Jon Kabat-Zinn - Au coeur de la tourmente, la pleine conscience

Sur le Dogen Sangha Blog de  Gudo NISHIJIMA, voilà ce qu'on peut lire sur la pleine conscience :

"En effet, je pense depuis de nombreuses années que nous, vrais bouddhistes, devrions comprendre la vraie signification de "pleine conscience" et nous ne devons jamais mal comprendre que la "pleine conscience" est une sorte de vrai bouddhisme.  Parce que nous pensons qu'être en pleine conscience doit être un concept de philosophie idéaliste et par conséquent la référence isolée à la pleine conscience ne peut jamais être une pensée bouddhiste mais une pensée de la philosophie idéaliste. " On Mindfulness

 On pourrait ironiser longtemps sur la bêtise d'une  telle argumentation, reprise tête baissée par Brad Warner dans un article intitulé Why I Avoid Using the Word “Mindfulness”

En réponse à  Nishijima, voilà ce qu'écrit Thich Nhat Hanh dans la préface de ce livre

"Ce livre peut être décrit comme une porte ouverte sur le dharma (du côté du monde) et sur le monde (du côté du dharma). Quand le dharma prend réellement soin des problèmes de la vie, il s'agit du vrai dharma".
Le zen comme la "Mindfulness" peuvent donner lieu à des dérives. Quand il s'agit de soulager la souffrance et de promouvoir la méditation comme une voie de guérison, la question de savoir si c'est ou non du vrai bouddhisme devient très secondaire. Voici une raison de plus pour ne pas perdre son temps à bavarder sur des forums. Parler du zen est contraire à l'esprit du zen. C'est également vrai pour la pleine conscience.

vous pourriez facilement en arriver à parler beaucoup de la méditation et du yoga, disant combien ces pratiques sont merveilleuses... Petit à petit vous risqueriez de devenir davantage un agent qui en fait la publicité, plutôt qu'un praticien. Plus vous parlez, plus vous dissipez de l'énergie qui vous servirait davantage si elle était investie dans votre pratique.
En même temps Jon Kabat-Zinn écrit cela au bout de 500 pages. Il ne semble pas lui-même trop tenté par le silence. Personnellement c'est surtout les âneries que j'entends sur la pratique qui me donne envie d'écrire les miennes. L'idée de ce blog c'est de faire court et d'aller directement sur les points qui m'intéressent. 

Exemple d'ânerie que j'entends très souvent... la première fois c'était le maître que je fréquente qui me l'a sortie. Je lui parle de pleine conscience et il me répond du tac au tac : La conscience n'est jamais pleine. Sur le coup j'étais soufflé et je n'ai pas su quoi répondre. Du coup je me suis plongé d'une part dans la méditation et d'autre part dans les livres de Jon Kabat-Zinn pour savoir ce qu'il en est. Je me suis aperçu que mindfulness s'écrit qu'avec un seul f et qu' en anglais  To be mindful signifie être attentif et To be mindfull signifie avoir l'esprit encombré d'idée. Il s'agit donc d'avoir l'esprit clair, pas l'esprit plein.

De plus, le mot conscience en français se traduit par awareness (représentation de la réalité) ou consciousness (état de veille). On traduit souvent mind par esprit car le mot conscience est plus restrictif. L'esprit englobe la conscience mais non l'inverse. Par conséquent, pleine conscience ne signifie surtout pas conscience pleine. 

Dans la pratique, la dynamique du mental vous éloigne invariablement d'une observation intérieure profonde... Notre esprit nous attire vers ce qui est extérieur, ce que nous devons faire aujourd'hui, ce qui se passe dans nos vies. Mais dès l'instant ou ces pensées capturent notre attention et nous entraînent dans leur contenu, notre conscience s'arrête"
On voit bien dans cette citation que le mot conscience n'est pas pris dans son sens habituel sinon il faudrait m'expliquer comment la conscience pourrait s'arrêter. Rêvasser à ce que nous devons faire est bien de l'ordre de la conscience mais ce n'est plus de l'ordre de la présence au moment présent, de l'attention vigilante.

Reprenons ce que disait Eric Rommeluère de la Pleine Conscience : "La "dimension d'analyse est évacuée dans le mindfulness"... "une forme d'attention dénudée de sa fonction examinatrice"

Est-ce si vrai? Voici ce qu'écrit J. Kabat-Zinn p79

"Accepter ne signifie pas que vous devez aimer tout, ni que vous devez adopter une attitude passive envers tout et abandonner les principes et les valeurs qui sont les vôtres. Cela ne signifie pas non plus que vous êtes satisfait avec les choses telles qu'elles sont et que vous vous résignez à les supporter comme "il faut qu'elles soient" (...) ou que vous devriez tolérer l'injustice, par exemple, ou éviter de vous impliquer pour changer le monde qui vous entoure (...) L'acceptation dont nous parlons ici veut dire que vous êtes arrivé à vouloir voir les choses telles qu'elles sont. Cette attitude crée en vous les conditions nécessaires pour agir de façon appropriée dans votre vie, quoi qu'il advienne. Avec une vision claire de la situation, vous saurez quels actes poser et vous aurez la conviction intérieure d'agir, bien plus que quand votre vision est voilée par les jugements et les désirs égoïstes de votre esprit, ou par ses peurs et ses préjugés"

Ce sont toujours les mêmes critiques qui sont adressés au bouddhisme qui sont ici adressé à la Pleine conscience comme si une pratique contemplative impliquait nécessairement un retrait définitif du monde alors qu'il s'agit au contraire de retrouver les conditions nécessaires à l'action. La pleine conscience permet de cultiver un esprit clair et ouvert pas un esprit froid et indifférent au monde. Bien sûr, il n'est pas impossible de pratiquer dans cet esprit, c'est pourquoi cette critique est récurrente mais c'est la manière dont on pratique qui est responsable pas la pratique en elle-même.
Je sais bien que les défenseurs des armes à feu utilisent le même argument. Ce ne sont pas les armes à feu qui sont responsables des tueries pas ceux qui les manipulent sauf que les armes à feux ne sont pas faites pour se relaxer ni seulement pour dissuader un éventuel agresseur mais avant tout pour tuer.  On peut faire un mauvais usage de la pleine conscience, en se désengageant du monde mais ce n'est pas le but de la pleine conscience. Le but c'est d'y voir clair pour agir en conscience.

La lecture du livre dans son intégralité est plus passionnante que je ne pensais. Il est agrémenté de nombreux exemples de personnes ayant accrochées particulièrement à l'une des différentes techniques proposées. Alors qu'on aurait pu croire que ces différentes techniques forment un tout, elles sont plus indépendantes que je ne l'imaginais et elles sont toutes étonnamment proches de la pratique du zen. Par exemple, dans le zen on ne parle pas de scan corporel mais les enseignements pendant la méditation ne cessent d'énumérer les différentes parties du corps et d'insister sur les sensations de manières localisées. 

"Pour beaucoup de gens, c'est le scan corporel qui les mène vers leur première expérience de bien-être et d'intemporalité dans la pratique de la méditation"
On pourrait tiquer sur le mot "bien-être" parce qu'il est un mot qui fait penser à toutes les entreprises commerciales, pas toujours très honnêtes et pas toujours très fondées scientifiquement, sans parler du "new age" qui est très mal vu de nos jours aussi bien par les bouddhistes que par les non-bouddhistes. Dès qu'on parle de bien-être, apparait un sentiment de suspicion d'égoïsme d'une part et de produit de consommation d'autre part. Il ne faut pas oublier et les exemples sont là pour le rappeler qu'on parle ici de personnes qui sont dans une profonde détresse et qui souffrent de pathologies graves. 

La question qu'on pourrait se poser et qui n'est pas aborder dans le livre c'est quel intérêt il y aurait à pratiquer si l'on est déjà en bonne santé. J'aimerais ouvrir une parenthèse pour parler de Harumitsu Hida.
Les citations ci dessous sont extraites de: La méthode Hida 

"Quand j'avais six ans, j'ai été atteint du typhus qui a provoqué une pneumonie et de l'asthme  accompagné  de  violentes  diarrhées.  Avec  40  de  fièvre,  j'étais  tellement  affaibli que les médecins ont déclaré mon cas sans espoir.  (...) Au  fond  de  moi-même,  j'ai  voulu  obtenir  une  bonne  santé  et  un  corps  robuste,  comme  un  assoiffé  désire  boire.  Je  ne  voulais  pas  obtenir  une  bonne  santé seulement pour n'être pas malade mais je voulais devenir fort, vraiment fort, afin de pouvoir  faire  quelque  chose  courageusement  pour  les  autres.  "
La maladie ne permettait pas à Harumitsu Hida d'avoir une vie normale. Il a donc commencé par chercher un moyen de sortir de son état maladif mais avec pour projet de ne pas s'arrêter à un petit bien-être.
"J'ai  pensé  qu'il  fallait  acquérir  une  base  solide  pour  ma  démarche.  Je  devais  donc 
connaître   la   structure   du   corps   humain.   Pour   cela,   j'ai   rassemblé   les   livres  
d'anatomie et de physiologie de la bibliothèque de mon père. (...) Apprendre  ce  que  sont  le  métabolisme  et  le  renouvellement  des  cellules  m'a  particulièrement encouragé. Le corps humain n'est pas comme une statue en pierre ou  de  caoutchouc,  il  fonctionne  activement  et  est  capable  de  se  renouveler.  Si  je  réussissais à développer correctement cette capacité vitale immanente, j'étais sûr de pouvoir transformer complètement l'état actuel de mon corps, si lamentable et si laid. Si les cellules de ceux qui sont en bonne santé se renouvellent au bout de 7 ans, je mettrai 10 ans pour sortir de ma situation de faiblesse. Je mettrai 15 ans pour arriver à l'état d'un corps ordinaire et en persévérant pendant 20 ans, en y investissant ma vie, je pensais pouvoir dépasser le niveau ordinaire.
Il ne s'est pas contenté de la théorie il a aussi essayé de nombreuses techniques :
  A  la  suite  de  mes  lectures  sur  l'anatomie  et  la  physiologie,  j'ai  collectionné  toutes 
sortes  de  livres  sur  les  exercices  physiques  et  j'ai  lu  aussi  des  livres  de  médecine, 
d'hygiène, de physiologie des sports.  Chaque fois que j'ai rencontré un nouvel exercice, je l'ai pratiqué immédiatement et y ai réfléchi.

