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Maître Dôgen - Purification - [Senjô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

J'ai souvent entendu parler de ce texte fort curieux dans lequel Dogen explique sérieusement comment déféquer. A première lecture on pourrait croire que le propos est seulement hygiéniste. Pour pouvoir pratiquer la Voie, il est préférable d'avoir un corps en bonne santé. Seulement, il y a plein de détails qui laissent percevoir la dimension également spirituelle dans ce qu'il y a de plus trivial. Y. Orimo, le dit mieux que moi "La loi de l'Eveillé se réalise comme présence lorsque sont purifiés le corps et le cœur, le visible et l'invisible, le dedans et le dehors."

Comme souvent le texte s'appuie sur une citation, ici c'est le Sûtra des trois mille manières majestueuses des grands moines: 
"Le corps pur veut dire se laver après avoir uriné et déféqué..." 
 Mais c'est surtout le Sûtra de l'ornementation fleurie qui est le plus explicite:
"Quand vous urinez et déféquez, vous faites le vœu que les êtres soient lavés de la souillure et de l'impureté et qu'ils conjurent l'obscénité, la colère et l'idiotie."
Pensez-y la prochaine fois que vous allez aux toilettes. Dogen commente le texte ainsi :

"Le corps n'est originellement ni pur ni impur. Il en va de même pour la multitude des existants. L'eau n'a jamais été ni pourvue ni dépourvue des sentiments et des émotions ; le corps n'a jamais été pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions. Il en va de même pour la multitude des existants. Tel est l'enseignement de l'Eveillé, du Vénéré du monde"

Dans les notes en bas de page Y. Orimo renvoie au chapitre Mujô-seppô du Shobogenzo pour l'explication de l'expression "Mizu imada jö-hijô niarazu" qui signifie "ni pourvu ni dépourvu des sentiments et des émotions.". Cela signifie que pour Dogen il n'y a pas une frontière claire entre l'organique et l'inorganique. De fait, la matière organique "compose la biomasse vivante et morte (nécromasse) au sein d'un cycle décomposition/biosynthèse où une partie de cette matière est fossilisée, minéralisée ou recyclée dans les écosystèmes et agro-écosystèmes" (wiki). Originellement l'eau n'est ni pure ni impure car elle peut se charger et se décharger en impureté. En prendre conscience permet de ne pas projeter nos propres sentiments et émotions sur ce qui, n'en est ni pourvu ni dépourvu de ces mêmes émotions et sentiments.

"Quand on pratique la Voie sous un arbre ou sur un sol découvert, il n'y a pas de toilettes."
On notera au passage qu'on ne pratique pas la voie que dans un dojo mais que l'on peut faire zazen  partout. Ce qui pose problème, pour Dogen, quand on défèque dans la nature, ce n'est pas l'absence de toilettes mais la difficulté de se laver.

"On se lave donc avec l'eau de la vallée ou du fleuve le plus proche. Voici comment : faute de cendre on fait des boules de boue au nombre de deux fois sept. Après avoir enlevé et plié la robe de la Loi, on prend de la terre non pas noire mais jaune, et on découpe une boule (...) On en dispose sept, puis sept autres (...) Puis on met à côté des pierres pour frotter. Alors on défèque. Après la défécation, on utilise une spatule de bambou ou du papier."
Le texte continue encore longtemps dans ce registre. Je vous renvoie au texte si cela vous passionne. On comprend alors mieux pourquoi Dogen en parle. Il en parle parce que cela ne devait pas être aussi simple qu'aujourd'hui et que chacun devait avoir sa petite technique. On laissera de côté la question de savoir si le nombre 7 qui revient souvent dans le texte est un chiffre ayant une valeur symbolique ou un moyen mnémotechnique.

Ce qui est curieux, en revanche c'est que Dogen ne parle pas de la meilleure posture pour déféquer alors qu'en général il est plutôt disert sur cette question quand il s'agit de zazen. C'est bien dommage parce que rare sont ceux qui savent que la posture accroupie est la meilleure et que nos toilettes à l'occidentale d'aujourd'hui sont une véritable hérésie d'un point de vue hygiéniste (préserver et améliorer la santé).

