nous"

Ce qui est drôle c'est que j'ai essayé d'expliquer cela sur des forums bouddhistes, ce qui pour moi est de l'ordre de l'évidence, et je n'ai pas été très bien reçu. On va dire que je manque d'habileté.

Éric Rommeluère : "la réalité n'est pas toujours sensuelle"




A 2h48 A propos du livre de Fabrice Midal, "Célébrer l'instant présent, honnêtement moi ça ne me parle pas, parce que j'ai l'impression d'une vision presque romantique, sensuelle, sensitive du monde contemporain, (et c'est là peut-être mon côté bouddhiste engagé), la réalité n'est pas toujours sensuelle"

Bon, c'est rassurant de voir que l'on peut critiquer les livres sur la méditation que ce soit ceux de Christophe André ou de Fabrice Midal.

les questions d' Éric Rommeluère et mes réponses :

Que peut signifier le terme de méditation religieuse?

C'est le contexte dans lequel prend place la méditation qui lui donne sa connotation religieuse. Je ne médite pas différemment chez moi ou dans le dojo seulement dans le dojo il y a parfois un maitre qui donne un enseignement et on chante des sutras qui sont accompagnés de leur traduction en français. Si, au départ la dimension religieuse peut sembler anecdotique voir exotique, elle nous interroge. C'est la raison d'être de ce blog que de s'interroger sur la part religieuse de cette pratique qui renvoie autant à l'éthique (altruisme, compassion, amour inconditionnel), au réel (le dharma et dans quelle mesure on y a accès) et au pourquoi de notre présence au monde. Une méditation laïc renvoie seulement au mieux-être ce qui n'est pas un mal mais un début.

La méditation est-elle conscience d'être une méditation au sens bouddhique? 

Oui car je pense que même un débutant peut faire l'expérience de la vacuité, en zazen, ce qui est une expérience radicalement différente de tout ce qui est proposé dans les autres religions. Si l'on disait que l'on fait l'expérience de la présence (ou de l'absence) de Dieu ou du Soi, la méditation ne serait plus méditation au sens bouddhique du terme.

Quelle est le vécu réel des personnes qui pratique la méditation?

Au début de zazen, une attention à la posture (genoux au sol, les pouces qui se touchent, le menton rentré, la colonne vertébrale droite) et à la respiration, puis les pensées qui portent sur ce qui s'est passé dans la journée arrivent, ce qui relève du passé le plus proche et à partir de là, ce que je dois faire à l'avenir ou ce que j'aimerais faire. C'est donc pour moi au début une sorte d’examen de conscience mais sans jugement de valeur. Puis ces pensées passent et je reviens dans le dojo, à ma posture, à la respiration, aux sensations. J'ai d'un coup le sentiment d'être là. J'ai un vague souvenir de ces moments car ce sont des moments sans pensées, seulement un souvenir de sensations brutes, sons des voitures au loin, des cloches, bruits des autres personnes autour de moi, odeurs, douleurs ou absence de sensation dans les jambes ou dans le dos.. Si je cherche à prendre conscience de ce qui se passe je retourne immédiatement dans les pensées. Il y a parfois des choses lointaines qui me reviennent en mémoire, des images mentales, un peu comme si on rêvait mais éveillé. Puis son de cloche et on se lève difficilement pour faire kin-hin. Pendant kin-hin on fait attention à synchroniser la marche avec la respiration et aux sensations dans les pieds et dans les jambes mais surtout à trouver le bon équilibre. Puis retour à Zazen, le calme revient plus vite dans les pensées. Parfois, c'est le moment où je m'ennuie le plus en attendant le kusen, car je sais que ce moment risque de ne pas durer longtemps et qu'il est inutile de partir dans une grande réflexion à ce moment là. Je passe en mode attente contemplative. Puis pendant le kusen, j'écoute avec attention en essayant de comprendre et je garde pour moi mon esprit critique. Puis je repasse en mode attente contemplative jusqu'au tambour. ...Puis les chants pendant lesquels j'essaye de me synchroniser avec les autres. Après la méditation, je suis plus attentif à tout ce que je fais et aux autres pendant le pot avec les autres. Je passe en mode écoute. Je fais encore plus attention en conduisant et généralement j'ai faim. et je suis toujours super content de retrouver mes enfants.