Ainsi en mettant en relation ses connaissances anatomiques et une pratique il obtient ses premiers résultat spectaculaires.
Rien  n'est  si  extraordinaire  qu'un  acte  effectué  avec  une  détermination  vitale  ;  la  sincérité  ultime  est  capable  de  toucher  le  ciel.  J'ai  réussi  à  atteindre  mon  premier  objectif.  Car l'état de ma santé s'est amélioré rapidement. La couleur de ma peau a changé. Mes  bras  qui  étaient  minces  comme  des  baguettes  se  sont  ornés  de  muscles  imposants, mes épaules sont devenues carrées. Comme je me sentais bien dans ma peau  ! Mon  visage  reflétait  la  vitalité,  mes  yeux  étaient  vivants,  mon  nez  et  ma  bouche  tendus  et  pleins  de  force.  Où  était  l'ombre  du  malade  de  jadis  ?  Pourtant  deux années seulement s'étaient écoulées...
« En cette année 1936, j'ai 53 ans (54 ans dans le texte de H. Hida). Mais pour ce qui  est  des  muscles,  des  organes  internes,  de  la  beauté  des  dents  et  de  la  force  physique, en quoi suis-je inférieur à ce que j'étais à 23 ou 24 ans en pleine jeunesse ? Il n'y a pas de différence. Au contraire, je dois reconnaître, avec satisfaction, que, sur  tous  les  points,  je  suis  en  train  de  progresser.  Et  je  suis  la  preuve  même  de  la  justesse de la méthode dont la pratique continuelle et rationnelle m'a permis d'obtenir et  de  maintenir  l'énergie  de  la  jeunesse,  ce  qui  donne  un  espoir  aux  autres.  Non  seulement  mon corps  est  jeune  mais  mon  esprit  comporte  autant  d'émotion  et  de  sincérité qu'au temps où j'ai décidé de transformer mon corps lorsque j'avais 18 ans. Quant à la force de volonté, j'en ai encore plus.  Il faut dire que j'ai obtenu tous ces résultats par l'intégration de l'esprit et du corps en un  unique  point  central  du  corps.  Ce  qui  peut  résulter  de  l'acquisition  du  véritable centre  du  corps  dépasse  toute  imagination.
 Si le bien-être est un état satisfaisant, rien n'empêche de penser qu'on peut aller beaucoup plus loin.
On peut aussi considérer qu'il est préférable non pas de vivre le plus longtemps possible mais de vivre en bonne santé le plus longtemps possible quelque soit la durée de la vie. D'un point de vue bouddhiste on peut aussi considérer comme important de ne pas mourir dans un état de confusion mentale quelque soit l'age auquel on parvient de manière à pouvoir choisir sereinement ce que l'on fait ou pas après sa vie. Bien sur, il s'agit d'une croyance bouddhiste à laquelle on n'est pas obligée de souscrire mais tout ce qui relève de la mort relève de toute façons des croyances y compris la croyance scientiste selon laquelle la vie s'arrête avec la mort cérébrale. Même si la croyance bouddhiste se révélait être fausse et la croyance scientiste vraie, on peut considérer qu'éviter autant que possible et le plus longtemps possible la confusion mentale est une bonne chose dans tous les cas.

Dans "Au cœur de la tourmente, la pleine conscience" il y a plusieurs passages particulièrement bien écrit dans lesquels Jon Kabat-Zinn pose le problème des médicaments et de tout ce qui relève des addictions surtout lorsqu'on est confronté à la souffrance chronique.

"Au plus léger reniflement, mal de tête ou mal d'estomac, les gens se précipitent dans le cabinet du médecin ou à la pharmacie, à la recherche du remède magique. (...) Les médicaments sont principalement utilisés pour réduire les symptômes d'inconfort et fonctionnent la plupart du temps très bien. L'ennui avec leur usage étendu est que les problèmes à l'origine desdits symptômes ne peuvent être pris en compte du simple fait que ceux-ci sont temporairement soulagés" (...) Ce que nous appelons symptômes est en réalité souvent la façon dont notre corps nous signale un déséquilibre. Ce sont des feedbacks indicatifs d'un déréglement. Ignorer ces messages ou, pire, les supprimer, peut uniquement entraîner des symptômes plus graves et, par la suite, des problèmes plus sérieux. Qui plus est, en faisant cela nous n'apprenons pas comment écouter et faire confiance à notre corps."
 Ces derniers mois il y a eu un nombre important d'article alarmant sur la consommation de médicaments anti-douleurs aux états unis...

Sur les traces de mon maître - George Crane

Parmi les romans qui parlent du zen celui-ci est pas mal. Il y a une petite étincelle d'authenticité qui parcourt le livre.

"En 1959, Tsung Tsaï, un jeune moine appartenant au bouddhisme chan (zen au Japon), fuit devant l'Armée rouge qui envahit la Mongolie. Seul, il parcourt 5000 kilomètres à travers une Chine en proie au chaos et à la famine, et ne surmonte les pires épreuves que soutenu par sa mission : transmettre l'enseignement de son maître. Quarante ans plus tard, Tsung Tsaï vit en ermite dans une forêt américaine. Devenu vieux maître à son tour, il persuade son voisin, le poète George Crane, de l'accompagner sur le lieu de sa jeunesse, à la limite du désert de Gobi. Commence alors une sorte de pèlerinage initiatique au cœur de la Mongolie médiévale jusqu'aux temples secrets du Hong Kong moderne, un voyage d'aventure, de liberté, de recueillement au cœur de la tradition chinoise la plus ancienne."
 L'authenticité est du côté de Tsung Tsaï, moine tchan plus proche du chaman mongole que du chan chinois. Le narrateur poète, George Crane, ressemble à beaucoup d'américains de Kerouac à Bukowski. Le récit du moine parcourant les 5000 kilomètres à travers une Chine en proie au chaos et à la famine est assez passionnante. La deuxième partie relatant le retour du moine dans son pays natal l'est beaucoup moins. En revanche les à-cotés de l'histoire sont très intéressant. Déjà on est à mille lieux du bouddhiste occidental qui s'imagine que son unique rôle est d'enseigner le Dharma. Tsung Tsaï, lorsqu'il est de retour dans son village natal soigne les gens. Il ne passe pas son temps à faire de grands discours sur la parole juste ou sur la compassion. Il agit concrètement sans rien demander en retour, parfois même sans parler. 

J'ai lu ce roman il y a plusieurs années et j'ai gardé en mémoire un passage que j'aime beaucoup. C'est le passage ou ce moine retrouve son plus grand ami, avec lequel il a passé le plus d'années  mais qu'il n'a pas vu depuis très longtemps. Après le récit assez laborieux qui mène jusqu'à, Tao-an, ce personnage étonnant Geoge Crane écrit:

"Un vieux moine accroupi caressait les oreilles d'un gros chat tigré et orangé, étendu au soleil sur une pile de compost.
- Tao-an mon ami, mon vieil ami.
Tao-an se leva d'un bond quand il vit Tsung Tsai et sourit. C'était la seule émotion qu'il montra. Je ne comprenais pas ces retrouvailles indifférentes entre moines. Ni leurs adieux. Tao-an et Tsung Tsai auraient pu s'être quittés la veille. Comme si ces années écoulées ne comptaient pas."

J'aime beaucoup ce court passage qui montre bien ce qui sépare un américain d' un moine tchan. Personnellement je n'aime pas trop les épanchements et je me comporte facilement avec mes amis les plus punks que je n'ai pas vue depuis longtemps comme si on ne s'était quitté que depuis 5 minutes. Cela donne un très fort sentiment de familiarité comme si on ne s'était jamais quitté comme si mes amis sont avec moi en pensées quelque soit la distance. Nous sommes parfois tellement proche que nous n'avons à peine besoin de nous parler. 

"Tao-an et Tsung Tsai se trouvaient ailleurs, en un lieu privé, au-delà des mots, que je ne pouvais atteindre. (...) Ils n'avaient pas ma culpabilité ni ma hargne. Ni mon arrogance ou mon sarcasme. Ils possédaient une sérénité, une impression d'accomplissement surprenante. Ils étaient semblait-il, sans envies, ce qui est impensable chez les hommes. Ils incarnaient le Zen : Sois heureux de vivre, sois heureux de mourir. Fais ton travail et disparais. Ils se trouvaient au-delà de mon angoisse que l'univers n'ait pas de sens au-delà de mon désir de comprendre, vers un Bouddha toujours hors de portée"
L'erreur c'est de chercher le Bouddha en dehors de soi. Quand on prend conscience de notre nature de bouddha, la bouddhéité n'est pas hors de notre portée.