Il a fallu attendre janvier 2010 pour pouvoir disposer d'une étude sérieuse (Influence of Body Position on Defecation in Humans - Ryuji Sakakibara, Toho University) pour pouvoir conclure avec Giulia Enders (Le charme discret de l'intestin) qu'

"En position accroupie, le canal intestinal est droit comme une autoroute et tout ce qui y circule va droit au but"
 On notera également que la position accroupie, où les genoux sont relevés vers le ciel contraste fortement avec la posture de zazen où les genoux touchent le sol même si, des fois, on s'ennuie un peu en zazen.

Dans la suite du texte Dogen explique avec beaucoup de détails comment s'y prendre lorsqu'il y a des toilettes qui, je suppose, devaient ressembler à ce que nous appelons des toilettes turcs mais que les turcs appellent des toilettes grecques. Pour les grecs ce sont des toilettes bulgares. C'est comme ça jusqu'au japon, où on parle de toilettes chinoises.

Si Dogen ne parle pas de la posture sinon pour dire "vous vous accroupissez et déféquez" en revanche il parle de l'attitude à avoir

"Gardez le silence. Ne bavardez pas, ne riez pas à travers les murs. Ne chantez pas. Ne laissez pas couler la morve ; ne crachez pas. Ne vous brutalisez pas ; ne poussez pas..."

Notez qu'en position accroupie, il n'est pas nécessaire de pousser. Une étude de 2003 (Comparison of Straining During Defecation in Three Positions: Results and Implications for Human Health - Sikirov) montre que l'on réduit le temps de moitié en position accroupie par rapport à la position assise (51 secondes environ contre 130 en position assise) ce qui signifie que c'est plus facile.

La question qui reste à poser est celle de l'état d'esprit. Comme pour la cuisine, le point important c'est l'absence de précipitation et l'attention que l'on porte à ne pas gaspiller ni  l'eau ni les objets utilisés comme la cuvette, la spatule et enfin à tout remettre correctement à sa place. Si on peut parler de rituel, ce n'est pas nécessairement au sens religieux du mot mais dans le sens d'ensemble de règles et des habitudes fixées par la tradition. Quant à l'état d'esprit proprement dit, il apparait ici:

"Avec le cœur pur sans artifice, lavez-vous avec soin"


 ----------------- Extrait d'un échange sur un forum --------------------------

Dany a écrit :
Etrange comportement.


Je trouve encore plus étrange de lire des études scientifiques sérieuses et probantes et de ne pas en tenir compte.

Si je vous explique que vous êtes un gros con avec des études scientifiques sérieuses et que vous n'en tenez pas compte ce n'est peut-être pas parce que vous êtes un gros con mais peut-être que je ne m'y prends pas de la meilleure manière pour vous l'expliquer.


Dany a écrit : C'est en relation avec une pratique spiritualiste quelconque ?


Oui, zazen. Cela consiste également à s’assoir mais pas en position accroupie. Idéalement il faut s’asseoir sur un zafu dans la position du lotus avec le dos bien droit et les épaules détendues

Dany a écrit : Ou peut être la nostalgie des wc à pédales ? (typiquement français d'antan, ça)


Ou peut-être se souvenir de ses vies antérieures où nous déféquions tous en position accroupie. La connerie est souvent un problème de mémoire. Plus vous avez la mémoire courte plus vous êtes un gros con.

"De tout temps, la position accroupie a été la position naturelle pour faire ses besoins : l'art de trôner sur une cuvette ne remonte qu'au XVIIIème siècle, date à laquelle les petits coins ont trouvé leur place entre quatre murs." Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - L'art de bien chier en quelques leçons - et pourquoi le sujet a son importance


Dany a écrit : EDIT: Je viens de lire l'étude (pas celle sur les lapins, parce que tu est incapable de la trouver... par contre, pour la merde, pas de problème, hein ?)


Donc, maintenant que vous avez lu cette étude vous allez déféquer en position accroupie et faire zazen sur un zafu, hein?
mais peut-être que vous préférez rester un gros con. Vous préférez certainement prendre le risque de choper des hémorroïdes ou la diverticulite, maladies qui n'existent quasiment pas dans les pays où on défèque en position accroupie. Selon certains médecins le fait de s'assoir sur les toilettes "augmenteraient considérablement le risque de varices, d'accident vasculaire cérébral ou encore de malaises aux toilettes?" Guilia Enders - Le charme discret de l'intestin - p32

Dany a écrit : Tu ferrais mieux, justement, de t'acheter un wc à pédales (ça doit encore exister, non ?). Ce serait un peu moins acrobatique.