La pratique de la pleine conscience nous rend-elle plus conscient?

Pour ce que je pense en avoir compris, il me semble que oui. En ne voyant dans ma douleur qu'un phénomène auquel je ne dois pas m'identifier, tout en pratiquant l'auto-compassion, je pense que l'on peut aboutir à un mieux-être, une ouverture au monde et aux autres et donc à un sentiment de présence accru par une meilleure interaction aux autres. On peut donc avoir le sentiment d’être plus conscient ce qui ne signifie pas forcément que l'on soit réellement plus conscient. On est quand même réellement un peu plus conscient si l'on cesse un peu d'être à côté de ses pompes mais il y a toujours un progrès possible pour sortir de l'illusion pour ne pas dire du Samsara.

Peut-on apprendre la méditation en lisant des livres et en écoutant des cds?

Oui et non. Tout dépend de ce qu'on entend par méditation. Certains cds sont vraiment bien fait et permettent une vraie relaxation. Lorsque mon fils à du mal à s'endormir je lui fais écouter une méditation guidé qui est d'une efficacité redoutable. Cela n'a presque rien à voir avec zazen. Zazen ne me relaxe pas du tout et après j'ai souvent du mal à m'endormir. Le mieux, c'est d'apprendre avec un maitre même si la technique est simple :  seulement s'assoir et (à minima) laisser les pensées s'envoler, (idéalement) se dépouiller du corps et de l'esprit.


Peut-on devenir un instructeur de méditation après deux mille heures d'assise?

Si un instructeur de méditation est quelqu'un qui vous montre grossièrement la posture puis vous guide oralement lors des premières minutes, il n'est pas nécessaire d'avoir deux mille heures d'assise. En revanche, si on parle de la relation maitre disciple telle quelle apparait dans le zen, ce n'est pas le nombre d'heure d'assise qui importe mais la transmission, que le maitre atteste le disciple pour qu'à son tour celui-ci puisse devenir un maitre. Seul un vrai maître peut vous enseigner la posture juste et 40 ans de pratique ne sont pas de trop.


Alexandre Jollien - "Il y a un côté thérapeutique du réel"



 "Il y a un côté thérapeutique du réel" à 4'18. "La paix que je cherchais dans le mental, elle est là dans la simplicité du réel". "c'est au cœur du chaos que se trouve la paix" à 8'23.
A la question qu'avez vous trouvé dans le zen au terme de votre voyage en Corée, Alexandre Jollien répond
"Une simplicité à l'endroit de la vie quotidienne. Tout est sacré: Aller aux toilettes, se brosser les dents. Le réel est sacré."

Rares sont les philosophes qui parlent du côté thérapeutique du réel. Même la maxime que l'on attribue à Spinoza «Ni rire, ni pleurer, mais comprendre !» dit autre chose que ce que dit Alexandre Jollien. Il qui ne nous invite pas à nous détacher du réel pour mieux le comprendre. A l'inverse, pour reprendre le bon mot de Raphaël Enthoven à propos de la philosophie d'Alexandre Jollien, celle-ci nous invite moins à un amour de la sagesse qu'à une sagesse de l'amour, un amour pensé comme pure réceptivité au réel et don de soi sans contrepartie, sans pourquoi, mushotoku.


S’asseoir pour méditer - Eric Rommeluère - Les Racines du ciel - 20/09/15

A propos de Dogen, Eric Rommeluère, dit  à 22'22"
"c'est quelqu'un qui utilise le langage pour dépasser le langage"..." ce n'est même pas le japonais de l'époque, c'est le dogenien. On touche un univers mental. Il fait partie de ses gens qui repensent tout. Ce n'est pas quelqu'un qui va parler du bouddhisme"... "le bouddha n'apporte pas une 63ème vision du monde mais le dharma" puis à 31'34'' "... il y a une multitude de mondes dans lesquels enseignent des bouddhas où même les enseignements ne sont pas identiques car les conditions de ces mondes ne sont pas les mêmes" 
Si le dharma n'est pas une 63ème vision du monde c'est parce que le bouddha récuse le relativisme. Toutes les visions du monde ne se valent pas. En revanche, s'il y a une pluralité de monde, l'enseignement est directement dépendant du monde dans lequel on se trouve. C'est donc le réel lui-même qui enseigne le dharma.