Wou Tch'eng-En - Le singe pélerin Ou Pèlerinage d'occident Si-Yeou-Ki

Je suis tombé sur ce livre chez un bouquiniste, j'ai ouvert une page au hasard et je suis tombé sur ce dialogue entre le singe et un maître et j'ai eu aussitôt envie de l'acheter mais ce sont les dialogues avec le bouddha qui sont les plus savoureux.

"- Et que penserais-tu de la Philosophie naturelle?
-De quoi parle-t-il?
-Il s'agit des enseignements de Confucius, du Bouddha et de Lao-Tseu, des Dualistes et de Mo-tseu et des docteurs de la Médecine. Lire les Ecritures, réciter des prières, apprendre le moyen d'avoir à ses ordres et à sa discrétion Sages et Disciples
- Oui, mais aurai-je la vie éternelle? interrompit le Singe
- Si c'est à quoi tu penses, je craint que la philosophie ne soit pour toi que comme un étai contre le mur (...) Mais vient un jour que le pilier pourrit et que le toit s'écroule." p26

Ahaha le maître n'a pas la langue dans sa poche. Même les enseignements du Bouddha peuvent être comme un pilier susceptible de pourrir un jour si on se contente de la philosophie naturelle. C'est à se demander si l'enseignement dans le bouddhisme n'est pas un moyen d'avoir à ses ordres Sages et Disciples. Si c'est le cas, c'est aux disciples, de ne pas être dupes.

Le singe n'est pas le héros de l'histoire. C'est le pèlerin que le singe finit par accepter d'accompagner jusqu'au Bouddha pour obtenir de lui les enseignements du grand véhicule. A travers l'histoire rocambolesque, on peut y lire une critique assez sévère du bouddhisme ancien.

Il est question de ce livre au début de l'excellente émission Sur les épaules de Darwin de Jean Claude Ameisen Comme un fleuve qui remonterait son cours
En effet, il est question de l'immortalité au début de ce roman et dans les dernières émissions de Jean Claude Ameisen, il est question de ce qui pourrait retarder le vieillissement.

Le maître tchan accepte de lui enseigner les secrets de l'éternité :

"Ménager, entretenir les puissances vitales, cela et rien d'autre (...) Rapelle-toi la tortue et le serpent, noués dans leur stricte étreinte"

Mais le singe devra quand même apprendre les 72 transformations qui permettent d'échapper à bien des dangers. L'immortalité n'est pas une immortalité de fait. Même les immortels, dans l'histoire, peuvent mourir.

Après avoir semé la panique chez les dieux qui ne peuvent rien contre lui, le Bouddha sera appelé à la rescousse et c'est à ce moment là de l'histoire que le bouddha le mettra au défi de sauter hors de la paume de sa main. Ni parvenant pas il sera enfermé au creux d'une montagne pendant 500 ans, jusqu’à ce que le Pèlerin vienne le chercher.

Shundô Aoyama - Le zen et la vie

Il s'agit d'un petit texte fort sympathique d'une nonne japonaise, maître zen soto contemporaine. Le texte a été publié en Japonais en 1983. la traduction en français par Martine Senrin Haegel-Huck date de 2000.

Le texte commence fort puisqu'il commence d'emblée sur mujo seppo :

"Dans la vallée, l'eau de tout fleuve ne cesse jamais de couler. Pas même pour un instant elle n'interrompt le flux rapide de son cours. Son murmure, pour moi, est le son même du temps. Entre les berges de l'univers, le fleuve du temps coule sans arrêt. Bien qu'ils soient emportés moins rapidement, les pierres, les arbres, les maisons et les villes passent également. La vie des êtres humains et tout ce qui vit passe pareillement. Il en va de même pour les idées et la culture. Tout cela nous parait permanent, mais il ne s'agit que d'une illusion.
Que nous soyons homme ou femme, nous nous donnons beaucoup de mal pour tenter de maintenir les choses telles qu'elles sont. En réalité, seul l'être humain se plaint de la nature transitoire de toute chose.
(...) Dans l'instant même où nous nous incluons dans ce continuel devenir, nous pouvons trouver la joie dans cette constante transformation. (...) Au début d'une période de zazen, alors que la cloche a sonné l'établissement du silence - shijo- et que tout devient silencieux, la voix du fleuve s'amplifie jusqu'à devenir claire et forte. Par la suite, lorsque nous marchons à petits pas, lentement et recueillis - kin hin - ce son s'atténue de beaucoup. A peine le signal de pause - chukei - a-t-il marqué la fin de la période de recueillement, que le murmure du fleuve s'évanouit complètement. Comment cela est-il possible? 
En réalité, la voix du fleuve qui coule n'augmente ni ne diminue, elle ne disparaît pas non plus. Lorsque les vagues de notre esprit se sont calmées, nous pouvons entendre la voix de l'eau et des cailloux, de l'herbe et des arbres, des ruisseaux et des montagnes qui nous enseignent. Mais ces êtres inanimés cessent leurs sermons dès que nous nous complaisons à penser aux affaires du monde. A ce moment-là, ce sont nos oreilles qui deviennent sourdes, car, en ce qui les concerne, ils n'interrompent pas leurs discours. (...) lorsque notre attention est distraite, nous ne voyons plus ni n'entendons plus. (...) Des yeux et un esprit illuminés devraient reconnaître que chaque moment a sa propre forme qui est différente de tout autre moment."

A partir du moment où vous êtes à l'écoute du monde qui vous entoure vous entendez la singularité de chaque chose. Le problème c'est d'articuler cette attention à la singularité avec l'injonction "ne pas discriminer".  Bien sûr dans l'injonction "ne pas discriminer" il y a le fait de ne pas projeter ses propres catégories sur les choses. C'est là où le langage se révèle souvent être un piège. Quand on est à l'écoute du réel c'est souvent la pauvreté du langage qui transparait.

"Il y a un abîme entre l'existence dans laquelle on s'obstine à vivre, attaché à sa propre façon de voir en créant une grande quantité de faux problèmes, et l'existence qu'on vit en abandonnant tranquillement ses propres points de vue dans la lumière de Bouddha qui vous illumine avec sérénité. "

Tout au long du texte Shundô Aoyama s'attache à rendre sensible cette abîme souvent avec légèreté. C'est peut-être ce qui me surprend le plus dans ce texte. On peut avoir le sentiment par moment de percevoir davantage l'esprit japonais que l'esprit universel du Bouddha. Par contraste, j'arriverais peut-être à percevoir ce qu'il y a de typiquement français dans ma manière de penser.

Mujo seppo occupe une place importante dans ce petit livre. Il en est à nouveau question p 68.

"La vie et la voix de Bouddha sont présentes partout dans le ciel et sur terre et se manifestent en toutes choses."(...) Tout comme le singe Wu-k'ung, nous ne pouvons pas nous éloigner de la main de Bouddha"
Héhé, je reparlerais bientôt de ce singe Wu-k'ung, qui est le personnage clé d'un classique de la littérature chinoise: Le singe pélerin de Wou Tch'eng-en.

Thich Nhat Hanh - Pour une métamorphose de l'esprit : Cinquante stances sur la nature de la conscience

Celui-ci a atterri sur mon bureau un peu par hasard. La traduction date de 2007 mais le livre  Transformation at the base semble dater de 2001, mais la rédaction date de 1990. Sachant qu'il commence à écrire dans les années 60, il s'agit d'un livre plutôt récent et qui m'a semblé plus dense que bien des livres du même auteur mais je connais mal sa bibliographie.

Comme il l'explique dans la préface, il a rédigé ces cinquante stances de mémoire à partir de la tradition dont il est issu. Elles s'appuient sur deux traités de Vasubandhu (les vingt stances sur la manifestation de la conscience et sur les trente stances sur la manifestation de la conscience - Véme Siècle). Pour Thich Nhat Hanh, les stances de Vasubandhu ne sont pas cent pour cent Mahayana, par conséquent, Thich Nhat Hanh s'inspire de la tradition postérieure à Vasubandhu pour son exposé (à partir de Xuanzang et Fazang- VIIéme siècle).

"J'ai essayé dans ce livre de présenter les enseignements de l'école de la "Seule Manifestation" d'une manière totalement mahayaniste. 

Lorsque je suis arrivé en Occident, je me suis rendu compte que ces importants enseignements sur la psychologie bouddhique pouvaient ouvrir des portes de compréhension." p15
 Dés les première page on comprend que c'est beaucoup plus subtile que l'on pouvait imaginer. J'étais hostile à cette idée de conscience du tréfonds car elle me semblait tomber sous la critique philosophique du psychologisme. Or cette "Seule Manifestation" ne réifie pas cette huitième conscience car il la compare au courant d'un fleuve. De plus, on ne peut pas non plus la confondre avec le soi des hindouistes car c'est "une sorte de dépôt pour l'attachement au soi" qui explique précisément qu'on prenne la conscience pour le soi comme si ce soi existait.