J'y songe mais le remplacement coûte assez cher. En revanche il est possible d'adapter soit un tabouret classique soit un tabouret spécial comme celui-ci :
http://images.elephantjournal.com/wp-co ... e8fcda.jpg

Maître Dôgen - Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil [Sanjûshichibon bodai bunpô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 6

Enfin le Tome 6 dans lequel il y a un passage qui semble être passé inaperçu de beaucoup de lecteurs de Dogen. C'est pourquoi je ne parlerais ni de Gyoji ni du Bendowa que l'on trouve également dans ce tome.

Le texte commence ainsi :

"Il y a le kôan des anciens éveillés, c'est-à-dire l'enseignement, la pratique et l'attestation des trente-sept préceptes auxiliaires de l'Eveil. Ceux-ci s'entrelacent dans le sens ascendant et dans le sens descendant à tous les niveaux et, de ce fait ils constituent le köan de l'entrelacement."

Ce qui est intéressant dans ce texte c'est le caractère extrêmement concret de ce qu'il y a à faire d'une part et d'autre part l'entrelacement implique une absence de hiérarchie ou d'ordre dans lesquels on doit pratiquer ces préceptes. On pense à tort que zazen ne consiste qu'à penser à partir de la non-pensée et qu'il suffit d'abandonner corps et esprit pour s'éveiller. Ce texte montre bien que Zazen ne se limite pas à ces deux prérogatives très vagues laissées pas Dogen. Les trente-sept auxiliaires de l´Éveil sont les suivants:

- Les quatre fixations de l'attention
- Les quatre résolutions correctes
- Les quatre intentions miraculeuses
- Les cinq racines
- les cinq forces
- les sept facteurs d'Eveil
- L'octuple voie juste

Je renvoie au texte pour le détail de chacun des préceptes auxiliaires de l'Eveil. Il y en a un qui m'interpelle plus particulièrement. Il fait partie des  quatre fixations de l'attention

- Premièrement observer que le corps est impur
- Deuxièmement, observer que la reception sensorielle n'est autre que souffrance.
- Troisièmement observer que le coeur est impermanent
- Quatrièmement observer que l'existant est dépourvu de nature propre.

C'est donc le deuxième qui m'intéresse.

"Observer que la réception sensorielle n'est autre que souffrance veut dire que la souffrance est la réception sensorielle.(...) C'est la chair à vif qui est la réception sensorielle, et c'est la chair à vif qui est la souffrance. Cela veut dire que c'est la chair à vif qui échange un melon mûr bien sucré contre une calebasse amère. Celle-ci est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur. Voilà la pratique et l'attestation d'un pouvoir miraculeux (...) Bien que le melon sucré soit sucré jusqu'à son calice et que la calebasse amère soit amère jusqu'à sa racine, il n'est pas facile de chercher d'où vient l'amertume. Interrogez-vous vous-même : Qu'est-ce donc que l'amertume?"
Y. Orimo rapelle que le mot utilisé pour amertume signifie également souffrance. Elle ajoute:

"Pour que se réalise l'amertume en tant que goût, il faut trois facteurs : la racine qui est la langue, l'objet qui est la calebasse et la conscience qui résulte de la rencontre de la racine avec son objet. D'où vient la difficulté de déterminer d'où vient l'amertume ; il est impossible de localiser celle-ci en dehors du circonstanciel. L'amertume est à la fois de l'extérieur et de l'intérieur, à la fois du moi et de l'autre, de l'actif et du passif. Le terme shujo les êtres, plus précisément la foule des êtres met bien en relief ce caractère non localisable de l'amertume c'est à dire la souffrance."
Si comme le dit Dogen : La calebasse "est amère pour la peau, la chair, les os et la moelle ; elle est amère aussi bien quand (la chair à vif) est munie du cœur que quand (la chair à vif) est démunie du cœur", alors les êtres dépourvus de cœur "mushin" qui selon Y. Orimo désigne les existants non sensibles tels que les plantes, les minéraux,  sont également susceptibles d'avoir la chair à vif et de ressentir l'amertume.  