à 42"40 " Même si l'égo meurt, nous sommes toujours des personnes avec des représentations, [pendant la méditation] on va toucher un point où on va sentir que ces représentations sont un obstacle, mais en même temps on va pouvoir les réincarner, vivre dans nos représentations mais dans la liberté. L'expérience de la méditation est une sorte de point zéro"


Lien France Culture

Taisen Deshimaru - Le Zen de Dogen - Enseignement Oral - Tome 7

"Si une seule personne pratique véritablement zazen et abandonne l'ego, à ce moment-là, toutes les plantes, terres, bois, champs s'illuminent et brillent d'une lumière intense. Les montagnes, les rivières, les champs, les arbres, et même les petits cailloux retrouvent leur esprit, donnent toute leur énergie et aident le cosmos entier. Ainsi les personnes qui pratiquent zazen aident toute la nature et toutes les existences"

On sent fortement, à partir de Deshimaru jusqu'à Roland Rech le recentrage de Mujo Seppo (La prédication de la loi faite par l'inanimé) sur zazen. C'est en effet une interprétation possible à partir de Dogen mais n'est-ce pas un peu réducteur? Dogen cite le maître de la nation:

"La prédication constante faite par l'inanimé s'embrase, et ne s'interrompt jamais".

 Zazen peut permettre de se synchroniser avec les êtres inanimés mais ceux-ci s'éveillent en permanence simultanément que l'on fasse zazen on non. Il n'est pas question de dire que zazen est moins important chez Dogen que chez Deshimaru seulement, chez Deshimaru zazen est central alors que chez Dogen, il n'y a pas de centre ou du moins pas un centre unique. Zazen, la pratique de la voie dans la vie ordinaire, les préceptes, l'étude, les rituels, la prédication de la loi faite par les êtres inanimés peuvent tour à tour être considéré comme le centre. Toujours dans le texte Mujo Seppo Dogen écrit :
"Voici l'enseignement essentiel : c'est les saints qui peuvent entendre la prédication de la Loi faite par l'inanimé, et c'est ce moine qui peut entendre la prédication de la Loi faite par le maître de la nation. Etudiez et méditez ce principe de la Voie jour après jour, mois après mois"
Le monde des saints n'est pas le monde des moines qui n'est pas le monde des laïcs. Ces différents mondes ne sont pas séparés, ni sans rapport, ni indépendants. Ils n'ont pas le même centre.
"Si vous avez tout à fait clarifié la manière de prêcher la Loi chez l'inanimé, pénétrez à fond par expérience quelle devrait être l'écoute chez les saints. Si vous y êtes parvenus, explorez le domaine des saints. Puis étudiez la pratique quotidienne qui perce les cieux au-delà de la démarcation du saint et du profane."

On n'insistera jamais assez sur la dimension autant expérientielle qu'intellectuelle du Shōbōgenzō. Même si vous n'êtes pas un saint vous pouvez explorer le domaine des saints, exotisme et dépaysement garantis. Puis étudiez la pratique quotidienne dans la vie ordinaire et c'est encore un autre monde qui apparait. Le pluralisme de Dogen apparait à de nombreux endroits dans le Shōbōgenzō ainsi que dans d'autres textes. J'y reviendrais.