"Notre conscience du tréfonds contient toutes les graines. (...) Si une graine d'illusion est arrosée en nous, notre ignorance va augmenter. Si la graine de l’Éveil grandit en nous, notre sagesse va fleurir (...) Avec la pratique de la pleine conscience, nous pouvons reconnaître les graines positives qui sont présentes en nous et autour de nous et les arroser chaque jour"
A quelqu'un qui m'objecte sur un forum "Enfin, je crois que de toute façon il ne faut pas trop s'attacher aux enseignements," je cite ce passage vraiment éclairant:

"Les enseignements de l'impermanence et du non-soi ne sont pas des doctrines ou des sujets de discussion philosophique. Ce sont des instruments de méditation, des clés pour nous aider à ouvrir la porte de la réalité. Si quelqu'un nous offre un marteau pour faire des travaux de menuiserie. Il ne faut mettre cet outil sur un autel et le vénérer. Nous devons apprendre à l'utiliser. Ne soyez pas dogmatique au sujet de l'impermanence et du non-soi. Pratiquez le regard profond et touchez la nature de l'impermanence, la nature de l'inter-être, dans la réalité." (...) "Regarder profondément, ce n'est pas spéculer" (...) "En regardant profondément une feuille, nous touchons le soleil, la rivière, l'océan et notre esprit en eux. C'est la pratique véritable"
 

Fa-hai - Manifeste de l'Eveil - Le soûtra de l'Estrade de Houei-neng

Le soûtra de l'estrade est un texte qui est souvent cité, parfois à tort et à travers et il ne peut qu'être bénéfique de le lire en intégralité. La particularité du Sixième patriarche (638-713) est d'être illettré, c'est pourquoi la rédaction du texte est attribué à l'un de ses disciples Fa-hai qui se met lui-même en scène dans le texte. Il faut dire qu'il en existe différentes versions et le traducteur, Patrick Carré en a choisi la plus ancienne. Je rappelle que Dogen se plaignait que des disciples de Houei-neng utilisent ce texte parfois en y ajoutant des passages de leur cru, souvent pour dénigrer la méditation assise.  

Dans les 14 premiers chapitres, Houei-neng raconte sa propre histoire à la première personne, notamment comment en entendant un passage du soûtra du Diamant, il s'éveilla à la Voie:

"A peine l'entendis-je que mon esprit s'illumina" §2

Il partit aussitôt rendre hommage au révérend Hong-jen, le cinquième Patriarche. Je passe l'histoire rocambolesque de la transmission du cinquième au sixième patriarche qui est bien connu et qui illustre l'idée qu'il n'est pas nécessaire d'être un intellectuel ou un érudit pour s'éveiller à sa véritable nature. Le plus intéressant du texte c'est la manière dont Houei-neng va tenter de faire de son éveil une méthode qui puisse aider les autres.  C'est là qu'apparait la critique de Houei-neng à l'égard non pas de la méditation mais d'une forme de méditation. Sa critique est en fait beaucoup plus subtile qu'elle n'y parait au premier abord. 

"Les égarés s’attachent à l’apparence des choses et croient qu’il existe réellement quelque « samâdhi de l’unique ». Ils redressent leur esprit et restent assis sans bouger, chassent les illusions sans plus produire de pensées – telle est leur « absorption unifiante ». Mais alors, ils s’adonnent à une méthode qui les assimile à des objets inanimés et, par surcroît, dresse maints obstacles sur la Voie." (...) "S’il s’agissait uniquement de rester assis sans bouger, Vimalakîrti aurait eu tort de gourmander Shâriputra, lequel passait sont temps assis dans la forêt.

Ô mes amis, j’en ai même vu qui apprenaient aux autres à s’asseoir pour examiner leur esprit, en examiner la pureté sans bouger, sans penser, et ainsi produire des mérites. Privés d’illumination, les égarés s’attachent jusqu’à la perversité, dont il existe des centaines d’espèces. Ceux qui expliquent ainsi la pratique commettent la plus vieille des grandes erreurs." §14
http://www.buddhaline.net/Soutra-de-l-Estrade

Si on se limite à ce passage on pourrait croire que Houei-neng dénigre la méditation mais ce n'est évidemment pas le cas car voici ce qu'il dit:

"A présent que nous savons ce qu'elle n'est pas, qu'est-ce donc, dans notre méthode, la "méditation assise"?  Quand, à l'extérieur, aucun concept ne vient s'ajouter aux objets, on parle d'être assis ; lorsque, à l'intérieur, on voit son essence originelle sans la moindre confusion, on parle de méditation" (...) "La concentration, c'est le détachement vis-à-vis des objets extérieurs et le recueillement, l'absence de confusion à l'intérieur" §19
 Autrement dit, ce qu'il critiquait dans la méditation c'est le figement de la pensée, le fait de croire qu'en s'asseyant face au mur, il faudrait s'arrêter de penser. Au contraire, ce qu'il valorise, c'est la fluidité qui évidemment ne se limite pas à la position assise. En revanche, il s'agit bien de pratique et pas seulement de discours.

"Il s'agit d'une méthode pratique qu'il ne suffit pas de ressasser en paroles. En parler, ce n'est pas la pratiquer, c'est en rester à l'illusion" §24

Il distingue deux sortes de vide, l'un qu'il assimile au néant

"Mais ne restez pas assis l'esprit vide : vous assimileriez le vide à une chute dans le néant" §24

et l'autre sorte de vide qui est celui qui contient toute chose:

"Le vide des espaces peut contenir le soleil, la lune et les étoiles, la grande terre, ses montagnes et ses fleuves, toutes les espèces d'arbres et de plantes, les hommes bons et les mauvais, les bonnes et les mauvaises choses, les paradis et les enfers : tout cela se trouve dans le vide. L'essence de l'homme est vide en ce sens également. §24

Notre essence est à même d'embrasser tous les phénomènes. " §25
 La méthode ne consiste donc pas à se vider l'esprit mais au contraire à embrasser tous les phénomènes sans les saisir. C'est pourquoi il assimile la "prajna" la sagesse, à la connaissance.

"Un instant d'ignorance interrompt la prajna" §26
Cependant:

"A l'instant même de la pensée, il y a illusion et du fait même qu'il y a illusion, ce qu'il y a n'est pas réel. La pratique poursuivie d'instant en instant porte le nom d'"existence réelle". §26
 On comprend que quand on dit que pour les bouddhistes rien n'existe, tout est illusion c'est complétement faux. Le réel existe bien, seulement la pensée ne permet pas d'y accéder. C'est la pensée qui est illusion. Ce qui permet d'accéder au réel c'est l'attention. Cette attention est l'état naturel, une fois débarrassé des passions et des illusions trompeuses. 

"Qui comprend correctement la chose n'a plus ni pensées, ni souvenirs, ni croyances. Il ne produit pas d'illusions trompeuses : voila bien l'essence de la simplicité du réel. Contempler tous les phénomènes à la lumière de la connaissance sans en adopter aucun ni le rejeter, c'est la voie sur laquelle en voyant l'essence, on devient Bouddha" §27
Aboutit-on à une forme de quiétisme? Je ne crois pas.

"On chasse les vues perverses, redresse son action et ne produit plus d'actes négatifs" §33
Ensuite, à partir du chapitre 34, il y a une sorte de mondo avec le préfet Wei K'iu qui l'interroge sur la réponse de Bodhidharma à l'empereur Wou des Liang, sur la question des mérites.

"Pratiquez la vertu à chaque instant, restez égal et droit, et votre mérite, dégagé du mépris, consistera à toujours respecter autrui" §34

C'est bien là qu'on voit qu'on a affaire à un éveillé. Comme le dit Patrick Carré dans son commentaire : "le vrai mérite consiste à s'oublier dans l'Autre". L'altruisme est la finalité de la pratique, non pas pour soi mais pour tous les êtres. Autrement dit: si mérite il y a, c'est au profit de tous les êtres.

On pourrait m'objecter qu'il est bien peu question de zazen dans le texte mais ce n'est qu'une question d'attention car les références ne manquent pas comme au moment des adieux

"Faites comme lorsque j'étais là et asseyez-vous ensemble - bien droits : il suffit de n'être ni mobile ni immobile, ni né ni disparu, ni allé ni venu, ni oui ni non, ni ici ni ailleurs ; il suffit  de rester à l'aise, paisible et silencieux pour pratiquer sur la grande voie."§53
Mais encore une fois, il ne s'agit pas de s'enfermer dans sa tour d'ivoire.

"Qui cherche le Bouddha hors de soi-même sans aspirer au réel
Battra la campagne comme un superbe crétin" §53

Voilà, c'est dit. 

Fleurs de basilic sacré


"les plantes ont fait du monde et de la vie des faits atmosphériques, c’est-à-dire l’espace dans lequel tout se mélange avec tout, tout est littéralement dans un autre sujet que lui-même."
(...)
"L’erreur est celui de penser que les circuits neuronaux soient la cause de la pensée et sa forme alors qu’ils en sont l’une des traductions possibles. Des infinies traductions possibles. La pensée est partout, et existe sous toutes les formes possibles. "
(...)
"Si la fleur est paradigme du devenir étranger à soi, c’est, très simplement, parce qu’il est l’organe sexuel des spermatophytes (...) nous avons oublié que le sexe est, tout d’abord, un instrument de mélange, mieux, la caractéristique qui fait du mélange une nécessité indépassable pour toute existence."




Guy Mokuho Mercier - Le chant du zazen

Publié en mars 2017, ce petit livre regroupe des kusen, mondo et teisho qui datent de 2005 à 2007 et qui ont été prononcés principalement à la Gendronnière. Guy Mercier est l'un des disciples de Maître de Deshimaru depuis 1973. Il a plus de 40 ans de pratique de zazen.

Ces enseignements montrent le chemin qui mène au cœur de zazen. 

"Soyez attentifs à la position de vos mains. Elles sont ramenées contre le ventre. Les poignets, les bras, le dos, sont complètement détendus; N'entretenez pas de tension dans les bras de même que les épaules. Jouez avec votre respiration"

C'est ainsi que débute le kusen du 30 août 2005 à 6h30 du matin. D'emblée, il rend attentif à la posture et à la respiration de manière douce.  

"Soyez conscients de ce qui se passe dans votre corps, ramenez sans cesse votre attention ici et maintenant. Acceptez, accueillez tout ce qui apparaît même certains sentiments comme la tristesse, la peur ou bien encore l'angoisse et même la colère. Si vous laissez apparaître les choses sans qu'il y ait appropriation, elles disparaissent vite et vous demeurez dans la tranquillité."
 On passe ainsi de la posture aux sentiments et aux pensées qu'on laisse passer.