S'ils sont dépourvus de cœur alors il ne s'agit pas d'animisme puisque le cœur désigne à la fois l'organe, le mental et la conscience. Pour Dogen la souffrance est plus fondamentale que le mental ou la conscience. Je ne sais pas jusqu'où on peut penser qu'un caillou a la chair à vif sans lui attribuer une conscience de la souffrance induite par cette chair à vif. Néanmoins penser ainsi devrait permettre de faire naitre une pensée plus écologique du monde qui nous entoure. Personnellement je vois dans cette idée toute la radicalité éthique de Dogen.

De plus, je conteste l'idée que la souffrance n'existe que par la saisie du mental. La souffrance se situe à un niveau bien plus profond. Se débarrasser du mental ne permet absolument pas de se débarrasser de la souffrance. Ce serait trop facile, une lobotomie ou des électrochocs suffiraient pour se débarrasser une fois pour toute du mental et trouver le bonheur éternel mais qui voudrait d'un tel bonheur?

Sortir du samsara implique une compréhension beaucoup plus fine de la souffrance qu'on ne le pense parfois. On n'en sort pas en s'anesthésiant ou en fuyant la souffrance mais au contraire en observant avec curiosité chaque sensation même si elles sont amères et désagréables.

Gérard Pilet - Actualiser la Voie - Commentaires du Genjo Koan de Maître Dogen

La première édition date de 2007. Non seulement c'est un commentaire remarquable du Genjo Koan mais il y a aussi de nombreux mondo (question réponse) qui sont très intéressants.

Le premier point c'est que le commentaire de Gérard Pilet se base sur la traduction de Maître Taisen Deshimaru (Volume 2 de l'intégrale, édition AZI 1996)

J'ai lu quelque part que quelqu'un estimait la traduction de Deshimaru approximative mais d'une grande justesse. 

On peut avoir l'impression parfois qu'il ne s'agit pas du même texte par exemple:

Dans la traduction de T. Deshimaru :

"Lorsque les gens commencent à rechercher la Voie, celle-ci demeure encore très lointaine. Mais après avoir reçu la transmission authentique, vous pouvez devenir immédiatement un vrai moine."

Dans la traduction de Y. Orimo :

"Lorsque l’homme recherche la Loi pour la première fois, il s’en trouve éloigné de mille lieues. Lorsque la Loi est déjà transmise en lui avec justesse, aussitôt se trouve-t-il à son état originel sans souillure"

Les deux traductions ne s'opposent pas mais celle de Deshimaru restreint considérablement le sens. 

Autre exemple, ce qui donnait dans la traduction de S. Okumura
"Ainsi, s'il existait des poissons qui nagent ou des oiseaux qui volent seulement après avoir étudié toute l'eau ou tout le ciel, ils ne trouveraient ni chemin ni place. Lorsque nous faisons nôtre ce lieu même, notre pratique devient l'actualisation de la réalité." Dogen

Dans la traduction de T. Deshimaru : 

"Cependant, si le poisson ou l'oiseau voulaient aller dans l'eau ou le ciel après avoir étudié le ciel et l'eau, ils ne pourraient y trouver ni saisir un chemin. Si nous pouvons atteindre ce lieu, cet espace qui ne peut s'exprimer par le langage, toute nos actions deviennent satori, toutes nos actions deviennent genjo koan." Dogen

Dans le texte d'Okumura j'entends la même chose que dans un texte de Descartes qui dit que perdu dans une forêt la meilleure chose à faire c'est de prendre une direction et de s'y tenir jusqu'à sortir de la forêt plutôt que de tergiverser. Dans la traduction de Deshimaru j'entends plutôt une diatribe contre l'intellect. 

