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Pierre Nakimovitch - Dôgen et les paradoxes de la bouddhéité : Introduction, traduction et commentaire du volume De la bouddhéité

Ce texte n'est pas facile à lire mais il est passionnant car il reste au plus proche de la pensée de Dogen. L'angle de vue de Pierre Nakimovitch est à la fois philosophique, philologique et historique.

L'aspect qui m'a le plus intéressé c'est le refus de Dogen de ce que j'appellerais le psychologisme (ce mot n'apparait pas dans le livre. Nakimovitch parle plutôt de spiritualisme - mais ce mot évoque pour moi autre chose d'encore pire) c'est à dire le refus de la thèse du "Rien que conscience" qui est pourtant une thèse omniprésente dans le bouddhisme.

Partons de la traduction de Y. Orimo :

"Depuis des éons incommensurables, nombreuses sont les personnes stupides qui tiennent la conscience et l'esprit pour la nature de l'éveillé, ce qui fait l'homme digne de ce nom et c'est à mourir de rire!" La nature de l'Eveillé [Bussho] Maître Dogen

Dans le traduction de Nakimovitch cela donne:

"Depuis des temps infinis, des personnes stupides, en grand nombre, ont considéré l'esprit conscient en tant que bouddhéité. En tant qu'homme originaire : c'est à mourir de rire"

Il est bien difficile de dire laquelle des deux traductions est la meilleure pourtant le sens est légèrement différent. Dans la première la conscience et l'esprit sont deux choses différentes et dans la seconde c'est l'esprit conscient qui est visé. Le sens est donc plus restreint. Tout le problème c'est de penser un esprit non conscient comme celui d'une plante ou d'un caillou. A mon avis, il vaudrait mieux éviter le terme de conscience et le terme d'esprit, c'est pourquoi je préfère la première traduction de Y. Orimo quand bien même l'explication de ce texte par P. Nakimovitch me semble lumineuse. Mais la traduction "homme originaire" me semble plus précise et plus juste qu'"homme digne de ce nom" même si je ne connais pas le texte original.

Page 344, Pierre Nakimovitch écrit: "L'unité d'intention de ce paragraphe, c'est l'évocation de la bouddhéité par trois formules qui s'éloignent de spiritualisme et de tout anthropomorphisme : la boudhéité c'est adobe, murs, tuiles, cailloux"(...) "La bouddhéité ne peut être définie par les fonctions mentales qui sont classées parmi les cinq agrégats. Elle n'est conscience ni connaissance" "Losque Dogen critique cette interprétation psychologique, il la qualifie d'hétérodoxe..."(...) Il est (donc) probable que Dôgen vise ici le système du "rien-que-conscience (...) Il ne se réfère pas à Asanga et à la conscience réceptacle, mais à Asvaghosa et à l'océan de la boudhéité" : "envelopper les dix mille êtres" n'est pas le fait d'une conscience, mais de l'océan.
(...) Dôgen affirme l'indifférenciation de la pensée et de la matière... La pensée est vide, vide de spiritualité. Quand elle se cherche dans le monde des dharma, ou parmi les trois mondes, elle se voit comme chose. La pensée ne se trouve qu'aliénée. La réalité de la pensée est un caillou. Sans privilège ni indépendance.
Page 346 "Dès lors, Dogen ne peut qu'écarter la thèse unilatérale du Rien-que-conscience, qui risque de se systématiser et de se figer en spiritualisme substantialiste. Risque reconnu par le texte même d'Asanga : "Les êtres gîtent en la connaissance réceptacle comme en leur moi"... à tort.
"Plutôt que de l'abstraction de l'esprit, il préfère parler de "l'homme originaire" qui "n'exempte pas de la pratique, car la pratique aussi est originaire"(...)"Nul ne devient Buddha dans la clôture imaginaire de l'intériorité, mais seulement par l'extériorisation active"(...)"Apprendre et désapprendre, proposer et critiquer, affirmer et nier, telle est la voie de l'étude. N'est-ce pas ce que fait Dogen sans cesse?"

Oui oui et j'aimerais bien faire pareil, modestement, avec ce blog.