Par pluralisme j'entends  la coexistence et  l'interaction de mondes différents sans qu'il y ait pour autant nécessairement conflit, assimilation, réduction de l'Autre au même. Le pluralisme s'oppose au monisme qui considère que le monde est une totalité close constitué d'une seule substance. Il s'oppose au relativisme pour qui il n'existe pas de vérité absolue. Un pluraliste considère que l'on peut toujours postuler un absolu, un monde qui contiendrais tous les mondes mais celui-ci n'est pas atteignable soit qu'il contiendrait un nombre infini de mondes soit qu'il serait vide. "Le réaliste résistera à conclure qu'il n'y a pas de monde; l'idéaliste résistera à conclure que toutes les versions en conflit décrivent des mondes différents" écrit Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Il ajoute : "le philosophe est comme le séducteur, il se retrouve toujours coincé avec rien ou trop". Le "rien" ne fait pas peur à Dogen. Le "trop", soit Dogen le critique comme étant hors de la voie, soit il le thématise négativement à la manière de la théologie négative

"Sachez-le, les montagnes se trouvent hors de la sphère humaine, hors de la sphère des hauts cieux. Ne considérez ni ne voyez les montagnes selon la mesure de l'entendement humain" écrit Dogen dans Montagnes et rivières comme sûtra [Sansuikô]
 et un peu plus loin dans le même texte :
"L'étude consiste à savoir que ce sont les montagnes qui cachent les montagnes en se cachant"



Roland Yuno Rech - Les pièges sur la Voie

Il était très tentant de continuer ce blog toujours avec Roland Rech non plus avec ses kusen mais avec ses teichos. Les teichos sont des conférences ou des seminaires qui traitent d'un sujet particulier. Ils datent de 2010-2011

Le texte commence ainsi :

"Le piège fondamental de notre pratique, c'est que le Dharma, l'enseignement, se transforme lui-même en illusion, c'est à dire que par illusion ou par attachement , on transpose sur le zen nos attachements ordinaires qui sont causes de souffrance"

et un peu plus loin

"Il surgit souvent d'un comportement qui est bon au départ mais que l'excès pervertit et transforme en piège"

Le piège est plus subtil, inconscient et dangereux que l'erreur ou l'obstacle et se révèle dans la souffrance qu'il génère notamment dans la sensation de ne pas être libre.

 Le zen est une voie de libération. Tout attachement est donc un piège. Je vais seulement énumérer les principaux pièges :

L'attachement à l'éveil, à l'illumination, au satori
L'attachement à son rôle
L'attachement au maître
L'attachement aux règles, rites cérémonies
L'attachement aux préceptes
L'attachement aux sutras, aux textes
L'attachement sélectif à certains aspects du bouddhisme
L'attachement à zazen seulement
L'attachement à notre pratique (prosélytisme)
L'attachement ou le rejet systématique de l'institution

De plus, il y a bien sûr le piège du dualisme

Le dualisme corps/esprit
Le dualisme pratique/réalisation
Le dualisme approche subite/approche graduelle
Le dualisme zazen/vie quotidienne

Le piège du matérialisme spirituel

Le piège du nihilisme


Il manque peut-être le piège du naturalisme qui pense que tout est là et qu'il n'y a rien à faire. J'y reviendrais.
Le naturalisme est fortement critiqué par Dogen. Pour Dogen, il faut toujours aller au delà du par delà de l’au-delà de l'éveil, ici et maintenant..

Roland Yuno Rech - Le champ de la vacuité

Le champ de la vacuité est un recueil de kusen de Roland Rech. La question même de ce qu'est un kusen est une question épineuse. Une réponse simple consiste à dire que c'est un enseignement vivant donné par un maître zen pendant la méditation.

La question est de savoir à quel niveau de conscience se situe le kusen. Soit le kusen est pensé comme un moyen habile de transmission du Dharma de maître à disciple, soit comme une technique d'endoctrinement idéologique, l'esprit étant particulièrement malléable pendant zazen. Cette seconde option est dénoncée par Ralf Halfmann dans un texte qui s'intitule Rapport critique sur l’Association Zen Internationale et publié sur le site http://derive-sectaire.fr. Il date de 1999. Le texte apparait comme étant très daté et ne correspond peut-être plus à la réalité actuelle de l'AZI. Néanmoins, il donne une idée assez impressionnante d'une incompréhension possible de ce qu'est le zen et de son impact en France, sur un individu. Il serait tentant de répondre à chacune des critiques et de montrer à quel point elles sont infondées tout en montrant la part de vérité qu'elles contiennent néanmoins. Il serait faux de croire qu'à l'intérieur du bouddhisme, il n'y a pas de dérives sectaires possible. Il faut néanmoins raison garder. Le fait que les kusen soient publiés permet de se faire une idée de la teneur idéologique qu'ils contiennent en dehors de la pratique de Zazen et donc avec tout l'esprit critique dont on dispose.