Dans la traduction de Y. Orimo la suite du texte semble donner raison à Deshimaru :
"les limites de nos connaissances restent inconnaissables du fait même que nos connaissances naissent ensemble et vont ensemble avec la Voie de l’Éveillé qui pénètre aux  tréfonds de nous-mêmes. Ne  considérez  pas  que  ce  que  vous avez obtenu devienne toujours le savoir et la vision qui vous appartiennent et que ce soit connu par la pensée et l’entendement. Quoique l’Éveil attesté se réalise immédiatement comme  présence,  ce  qui  demeure en  secret ne  se  réalise  pas  toujours  comme vision." Dogen
Du fait que nous cheminons avec le bouddhisme et que nous ne pouvons pas en avoir une vision exhaustive on pourrait être tenté de se l'approprier pas à pas au point de la considérer comme notre propre vision du bouddhisme mais Dogen nous met en garde : Ce que nous appréhendons par la pratique n'est pas de l'ordre de l'intellect, ce n'est donc pas un point de vue. Gérard Pilet dira le Dharma n'est pas une philosophie. Il s'agit de voir le réel tel qu'il est. Il ne s'agit pas d’échafauder une théorie sur celui-ci.

Passons au commentaire de Gerard Pilet qui évoque Mujo seppo
"Genjo Koan, c'est aussi se laisser enseigner par les phénomènes de notre vie : chacun d'eux contient pour nous un enseignement mais bien souvent on ne l'entend pas. Pourquoi? Parce que face aux phénomènes, on est dans une attitude de saisie ou de rejet. (...) Ce n'est pas le Bouddha qui a créé le Dharma. Le Dharma est inhérent à l'ordre cosmique mais le Bouddha a su l'entendre parce qu'il s'est laissé enseigner par les phénomènes."
 C'est la raison pour laquelle si le zazen dure relativement longtemps, plusieurs fois par jour, pendant plusieurs jours, nous sommes susceptible de lâcher prise sur la saisie et le rejet car au bout d'une période de temps relativement longue il n'y a plus rien à saisir. Ce qui se passe autour de nous peut alors se faire entendre. Moins il se passe de chose autour de nous et plus l'écoute se fait attentive. Plus nous prenons l'habitude d'être attentif en zazen plus cette attention se poursuit en dehors de zazen. C'est aussi un éveil des sens. La gen maï qui n'est pourtant qu'une soupe de riz avec des légumes, le matin après zazen parait parfois incroyablement délicieuse alors que c'est tous les matins la même gen maï.

"S'étudier soi-même de pratique à partir de l'immobilité de la posture et du non-agir : on ne fait même pas zazen, on laisse faire zazen. C'est ce non-agir qui ouvre à l'autre dimension de la vie."
mais en même temps

Dans le Eihei Koroku, Maître Dogen dit : " Vous êtes déjà cela, mais avez-vous mis cela à exécution" (...) "Si notre esprit change, les phénomènes de notre vie changent et l'attitude des existences qui nous entourent change également." (...) " Si on s'y engage d'un seul corps et d'un seul esprit en s'oubliant soi-même,on réalise l'exacte concentration."(...) une réponse totale aux situations qui se présentent..."
 Cela concerne les situations mais aussi évidement notre rapport aux autres:
"Il n'existe pas d'éveil individuel séparé de l'éveil de toutes les existences."(...) c'est l'illusion du moi et du mien qui empêche la mise en résonance avec cet éveil universel"(...)"Il n'y a pas de retour possessif sur l'éveil pour celui qui a réalisé l'éveil. L'éveil a été actualisé, c'est tout. Et s'il a été actualisé, c'est parce que l'illusion du moi s'est évanouie."
Il devient alors possible d'entendre Mujo Seppo

"La nature chante le Dharma mais quel esprit peut l'entendre? Assurément pas l'esprit saturé de pensées, attaché au moi et au mien. Les expérience d'éveil de Maître Reiun et Maître Kyogen n'ont rien de magique mais c'est tout simplement que l'homme ordinaire dominé par son mental est sourd et aveugle à ce sermon sans parole. Lorsque l'esprit ordinaire est abandonné, on dévient sensible au sermon sans parole de l'univers qui ne cesse de proclamer le Dharma. Pour y être sensible, l'esprit ordinaire doit devenir paisible et silencieux et laisser place à l'esprit de Bouddha."

Maître Dôgen - Profonde foi en la loi de causalité [Jinshin-inga] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 8

"Quel est le point de vue zen soto sur la renaissance? C'est une question difficile parce que je pense que Dogen Zenji prône "ne pas savoir" à ce propos" écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan

Dogen ne prône pas "ne pas savoir" mais "clarifier la loi de causalité". Dans ce texte Dogen reprend un kôan dont il a déjà parlé dans La grande pratique [Daishugyô] (Tome 5), l'histoire d'un moine qui ayant mal répondu à une question fut condamné à renaitre cinq cent fois sous la forme d'un renard sauvage. 