"Cessez de vous impliquer dans le processus des pensées vous emmènera au delà de votre pratique. Apprendre et voir les choses telles qu'elles sont, apparaitre et disparaître, voilà le secret du zen. Le chant des oiseaux ne pourrait apparaître sans le silence"

Le silence est l'une des grandes thématiques de ces kusen.

"De même notre monde ne pourrait exister sans la Vacuité. La Vacuité est un mot, un concept qui ne peut pas décrire ce qu'elle est, ce qui est l'essence mais chaque être à la capacité de réaliser la Vacuité dans son corps même."
L'enjeu n'est clairement pas philosophique mais pragmatique. Il ne s'agit pas de comprendre intellectuellement ce qu'est la Vacuité mais de laisser la Vacuité apparaitre au sein de l'expérience de zazen. Ce qui est fascinant c'est que le texte ne décolle jamais de l'expérience directe de ce qui est en train de se passer dans l'instant présent pendant zazen.

"L'observation n'est pas une pensée mais une expérience directe liée à l'attention. Lorsque la sensation est observée, sans l'implication de la pensée cela ouvre la porte du silence intérieur. Plus nous observons consciemment et plus nous pouvons nous sentir, nous expérimenter comme libres de la pensée et des enchaînements de pensées. Au plus profond de nous même, nous savons que nous ne sommes pas sensations, flux de pensées, perceptions diverses. Nous savons qu'il y a en nous une réalité sans forme dans laquelle le moi n'a pas de consistance de permanence. La vie n'a pas besoin du moi pour être. "

Oh bien sûr, on peut trouver le texte parfois répétitif mais il n'est jamais bavard. Les kusen sont souvent très courts. Il reste incroyablement concentré sur l'essentiel avec une richesse de détail surprenante. On sent aussi qu'il est le fruit d'une expérience personnelle et jamais le recopiage de propos mille fois entendus. En même temps lire ce texte sans pratiquer zazen n'a aucun sens. C'est ce qui fait la limite du texte. On ne peut pas lire en faisant zazen. Il est mille fois préférable d'aller faire zazen et d'écouter les kusen en directe pendant zazen à la Gendro ou à Lanau. Il est quand même appréciable de pouvoir ensuite les relire dans sa version textuelle. J'avoue que j'attends avec impatience la publication des enseignements de Guy Mercier de l'été 2015 qui portaient sur le déploiement du cœur de l'éveil (en 2014, ils portaient sur le tel quel et en 2016 sur le Sutra du Lotus). Il avait commencé par dire que dans le Zen, généralement, on est pas des tendres et qu'on parle peu de la compassion. Cet été là il avait parlé de la compassion à tous les zazen ce qui avait donné une ambiance extraordinaire pendant toute la sesshin.

Les questions abordées dans le mondo portent sur "comment trouver la confiance" pour retourner au silence, sur la colère, sur la relation de maître à disciple, sur la distinction juste non-juste et comment aller au-delà de son point de vue.

Le Teisho porte sur les Trois Poisons (l'ignorance, l'avidité et la haine)

Antonio Damasio - L'Autre Moi-Même

On se demande où l'éditeur est allé chercher un titre pareil alors que le titre original est "Self comes to Mind. Constructing the conscious Brain" que l'on pourrait traduire par "Quand le Soi vient à l'Esprit. La conscience du cerveau se construit". La question de l'altérité au moi, n'ai jamais posé. Ce n'est pas le sujet du livre contrairement à ce que le titre semble suggérer. Il traite de la manière dont la conscience apparait à partir du cerveau. Il date de 2010.

L'un des points le plus intéressant de ce livre se situe en deçà même de la conscience. En fait on ne comprend pas le problème que pose la conscience tant qu'on s'imagine  que tous nos choix seraient le fruit d'une délibération consciente. Nous avons tendance à imaginer que ce qui ne relève pas de la conscience relève d'un déterminisme implacable et que seul celui qui dispose d'une conscience souveraine serait absolument libre. A. Damsio dit exactement le contraire:

"Longtemps avant que les créatures vivantes aient un esprit, elles faisait preuve de comportements efficients et adaptatifs ressemblant en tout point à ceux qui se manifestent chez les créatures dotées d'un esprit conscient. Nécessairement, ces comportements n'étaient pas causés par l'esprit, et encore moins par une conscience. (...) Il s'avère que les créatures vivantes dépourvues de tout cerveau, si on descend jusqu'aux cellules uniques, ont également un comportement qui paraît intelligent et finalisé"

Alors que nous avons tendance à croire que les questions axiologiques relèvent d'un régime délibératif conscient, la question des valeurs se jouent déjà sur le plan de la biologie. 

"Le bien le plus essentiel pour tout être vivant, à n'importe quel moment, c'est l'équilibre des chimies corporelles compatibles avec une vie en bonne santé. Cela s'applique aussi bien à l'amibe qu'à l'être humain" (...) La notion de survie - et par extension, celle de valeur biologique - peut s'appliquer à diverses entités biologiques, des molécules aux gènes et aux organismes tout entiers."

Ce qui nous différencie des plantes et qui explique l'apparition des neurones dont nous disposons est le mouvement. A. Damasio n'ignore pas le tropisme dont font preuve les plantes mais les plantes ne peuvent se déraciner

"La tragédie des plantes - mais elles l'ignorent- tient au fait que leurs cellules corsetées ne pourraient  jamais modifier suffisamment leur configuration pour devenir des neurones. Elles n'ont pas de neurones et donc pas d'esprit."
 Le fait de ne pas avoir d'esprit n'empêche pas que les stratégies de réponses touchent "aux mécanismes sous-jacents à ce que, de notre pont de vue humain nous en sommes venus à appeler récompense et punition."

"Notez bien qu'aucune de de ces opérations ne requiert un esprit, et encore moins un esprit conscient. Il n'y a pas là de sujet formel, dans l'organisme ou en dehors qui se comporterait comme un "recompenseur" ou un "punisseur" (...) Toute l'opération est aussi aveugle et "a-subjective" que les réseaux de gènes eux-mêmes. L'absence d'esprit et de soi est parfaitement compatible avec une "intention" et un "but" implicites et spontanés. L'intention de base est de préserver la structure et l'état, mais un "but" plus général peut être déduit de ces intentions multiples: survivre."(...) "Les mécanismes d'incitation et l'orientation ne résultent pas d'une détermination et d'une délibération conscientes"
Ceci explique notre ressenti de jardinier quand nous nous occupons bien de nos plantes, nous avons le sentiment qu'elles se sentent récompensées des fruits qu'elles nous offrent et nous mêmes nous nous sentons récompensés lorsque nos plantes sont en bonne santé et que leurs fruits sont savoureux. Elles n'ont pas besoin d'un esprit ni d'une conscience pour sentir notre bienveillance à travers le soin que nous leur portons pour qu'elles survivent.

Il importe de comprendre ce premier stade de la vie pour bien comprendre que la conscience ne vient pas s'établir en rupture sur ce mode de fonctionnement inconscient mais vient s'y ajouter presque de manière facultative.

"Les fondements des processus conscients sont ainsi les processus non conscients qui sont chargés de la régulation de la vie - c'est à dire les dispositions aveugles qui régulent les fonctions métaboliques et sont abritées par les noyaux du tronc cérébral et l'hypothalamus ; les dispositions qui délivrent récompenses et punitions, et développent pulsions, motivations et émotions ; enfin l'appareil cartographique qui fabrique les images, dans la perception et le ressouvenir, et peut les sélectionner et les monter pour former ce film qu'on appelle l'esprit"
La conscience apporte une dimension réflexive qui permet à  l'organisme d'être au fait de son état. La conscience tient donc du passage de la régulation à la délibération qui devient de plus en plus grand.

"En conclusion, ce qu'on entend par délibération consciente a peu à voir avec l'aptitude à contrôler nos actions sur le moment et tout avec celle qui consiste à planifier à l'avance et à décider quelles actions nous voulons ou non effectuer". (...) "les décisions concernant le comportement moral impliquent une délibération consciente et prennent un long moment. De plus, de telle décisions sont traités dans un espace mental déconnecté et à l'écart de la perception extérieure" "C'est précisément le type d'accomplissement  qui contredit l'idée selon laquelle la conscience serait un épiphénomène inutile, un ornement sans lequel le cerveau pourrait  assurer sa tache de gestion de la vie  tout aussi efficacement et sans histoire"

Autrement dit pour gérer la vie au quotidien, nous n'avons pas besoin de délibérer consciemment en permanence. En revanche, pour savoir ce que nous voulons ou pas, il nous faut nous déconnecter de ce quotidien pour en prendre conscience afin de pouvoir agir sur celui-ci. Une fois que nous avons délibéré nous pouvons à nouveau faire confiance à nos mécanismes non conscient pour suivre avec vigilance ce que nous avons décidé. Ou comment parler de la méditation sans en prononcer ce mot.

A. Damasio s'appuie sur une expérience fort intéressante d'un psychologue néerlandais Ap Dijksterhuis "On making the right choice : The deliberation-without-attention effect" publié dans science en 2006

"Les processus inconscients sont capables d'une forme de raisonnement qui est bien plus puissante qu'on ne le croit en général et que si celle-ci a été convenablement  formée par l'expérience passée et si on a peu de temps, elle peut donner des décisions bénéfiques"

Si l'enjeu du livre c'est l'émergence de la conscience et par conséquent la conscience de soi. On peut se demande en quoi consiste ce soi. Ce soi est lié à la cartographie du corps qu'effectue le cerveau pour maintenir l'homéostasie mais aussi pour donner une perspective.