Peut-on même parler d'idéologie? Dans le cas de dérives sectaires certainement, mais ici, dans le Champ de la vacuité? Ce qui est drôle c'est que Wikipédia oppose le terme idéologie "à une connaissance intuitive de la réalité sensible perçue." mais ajoute aussitôt "Une idéologie dominante est diffuse et omniprésente, mais généralement invisible pour celui qui la partage du fait même qu'elle fonde la façon de voir le monde." Voilà une définition bien problématique, si l'idéologie fonde la manière de voir le monde et devient invisible comment celle-ci peut-elle s'opposer à la connaissance intuitive de la réalité perçue? On pourrait facilement en conclure que le terme "idéologie" est un mot bien pratique pour dénoncer celui qui ne voit pas les choses comme vous. De manière minimale, on peut néanmoins considérer que l'idéologie est l'arrière plan philosophique de tout discours. Pensé ainsi l'idéologie n'est pas nécessairement un terme péjoratif.

 L'idée que ce sont les choses elles-même, la réalité elle-même qui enseigne le Dharma permet cependant d'inverser la perspective.

Cette "merveilleuse coïncidence" est précisément le sujet d'un Kusen de Roland Rech:

"Les oiseaux chantent, la lune brille au-dessus du dojo. Tous ces phénomènes existent simultanément, sans se déranger. En continuant la pratique, en respirant calmement, on peut traverser chaque chose sans dramatiser. Le mal aux genoux est juste un mal aux genoux. La somnolence seulement de la somnolence. Seulement cela. Alors tout est sans obstacle.
Maitre Wanshi évoque cela en disant: " Les nuages flottent gracieusement au-dessus des pics. Le clair de lune scintille en dévalant le torrent de montagne. Tout l'espace environnant est brillamment illuminé et spirituellement transformé, totalement sans obstruction; manifestant l'interaction comme une boîte et son couvercle, comme les pointes des flèches se rencontrant"
(...)
Roland Rech commente:
"Cette merveilleuse coïncidence, nous pouvons la vivre. Elle peut être évoquée par des images mais on ne peut pas l'expliquer car elle se manifeste lorsque l'on cesse de créer des séparations"

Si les choses inanimées expriment le Dharma, celui-ci devient inexprimable dans le langage humain. Or le propre de l'idéologie est d'être un discours. Le seul moyen d'échapper à toute idéologie n'est il pas alors de renoncer au discours? mais renoncer au discours c'est renoncer aussi à toute critique possible. Si notre réalité c'est celle d'un monde totalitaire, alors si nous abandonnons tout discours et donc tout esprit critique nous allons certes nous harmoniser avec notre réalité mais nous pourrions être amené à faire des choses totalement  injustes. S'il y a bien une idéologie dans le zen, c'est à dire une croyance, une foi, c'est celle qui repose sur l'expérience de zazen. C'est la croyance selon laquelle, à partir de la pratique de Zazen, il devient possible de savoir intuitivement ce qui est juste. Il ne faut pas oublier que le mot méditation signifie prendre soin. La racine "med" est la même que dans médecine. Tout est question de justesse. Zazen permet de développer l'attention à soi et à la réalité simultanément. Si nous sommes attentif à chaque instant, il devient difficile d'agir de manière non juste.

Ralf Halfmann écrit :
 "Cependant, si on examine ces "maîtres" ou ces disciples anciens qui pratiquent Zazen depuis de longues années, voire quelque décennies, on en peut pas ne pas remarquer qu’ils ne sont en rien meilleurs que n’importe quelle personne normale. Pour ce qui est de leur comportement, il est souvent bien pire que celui des débutants."