La question était "Une personne de la grande pratique tombe-t-elle ou non dans la loi de causalité?" Il a répondu négativement alors qu'il aurait du répondre "Elle clarifie la loi de causalité"

"Clarifier la loi de causalité n'est autre que croire profondément à celle-ci. C'est grâce à cette foi que celui qui l'entend se libère des mauvaises voies"(...)"Le dix-neuvième patriarche (indien), le vénérable Kumâralâta dit: (...) En voyant le bon mourir jeune et le méchant vivre longtemps, ou bien en voyant le brigand connaître la fortune et le juste connaître l'infortune, les gens renient tout de suite la loi de causalité et disent qu'il n'y a pas de récompense ni de châtiment. Ils ne savent pas que les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres sans la moindre erreur tout comme l'ombre qui suit la forme et la résonance qui suit le son."
Dogen conclut en disant "Nous le savons, le haut patriarche n'a jamais nié la loi de causalité".On comprend aussi que si les rétributions des actes interfèrent les unes avec les autres, elles sont difficilement prévisibles si nous ne sommes pas un bouddha. C'est ici qu'il faut loger le "ne pas savoir", non pas au niveau du principe des renaissances et de rétribution des actes mais au niveau de la manière exacte dont ça fonctionne dans les faits. Au niveau du principe c'est assez simple :

"En un mot le principe de la Voie sur lequel est fondée la loi de causalité est net et intègre ; on n'y trouve pas la moindre partialité. Ceux qui font le mal tombent bas, et ceux qui pratiquent le bien montent"
De plus, si Dogen parle parfois de "l'océan de la boudhéité" il ne faut pas confondre celui-ci avec le Soi ou la conscience universelle. Dogen est très clair sur ce point :
"Dire qu'après la mort, les êtres retournent à l'océan de la nature, au grand Moi" est également la vue des personnes hors de la Voie"
Un dernier point, pour Dogen, le fait de connaitre ses vies antérieures n'est nullement le signe de l'éveil. En effet, le fait que le moine sache que cela fait cinq cent vies qu'il renait sous la forme d'un renard sauvage ne suffit pas à le tirer d'affaire, même si c'est bien cela qui le pousse à rencontrer un maître.
"Il y en a qui ont obtenu, de façon innée, le pouvoir surnaturel de connaître leurs vies antérieures. Et pourtant, ils n'ont pas pour autant obtenu la graine de l'éveil parfait ; ils auraient plutôt éprouvé l'effet de leurs mauvais actes. Le Vénéré du monde expose largement ce principe de la Voie au profit des humains et des divinités. S'il y en a qui l'ignorent, c'est parce qu'ils ont négligé les études"
D'où l'intérêt d'étudier les textes.

Shohaku Okumura - Réaliser Genjôkôan - La clé du Shôbôgenzô de Dôgen

Shohaku Okumura est un maître japonais, disciple d'Uchiyama Rôshi. Dans ce commentaire du Genjokôan de Dogen, il y a à prendre et à laisser dans ce texte qui date de 2010 et publié en français en 2016.

A prendre, on trouve bien sûr au début une traduction du texte réalisée par Shohaku Okumura (différente de celle de Y. Orimo consultable ici) dont j’extraie le passage suivant:

"Se porter vers toutes choses pour manifester la pratique-éveil est illusion. Toutes choses venant et manifestant la pratique-éveil à travers le soi est réalisation." Dogen

 On peut voir dans ce retournement de la perspective une expression de Mujo seppo.


p66 Shohaku Okumura écrit:

"... Du point de vue de prajna, si nous pensons qu'il existe des lieux ou des conditions fixes qui s'appellent "samsara", "nirvana","illusion" et "éveil" notre pratique ne devient alors qu'une simple tentative d'évasion de ce que nous considérons indésirable. Dans ce cas essayant de nous en évader, en réalité nous les créons"(...)"Dogen inverse ce que nous apprend le Soutra du Cœur et revient à des expressions positives de la réalité. Il dit que les cinq agrégats ne sont pas des obstacles à l'éveil parce qu'ils sont eux-mêmes des manifestations de l'impermanence et de l'absence d'existence indépendante; ils expriment la réalité de tous les êtres et sont donc prajna. Il faut accepter le corps et esprit en tant qu'un ensemble des cinq agrégats qui sont prajna, d'après Dogen, et s'en servir pour pratiquer ; il n'est pas possible de fuir ni le corps, ni l'esprit ni les cinq agrégats."
 On comprend alors mieux pourquoi le corps est si important chez Dogen car c'est seulement grâce au corps que nous expérimentons l'impermanence et l'absence d'existence indépendante aussi bien de nous-même que des choses qui nous environnent. C'est pourquoi les choses elles-mêmes sont un source d'enseignement.

"Il n'est pas possible de contrôler les myriades de dharmas, les saisir ou nous y attacher; il faut simplement ouvrir la main de la pensée"
Ouvrir la main de la pensée est une belle expression que Shohaku Okumura reprend de d'Uchiyama Rôshi car elle montre bien la dimension corporelle de l'esprit.

p83 Shohaku Okumura écrit:
"En abandonnant les pensées, en lâchant la conscience, nous actualisons le soi qui est relié à tous les dharmas. Ce n'est pas le soi qui s’éveille à la réalité, mais zazen qui s'éveille à zazen, le Dharma qui s'éveille au Dharma et Bouddha qui s'éveille à Bouddha."
 La clé est là mais comment faire pour l'utiliser?

  "Ceux qui réalisent profondément l'illusion sont des bouddhas. Ceux qui sont profondément illusionnés dans la réalisation sont des êtres vivants. De plus, il y a ceux qui parviennent à la réalisation au-delà de la réalisation, et ceux qui sont illusionnés au sein de l'illusion." Dogen

 p85 Shohaku Okumura écrit:

"... Quoique soit l'intensité de notre pratique, notre motivation est tout de même fondée en partie sur l’égoïsme. Dogen affirme que ceux qui admettent le fondement égoïste de leur pratique sont des bouddhas. Ce qui veut dire que l'action de vraiment discerner cet égocentrisme est en elle-même Bouddha."
Ceux qui pratiquent de manière authentique sont des bouddhas en train de devenir des bouddhas comme le forgeron devient forgeron en forgeant. Ceux qui pratiquent sans le savoir ce sont les êtres vivants. Ceux qui parviennent à la réalisation au delà de la réalisation, ce sont les bouddhas qui sont nés avec un savoir innée (réalisation innée, pratique innée). Et enfin ceux qui sont illusionnés au sein de l'illusion sont ceux qui recherchent l'éloge d'autrui en montrant que leur pratique et leur savoir du Dharma sont en accord mais du coup leur pratique n'est pas authentique. Elle n'est pas authentique parce qu'elle superpose à la réalité une image de la réalité.
P93 Shohaku Okumura écrit:

"Notre zazen n'est pas une méthode pour corriger la déformation de nos cartes conceptuelles."

Nous nous asseyons sur nos cartes conceptuelles et on laisse passer.

"Nous laissons simplement les pensées monter et nous les laissons simplement disparaître. Nous ne nions ni n'affirmons rien pendant zazen. Il est possible de le faire parce que nous sommes simplement assis en face d'un mur sans aucune des interactions directes que nous avons l'habitude avec les autres personnes, les êtres et les objets"(...)"C'est abandonner corps et esprit. Toutefois, les pensées reviennent immédiatement pendant notre assise, notre pratique est donc de simplement continuer à lâcher tout ce qui nous vient à l'esprit."
Ce qui est incroyable c'est qu'une pratique qui n'a vraiment rien de magique (puisqu'il suffit de s'assoir et de laisser passer ses pensées) puisse nous transformer en bouddha vivant.