"L'une des curiosité propres à notre conscience d'un objet tient à la relation ténue que nous établissons entre les contenus mentaux qui décrivent cet objet et ceux qui correspondent à la partie du corps engagée dans la perception concernée. " p240 "Il ne s'agit pas d'un simple "point de vue" (...) mais nous avons aussi un point de référence pour les sons du monde extérieur, un point de référence pour les objets que nous touchons(...) les portails sensoriels près desquels les données les donnés servant à former les images sont rassemblées offrent à l'esprit le point de référence d'après lequel l'organisme se situe par rapport à un objet. Il dérive de l'ensemble des régions corporelles dont proviennent les perceptions. Ce point de référence n'est rompu que dans des conditions anormales (expériences extracorporelles) qui peuvent résulter de maladies neurologiques, d'un traumatisme psychologique ou de manipulation expérimentales utilisant des procédés de réalité virtuelle"p242

C'est donc dans ce passage que sont évoqués les fameuses OBE. Une note renvoie à un article publié dans la revue Science en 2007 qui s'intitule : Video ergo sum: manipulating bodily self-consciousness. (Lenggenhager B1, Tadi T, Metzinger T, Blanke O.)
On en trouve un compte rendu dans courrierinternational

"A l’aide de technologies de réalité virtuelle, deux équipes de scientifiques, dont l’une à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), ont en partie reproduit cette sensation en laboratoire. Leurs travaux, publiés aujourd’hui dans la revue Science, contribuent à expliquer un phénomène longtemps attribué à l’imagination ou au paranormal. Ils permettront d’étudier sous un jour nouveau le concept encore mal défini de conscience de soi."
 Cette phrase laisse entendre que les OBE ne relèverait ni du paranormal ni de l'imagination.

"Le professeur en convient, ces travaux ne simulent pas encore une décorporation complète (OBE) ; aucun des sujets ne décrit d’ailleurs ce qu’il a vécu comme tel."(...)"“Toutefois, la plupart des sujets ont, durant l’expérience, localisé leur ‘moi’ à un autre endroit que dans leur corps, puisqu’ils n’ont pas regagné exactement leur position d’origine.” (...) " “D’après nos résultats, le cerveau est fortement impliqué dans le fait que chacun ressent que son ‘moi’ est situé dans son corps. Cela démontre qu’il existe dans la conscience de soi aussi une composante biologique, basique et automatique.” Et donc pas uniquement psychique, mentale et verbale comme l’a résumé Descartes dans son fameux ‘Cogito ergo sum’ (Je pense donc je suis). La vision jouant dans ces mécanismes cérébraux un rôle prépondérant par rapport au toucher, les chercheurs ont même intitulé leur article ‘Video ergo sum’ (Je vois donc je suis). “La représentation multisensorielle, surtout visuelle, du corps entier dans le cerveau joue donc un rôle essentiel dans la construction du ‘moi’, à côté bien sûr de l’aspect cognitif”, appuie Olaf Blanke." http://www.courrierinternational.com/article/2007/08/24/parle-a-mon-corps-ma-tete-est-ailleurs

L'idée c'est que la conscience de soi est fortement construite à partir des 5 sens. Si on perturbe la gestion des sens en utilisant des procédés de réalité virtuelle cela montre la possibilité pour la conscience de se délocaliser. Les scientifiques insistent généralement sur le fait qu'il s'agit d'une illusion mais ils oublient de dire que le fait que la conscience soit arrimé au corps n'est peut-être pas moins illusoire puisque c'est l'effet d'une construction biologique et inconsciente.

Voir aussi ici

“Beaucoup de personnes pensent que la perception qu’ils ont d’eux-mêmes est ancrée en eux de façon permanente, mais pas du tout. Elle peut changer très rapidement, et c’est ce qui est fascinant”, explique Miguel Nicolelis, neurobiologiste à l’hôpital de l’université Duke, à Durham, en Caroline du Nord.
http://www.courrierinternational.com/article/2012/02/02/profession-magicien-chercheur

Soûtra de la Pousse de riz - Shälistamba-sûtra

Ainsi ai-je entendu : en ce temps-là, le bienheureux séjournait au Pic des Vautour de Râjagriha (...) Or donc, le vénérable Shâriputra se dirigea vers un lieu habituellement fréquenté par Maitreya, le bodhisattva grand être, et l'y trouva.

"Maitreya, aujourd'hui le Bienheureux, après avoir contemplé une pousse de riz a enseigné aux moines ce soûtra: " O moines, quiconque voit la production interdépendante voit le Dharma. Quiconque voit le Dharma voit le Bouddha" Après quoi le Bienheureux est resté silencieux. Quel est donc, Maitreya, le sens de ce discours du Bienheureux" (...)

"... Maitreya répondit ainsi au vénérable Shâriputra"

"L'expression "production interdépendante" veut dire : "Ceci étant, cela se produit; de la production de ceci naît cela." En d'autres termes, l'ignorance conditionne les formations karmiques; les formations karmiques conditionnent la conscience; la conscience conditionne le nom et la forme; le nom et la forme conditionnent les sources des sens; les sources des sens conditionnent le contact, le contact conditionne la sensation; la sensation conditionne la soif; la soif conditionne l'appropriation; l'appropriation conditionne le devenir; le devenir conditionne la naissance; la naissance conditionne le vieillissement et la mort, l'affliction, les lamentation, la souffrance, la tristesse et les tourments. C'est ainsi qu'une énorme masse de souffrance est produite.
Il en résulte que lorsque cesse l'ignorance, les formations karmiques cessent; lorsque cessent les formations karmiques, cesse la conscience..."

Et si l'ignorance désignait l'inconscience, ne serait-ce pas un soutra d'une remarquable acuité?

Lionel Naccache - Perdons-nous connaissance ? De la mythologie à la neurologie

Suite à mon passage sur un forum sceptique québécois, j'ai décidé d’élargir le champ de ce blog à un peu plus de science. On ne peut pas s'éveiller sans tenir compte de la science mais il n'est pas question de se laisser conter par elle. 

Lionel Naccache est neurologue, chercheur en  neurosciences cognitives et membre du Comité national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé. 

Le titre du livre "Perdons-nous connaissance?" est un peu étrange. J'avoue que j'espérais trouver des informations sur un sujet qui me passionne qu'on appelle le malaise vagal car il m'arrive souvent de perdre connaissance (ce qui m'amuse beaucoup même si ça exaspère les médecins). Ce n'est pas le sujet du livre. La question est plutôt : Dans une société qui se prétend société de la connaissance, n'avons-nous pas perdu le sens de ce qu'est la connaissance? Si nous l'avons perdu c'est qu'à une époque antérieure nous savions ce qu'était la connaissance. C'est la raison pour laquelle il est sous-titré : De la mythologie à la neurologie.

La thèse que défend le livre est simplement que la science n'est pas qu'une affaire de spécialiste, c'est l'affaire de tous. Cependant la connaissance n'est jamais neutre, elle est potentiellement dangereuse soit pour le chercheur s'il est en décalage avec la société dans laquelle il vit soit pour la société elle-même si elle ne relativise pas ce qu'apporte cette connaissance d'un point de vue éthique. 

Je passe sous silence les parties consacrées aux grecs, Icare, le mythe de la caverne chez Platon, au christianisme et à Faust. En revanche je retiendrais la partie qui concerne le judaïsme. Je ne suis pas personnellement d'origine juive. Cependant, pour des raisons que j'ignore, tout ce qui touche au judaïsme me passionne. Ce blog étant un blog personnel, veuillez m'excuser si je change de sujet, du moins en apparence.

"Le traité Haguiga du Talmud de Babylone rapporte l'édifiante et tragique histoire de quatre figures rabbiniques majeures ayant réussi l'exploit de pénétrer à l'intérieur de ce pardès, paradis de la connaissance" (...) Cet épisode débute ainsi (Haguiga, page 14b) :
"Nos Sages ont enseigné : quatre homme sont entrés au Pardès : Ben Azaï, Ben Zoma, A'her et Rabbi Akiva" Quelques lignes plus tard, le destin de ces hommes d'exception est scellé. Ben Azaî est mort sur place, abattu par ce qu'il contemplait. Ben Zoma a perdu à tout jamais ses esprits et A'her a sombré dans l'hérésie. Seul le quatrième de ces maîtres, Rabbi Akiva, revient plein d'usage et raison de cette aventure, ainsi que le rapporte la suite du texte : "Rabbi Akiva entra en paix et sortit en paix"
Il est bien tentant de faire un parallèle avec le bouddhisme, ce que ne fait jamais l'auteur. Le Dharma désigne la réalité telle quelle est mais aussi l'enseignement de Bouddha Sakyamuni. La tradition rapporte que certains disciples seraient mort d’effroi à l'écoute de cet enseignement. Tout le monde sait qu'il ne peut y avoir d'éveil sans éveil de la kundalini (libido ou noradrénaline, comme vous voulez) mais que la kundalini peut mener directement à la folie. L'hérésie n'a pas grand sens dans le bouddhisme. Cependant on peut s'interroger sur la question de savoir si ce n'est pas sa folle sagesse qui a poussé Chögyam Trungpa a briser ses vœux monastiques sans pour autant rompre avec le bouddhisme. Chögyam Trungpa est souvent considéré comme un hérétique par une partie des bouddhistes. 