C'est possible. On ne peut pas savoir si la personne en question ne serait pas pire si elle ne faisait pas zazen. Si zazen est censé nous rendre meilleur ceci n'implique pas qu'une personne qui médite est une meilleure personne qu'une autre qui ne médite pas puisque la notion de personne n'a pas de substance, sa valeur ne peut-être ni absolue, ni intemporelle. Nous ne partons pas tous du même point. Le chemin est long et il existe des pièges sur la voie. Garder l'esprit du débutant est l'une des clefs. Le mieux est souvent de se garder de juger les autres aussi bien positivement que négativement. Ces "maîtres" sont humains et ne sont certainement pas parfaits, les idéaliser c'est s'exposer à bien des déceptions. Il faudrait soi-même être éveillé pour pouvoir juger du degré d'éveil d'un maître, or si on ne peut juger de son propre éveil, il devient délicat de juger de celui des autres.

"Puisque vous ignorez votre propre devenir, comment pourriez-vous augurer de celui des autres?, écrit Dogen dans Instructions au cuisinier zen. Si vous mesurez les manques des autres en prenant pour norme vos propres manques, comment ne commettriez-vous pas d'erreurs? Les hommes diffèrent en âge et en facultés, mais dans la voie ils sont tous égaux. En outre, il se peut que celui qui hier a mal agi, agisse bien aujourd'hui. Qui est un saint? Qui est un homme ordinaire? Personne ne le sait." (..) "Si vous êtes fermement résolu à ne pas demeurer dans la dualité du bien et du mal, vous entrerez directement dans la voie de l'incomparable sagesse de l'éveil, mais si vous trébuchez sur l'un ou sur l'autre, vous ne verrez pas la voie, même si elle est devant vous"


 Je doute un peu de la neutralité scientifique de Ralf Halfmann. Les expériences qui sont faites dans un cadre scientifique avec des groupes qui pratiquent la méditation vont plutôt dans le sens d'effets bénéfiques "pro-sociaux". Je ne vois pas pourquoi il en irait autrement pour l'AZI. En revanche, j'ai des échos extrêmement variables d'une sesshin à l'autre à la Gendro, et pas toujours des échos positifs mais il y a tellement de facteurs et de circonstances qui entrent en jeu... J'ajouterais que l'esprit humain est ainsi fait qu'il se focalise davantage sur les trains qui arrivent en retard plutôt que sur ceux qui arrivent à l'heure, et que nous avons toujours une fâcheuse tendance à voir le verre à moitié vide plutôt qu'à moitié plein. 

Ralf Halfmann est passé totalement à côté du principe d'individuation qui est au cœur de la pratique zen. Ce principe d'individuation ne se confond pas non plus avec du développement personnel.

 En ce qui me concerne, je ne serais peut-être jamais moine ni même bodhisattva et  je ne me ferais peut-être jamais raser le crane. Ceci ne m'empêche pas de respecter les préceptes, de fréquenter des dojos, des centres Zen, et des temples comme celui de la gendro, de méditer et de lire à mon rythme. Je ne nie pas qu'il puisse y avoir une pression de la part du Sangha qui s'exerce sur chaque individu mais personnellement j'y suis insensible et je ne la trouve pas moins naturelle que celle du club de tennis de table que je fréquente.

Il est possible d'écouter et de télécharger librement les kusen de Roland Reich sur le site du dojo de Nice.

Un kusen qui porte sur Mujo Seppo : Le son du caillou n’avait rien de spécial.

S'il y a une idéologie derrière les Kusen de Roland Reich, elle vise une meilleure attention à soi et aux autres en relation avec tout l'univers. Pour changer le monde, il faut peut-être commencer par se changer soi-même en respectant son propre rythme et sans se faire d'illusion ni sur le zen, ni sur le sangha, ni sur le maître, avec souplesse. (Tout l’enseignement de la sagesse)