Évidemment c'est le cas de Rabbi Akiva qui est le plus intéressant car c'est le seul à s'être véritablement éveillé. Je me permets de renvoyer au livre pour la totalité de l'histoire. C'est la chute que je trouve la plus édifiante. Un changement politique survient lié à l'avènement d'Hadrien, empereur  romain. Celui-ci fait  arrêter Rabbi Akiva et le fait supplicier pour avoir continué son enseignement  de la Torah alors prohibé. 

"A ses amis qui lui recommandaient de songer à se protéger, et de suspendre l'enseignement de ses connaissances à la jeunesse de Jerusalem, Akiva répondait par une parabole :
"Un renard, voyant un poisson se débattre pour échapper aux filets des pêcheurs, lui dit: "Poisson, mon amis, ne  viendrais-tu pas vivre avec moi sur la terre ferme?" Le poisson lui répond: " Renard, on te dit le plus sage, mais tu es le plus sot des animaux. Si vivre dans l'eau qui est mon élément m'est difficile, que crois-tu qu'il en serait sur la terre?" Ce que l'eau est au poisson, la Torah l'est à Akiva. Rien moins! Renoncer à une eau dangereuse n'est jamais une solution pour celui qui ne peut de toutes les façons pas se passer d'eau pour vivre. (...) A l'allégorie platonicienne de la caverne, qui représente la violence du groupe social à l'encontre de celui ou de ceux qui répandent leur connaissance (...) répond le destin tragique de Rabbi Akiva..."
J'aime beaucoup cette parabole car elle correspond bien à l'idée d'intégrité qui me tient à cœur.

Il y a un autre passage que je trouve passionnant. Il concerne plus directement les neurosciences  puisqu'il s'agit du syndrome de Capgras.


"Lorsque nous percevons le visage d'un être familier, un réseau de régions corticales représente l'identité du visage perçu, tandis qu'un autre réseau en extrait les informations de familiarité"(...)"qui éveillent en moi une sensation d'intimité et de reconnaissance immédiate de notre lien affectif et existentiel.(...) Certains malades perdent cette communication harmonieuse entre ces deux réseaux cérébraux spécialisés.(...) les informations d'identité sont correctement transmises, tandis que les informations de familiarité ne leur sont pas associées de manière parfaite (Histein et Ramachandran, 1997). Autrement dit un patient souffrant de cette affection se retrouve avec le curieuse impression consciente de percevoir sa femme, sans faire simultanément l’expérience du ressenti de familiarité qui devrait accompagner cette perception. (...) Il va imaginer et croire avec conviction puissante que la personne qui lui fait face (...) est un sosie, un imposteur qui a emprunté l'apparence physique de sa femme. (...) J'ai également en tête l'incroyable histoire, rapportée par un confrère, d'une femme de malade qui était en proie à un dilemme conjugal complexe : son mari, victime d'un syndrome de Capgras l'identifiait comme une sosie, c'est à dire comme une femme qui n'était pas la sienne malgré les apparences, et ne cessait de lui faire des avances sexuelles explicites. Autrement dit, ce malade cherchait à tromper sa femme avec elle-même! Que devait-elle faire, accepter les avances infidèle de son mari, ou refuser d'être la maîtresse de son propre époux?"
Dans la note en bas de page, L. Naccache entre davantage dans les détails neurologiques de cette maladie:

"Selon un modèle assez réaliste, il existerait une asymétrie fonctionnelle entre certaines régions préfrontales droites et leur homologues gauches. Ces dernières joueraient un rôle de générateur de scénarios explicatifs de la causalité du monde et de nous-même, tandis que les régions droites auraient un rôle d'évaluation de la plausibilité de ces hypothétiques constructions interprétatives. Une autre lésion dans le cortex préfrontal droit aurait pour conséquence de ne pas invalider certains scénarios loufoques produits par le cortex préfrontal gauche afin de donner sens à cette situation très inhabituelle. Ainsi naîtrait le délire du sosie!" Signer S. F. (1994) Localization and lateralization in the delusion of substitution...."
Il y a deux choses que je trouve intéressantes. La première c'est que dans un fonctionnement normal, il y a un dialogue permanent dans notre cerveau entre une zone qui produit des hypothèses hasardeuses et délirantes et une autre zone plus raisonnable qui vient valider ou invalider ces hypothèses sans pour autant en conclure à une forme de schizophrénie. C'est plutôt rassurant.

La deuxième c'est qu'on pourrait se demander ce qui se passerait si, inversement on avait la sensation de familiarité avec une personne mais pas les informations d'identité. Pour ma part je ne suis pas très physionomiste mais je suis très attentif à ces phénomènes de reconnaissances de familiarité. Or cela m'arrive souvent avec des gens qui me sont inconnus. Le délire interprétatif qui se met alors en place est rigolo puisqu' alors je m'imagine qu'il s'agit d'une personne rencontrée dans une précédente vie. Comme, à ma connaissance je n'ai pas de lésion au cerveau, rien ne vient invalider un tel scénario. Pourquoi n'aurions nous pas un sentiment de familiarité avec des personnes déjà rencontrés dans une vie antérieure mais avec un corps différent. Ce scénario, aussi farfelu soit-il, semble d'autant plus vraisemblable que ce sentiment de familiarité est souvent partagé par l'autre personne comme s'il s'agissait d'un phénomène de reconnaissance mutuelle.

Pour conclure, je dirais. Selon L. Naccache le cerveau est une machine à construire des fictions. Pour que nous accordions de la créance à nos fictions il faut nécessairement qu'elles s'accordent entre-elles.

L'intuition de familiarité s'accorde avec celle des renaissances lorsqu'elle ne s'accorde pas avec celle d'identité même si cela peut sembler tiré par les cheveux pour un observateur extérieur comme c'est souvent le cas lorsqu'il s'agit d'intuition. 

Maître Dôgen - Purification - [Senjô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

J'ai souvent entendu parler de ce texte fort curieux dans lequel Dogen explique sérieusement comment déféquer. A première lecture on pourrait croire que le propos est seulement hygiéniste. Pour pouvoir pratiquer la Voie, il est préférable d'avoir un corps en bonne santé. Seulement, il y a plein de détails qui laissent percevoir la dimension également spirituelle dans ce qu'il y a de plus trivial. Y. Orimo, le dit mieux que moi "La loi de l'Eveillé se réalise comme présence lorsque sont purifiés le corps et le cœur, le visible et l'invisible, le dedans et le dehors."

Comme souvent le texte s'appuie sur une citation, ici c'est le Sûtra des trois mille manières majestueuses des grands moines: 
"Le corps pur veut dire se laver après avoir uriné et déféqué..." 
 Mais c'est surtout le Sûtra de l'ornementation fleurie qui est le plus explicite:
"Quand vous urinez et déféquez, vous faites le vœu que les êtres soient lavés de la souillure et de l'impureté et qu'ils conjurent l'obscénité, la colère et l'idiotie."
Pensez-y la prochaine fois que vous allez aux toilettes. Dogen commente le texte ainsi :

"Le corps n'est originellement ni pur ni impur. Il en va de même pour la multitude des existants. L'eau n'a jamais été ni pourvue ni dépourvue des sentiments et des émotions ; le corps n'a jamais été pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions. Il en va de même pour la multitude des existants. Tel est l'enseignement de l'Eveillé, du Vénéré du monde"

Dans les notes en bas de page Y. Orimo renvoie au chapitre Mujô-seppô du Shobogenzo pour l'explication de l'expression "Mizu imada jö-hijô niarazu" qui signifie "ni pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions.". Cela signifie que pour Dogen il n'y a pas une frontière claire entre l'organique et l'inorganique. De fait, la matière organique "compose la biomasse vivante et morte (nécromasse) au sein d'un cycle décomposition/biosynthèse où une partie de cette matière est fossilisée, minéralisée ou recyclée dans les écosystèmes et agro-écosystèmes" (wiki). Originellement l'eau n'est ni pure ni impure car elle peut se charger et se décharger en impureté. En prendre conscience permet de ne pas projeter nos propres sentiments et émotions sur ce qui, n'en est ni pourvu ni dépourvu de ces mêmes émotions et sentiments.

"Quand on pratique la Voie sous un arbre ou sur un sol découvert, il n'y a pas de toilettes."
On notera au passage qu'on ne pratique pas la voie que dans un dojo mais que l'on peut faire zazen  partout. Ce qui pose problème, pour Dogen, quand on défèque dans la nature, ce n'est pas l'absence de toilettes mais la difficulté de se laver.

"On se lave donc avec l'eau de la vallée ou du fleuve le plus proche. Voici comment : faute de cendre on fait des boules de boue au nombre de deux fois sept. Après avoir enlevé et plié la robe de la Loi, on prend de la terre non pas noire mais jaune, et on découpe une boule (...) On en dispose sept, puis sept autres (...) Puis on met à côté des pierres pour frotter. Alors on défèque. Après la défécation, on utilise une spatule de bambou ou du papier."
Le texte continue encore longtemps dans ce registre. Je vous renvoie au texte si cela vous passionne. On comprend alors mieux pourquoi Dogen en parle. Il en parle parce que cela ne devait pas être aussi simple qu'aujourd'hui et que chacun devait avoir sa petite technique. On laissera de côté la question de savoir si le nombre 7 qui revient souvent dans le texte est un chiffre ayant une valeur symbolique ou un moyen mnémotechnique.

Ce qui est curieux, en revanche c'est que Dogen ne parle pas de la meilleure posture pour déféquer alors qu'en général il est plutôt disert sur cette question quand il s'agit de zazen. C'est bien dommage parce que rare sont ceux qui savent que la posture accroupie est la meilleure et que nos toilettes à l'occidentale d'aujourd'hui sont une véritable hérésie d'un point de vue hygiéniste (préserver et améliorer la santé).

Il a fallu attendre janvier 2010 pour pouvoir disposer d'une étude sérieuse (Influence of Body Position on Defecation in Humans - Ryuji Sakakibara, Toho University) pour pouvoir conclure avec Giulia Enders (Le charme discret de l'intestin) qu'

"En position accroupie, le canal intestinal est droit comme une autoroute et tout ce qui y circule va droit au but"
 On notera également que la position accroupie, où les genoux sont relevés vers le ciel contraste fortement avec la posture de zazen où les genoux touchent le sol même si, des fois, on s'ennuie un peu en zazen.

Dans la suite du texte Dogen explique avec beaucoup de détails comment s'y prendre lorsqu'il y a des toilettes qui, je suppose, devaient ressembler à ce que nous appelons des toilettes turcs mais que les turcs appellent des toilettes grecques. Pour les grecs ce sont des toilettes bulgares. C'est comme ça jusqu'au japon, où on parle de toilettes chinoises.

Si Dogen ne parle pas de la posture sinon pour dire "vous vous accroupissez et déféquez" en revanche il parle de l'attitude à avoir

"Gardez le silence. Ne bavardez pas, ne riez pas à travers les murs. Ne chantez pas. Ne laissez pas couler la morve ; ne crachez pas. Ne vous brutalisez pas ; ne poussez pas..."

Notez qu'en position accroupie, il n'est pas nécessaire de pousser. Une étude de 2003 (Comparison of Straining During Defecation in Three Positions: Results and Implications for Human Health - Sikirov) montre que l'on réduit le temps de moitié en position accroupie par rapport à la position assise (51 secondes environ contre 130 en position assise) ce qui signifie que c'est plus facile.

La question qui reste à poser est celle de l'état d'esprit. Comme pour la cuisine, le point important c'est l'absence de précipitation et l'attention que l'on porte à ne pas gaspiller ni  l'eau ni les objets utilisés comme la cuvette, la spatule et enfin à tout remettre correctement à sa place. Si on peut parler de rituel, ce n'est pas nécessairement au sens religieux du mot mais dans le sens d'ensemble de règles et des habitudes fixées par la tradition. Quant à l'état d'esprit proprement dit, il apparait ici:

"Avec le cœur pur sans artifice, lavez-vous avec soin"


 ----------------- Extrait d'un échange sur un forum --------------------------

Dany a écrit :
Etrange comportement.


Je trouve encore plus étrange de lire des études scientifiques sérieuses et probantes et de ne pas en tenir compte.

Si je vous explique que vous êtes un gros con avec des études scientifiques sérieuses et que vous n'en tenez pas compte ce n'est peut-être pas parce que vous êtes un gros con mais peut-être que je ne m'y prends pas de la meilleure manière pour vous l'expliquer.


Dany a écrit : C'est en relation avec une pratique spiritualiste quelconque ?


Oui, zazen. Cela consiste également à s’assoir mais pas en position accroupie. Idéalement il faut s’asseoir sur un zafu dans la position du lotus avec le dos bien droit et les épaules détendues

Dany a écrit : Ou peut être la nostalgie des wc à pédales ? (typiquement français d'antan, ça)


Ou peut-être se souvenir de ses vies antérieures où nous déféquions tous en position accroupie. La connerie est souvent un problème de mémoire. Plus vous avez la mémoire courte plus vous êtes un gros con.

"De tout temps, la position accroupie a été la position naturelle pour faire ses besoins : l'art de trôner sur une cuvette ne remonte qu'au XVIIIème siècle, date à laquelle les petits coins ont trouvé leur place entre quatre murs." Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - L'art de bien chier en quelques leçons - et pourquoi le sujet a son importance


Dany a écrit : EDIT: Je viens de lire l'étude (pas celle sur les lapins, parce que tu est incapable de la trouver... par contre, pour la merde, pas de problème, hein ?)


Donc, maintenant que vous avez lu cette étude vous allez déféquer en position accroupie et faire zazen sur un zafu, hein?
mais peut-être que vous préférez rester un gros con. Vous préférez certainement prendre le risque de choper des hémorroïdes ou la diverticulite, maladies qui n'existent quasiment pas dans les pays où on défèque en position accroupie. Selon certains médecins le fait de s'assoir sur les toilettes "augmenteraient considérablement le risque de varices, d'accident vasculaire cérébral ou encore de malaises aux toilettes?" Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - p32

Dany a écrit : Tu ferrais mieux, justement, de t'acheter un wc à pédales (ça doit encore exister, non ?). Ce serait un peu moins acrobatique.


J'y songe mais le remplacement coûte assez cher. En revanche il est possible d'adapter soit un tabouret classique soit un tabouret spécial comme celui-ci :
http://images.elephantjournal.com/wp-co ... e8fcda.jpg

Maître Dôgen - Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil [Sanjûshichibon bodai bunpô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 6

Enfin le Tome 6 dans lequel il y a un passage qui semble être passé inaperçu de beaucoup de lecteurs de Dogen. C'est pourquoi je ne parlerais ni de Gyoji ni du Bendowa que l'on trouve également dans ce tome.

Le texte commence ainsi :

"Il y a le kôan des anciens éveillés, c'est-à-dire l'enseignement, la pratique et l'attestation des trente-sept préceptes auxiliaires de l'Eveil. Ceux-ci s'entrelacent dans le sens ascendant et dans le sens descendant à tous les niveaux et, de ce fait ils constituent le köan de l'entrelacement."

Ce qui est intéressant dans ce texte c'est le caractère extrêmement concret de ce qu'il y a à faire d'une part et d'autre part l'entrelacement implique une absence de hiérarchie ou d'ordre dans lesquels on doit pratiquer ces préceptes. On pense à tort que zazen ne consiste qu'à penser à partir de la non-pensée et qu'il suffit d'abandonner corps et esprit pour s'éveiller. Ce texte montre bien que Zazen ne se limite pas à ces deux prérogatives très vagues laissées pas Dogen. Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil sont les suivants:

- Les quatre fixations de l'attention
- Les quatre résolutions correctes
- Les quatre intentions miraculeuses
- Les cinq racines
- les cinq forces
- les sept facteurs d'Eveil
- L'octuple voie juste

Je renvoie au texte pour le détail de chacun des préceptes auxiliaires de l'Eveil. Il y en a un qui m'interpelle plus particulièrement. Il fait partie des  quatre fixations de l'attention

- Premièrement observer que le corps est impur
- Deuxièmement, observer que la reception sensorielle n'est autre que souffrance.
- Troisièmement observer que le coeur est impermanent
- Quatrièmement observer que l'existant est dépourvu de nature propre.

C'est donc le deuxième qui m'intéresse.

"Observer que la réception sensorielle n'est autre que souffrance veut dire que la souffrance est la réception sensorielle.(...) C'est la chair à vif qui est la réception sensorielle, et c'est la chair à vif qui est la souffrance. Cela veut dire que c'est la chair à vif qui échange un melon mûr bien sucré contre une calebasse amère. Celle-ci est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur. Voilà la pratique et l'attestation d'un pouvoir miraculeux (...) Bien que le melon sucré soit sucré jusqu'à son calice et que la calebasse amère soit amère jusqu'à sa racine, il n'est pas facile de chercher d'où vient l'amertume. Interrogez-vous vous-même : Qu'est-ce donc que l'amertume?"
Y. Orimo rapelle que le mot utilisé pour amertume signifie également souffrance. Elle ajoute:

"Pour que se réalise l'amertume en tant que goût, il faut trois facteurs : la racine qui est la langue, l'objet qui est la calebasse et la conscience qui résulte de la rencontre de la racine avec son objet. D'où vient la difficulté de déterminer d'où vient l'amertume ; il est impossible de localiser celle-ci en dehors du circonstanciel. L'amertume est à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, à la fois du moi et de l'autre, de l'actif et du passif. Le terme shujo les êtres, plus précisément la foule des êtres met bien en relief ce caractère non localisable de l'amertume c'est à dire la souffrance."
Si comme le dit Dogen : La calebasse "est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur", alors les êtres dépourvus de cœur "mushin" qui selon Y. Orimo désigne les existants non sensibles tels que les plantes, les minéraux,  sont également susceptibles d'avoir la chair à vif et de ressentir l'amertume.  

S'ils sont dépourvus de cœur alors il ne s'agit pas d'animisme puisque le cœur désigne à la fois l'organe, le mental et la conscience. Pour Dogen la souffrance est plus fondamentale que le mental ou la conscience. Je ne sais pas jusqu'où on peut penser qu'un caillou a la chair à vif sans lui attribuer une conscience de la souffrance induite par cette chair à vif. Néanmoins penser ainsi devrait permettre de faire naitre une pensée plus écologique du monde qui nous entoure. Personnellement je vois dans cette idée toute la radicalité éthique de Dogen.

De plus, je conteste l'idée que la souffrance n'existe que par la saisie du mental. La souffrance se situe à un niveau bien plus profond. Se débarrasser du mental ne permet absolument pas de se débarrasser de la souffrance. Ce serait trop facile, une lobotomie ou des électrochocs suffiraient pour se débarrasser une fois pour toute du mental et trouver le bonheur éternel mais qui voudrait d'un tel bonheur?

Sortir du samsara implique une compréhension beaucoup plus fine de la souffrance qu'on ne le pense parfois. On n'en sort pas en s'anesthésiant ou en fuyant la souffrance mais au contraire en observant avec curiosité chaque sensation même si elles sont amères et désagréables.