On notera que la traduction de certains passages le sens du texte s'éclaire et j'avoue que je n'avais pas bien compris ce que Dogen voulait dire quand il dit dans la traduction de Y. Orimo:

"Cependant, s’il y avait des poissons ou des oiseaux qui tentent d’aller dans l’eau et dans le ciel après en avoir parcouru toute l’étendue, ceux-ci  ne  devraient  obtenir  ni chemin ni lieu dans l’eau et le ciel. S’ils obtiennent ce lieu, cette pratique quotidienne va de  pair  avec eux,  et voilà  que le kôan se  réalise  comme  présence !" 
Dans la traduction de S. Okumura
"Ainsi, s'il existait des poissons qui nagent ou des oiseaux qui volent seulement après avoir étudié toute l'eau ou tout le ciel, ils ne trouveraient ni chemin ni place. Lorsque nous faisons nôtre ce lieu même, notre pratique devient l'actualisation de la réalité."
Je suppose que la traduction de Y. Orimo est plus littérale mais celle de S. Okumura est plus claire. Il n'est pas possible de connaitre la totalité du réel (le Dharma) avant de commencer à pratiquer mais c'est en pratiquant qu'on découvre la voie qui mène à la totalité du réel (au Dharma).

De même, il y a une autre image que je n'avais pas compris dans la traduction de Y. Orimo:

"Tant que la Loi n’atteint pas encore sa plénitude dans le corps et le cœur, on la trouve déjà suffisante. Si la Loi imprègne le corps et le cœur, on trouve là quelque manque.  Par  exemple,  lorsque,  monté  dans  un  bateau,  on  prend  le  large  sur  une mer sans montagnes autour et regarde les quatre orients, la mer paraît seulement ronde, et d’autres aspects n’apparaissent point. Cependant, cette vaste mer n’est ni ronde ni carrée,  et  on  ne  saurait  jamais  épuiser  ses  vertus retenues.  Elle  paraît  comme  un palais, comme un joyau. C’est seulement là où parvient mon œil qu’elle paraît ronde pour l’instant.

Il  en  va  de  même  pour  les  dix  mille  existants.  Bien  que  ce  monde  de  poussière ainsi  que les  domaines  qui  dépassent  les normes de  ce monde soient  revêtus  de nombreux aspects, on ne perçoit et n’appréhende que dans la mesure où parvient la puissance de l’œil avec nos études. Pour entendre le vent de la maison qui souffle depuis les dix  mille  existants,  sachez-le,  outre  les   aspects  rond  ou  carré,  il  reste  encore d’inépuisables vertus à  la mer  et à  la montagne,  et  il  existe  des  mondes  aux  quatre orients. Sachez-le, il en va de même non seulement pour ce qui nous entoure, mais aussi pour ce qui se trouve sous nos pieds et pour une goutte d’eau." Dogen
Que peut bien signifier le fait que la mer paraisse ronde?

Dans la traduction de S. Okumura:

Lorsque le Dharma n'a pas encore entièrement pénétré corps et esprit, nous pensons en être déjà remplis. Lorsque le Dharma remplit corps et esprit, nous pensons qu'il nous manque [encore] quelque chose. Par exemple lorsque nous voyageons en bateau en plein océan sans terre en vue, et que nos yeux scrutent [l'horizon dans] les dix directions, l'océan ressemble simplement à un cercle. Aucune autre forme n'apparaît. Cependant ce grand océan n'est ni rond ni carré. Il a des caractéristiques inexhaustibles. (...) Nous ne pouvons ni voir ni saisir plus loin que la puissance de notre œil d'étude et de pratique puisse voir. Lorsque nous écoutons la réalité des myriades de choses, il nous faut savoir qu'il y a des caractéristiques inépuisables dans l'océan et dans les montagnes et qu'il existe de nombreux autres mondes dans les quatre directions." Dogen
Pour S. Okumura la mer ronde est une métaphore de la perception de l'unité et la plénitude du réel.

"C'est une expérience surprenante, mais est-ce l'éveil? Est-ce le but de la pratique? Dogen répond d'un non retentissant."(...) La vraie réalisation, écrit Dogen va au-delà de la perception de l'unité des choses. Discerner que nous sommes illusionnés est la sagesse de voir la vraie réalité de notre vie."(...)" Lorsque nous constatons que notre monde se modifie en raison de l'évolution intérieure et extérieure, il nous est plus facile d'apprécier notre lien à toutes les choses, et d'abandonner notre approche égocentrique de la vie."
C'est aussi la raison pour laquelle les gens qui glosent à n'en plus finir sur leur éveil me font parfois doucement rire comme si en découvrant leur soi profond il découvrait que la terre est ronde. Ok la terre est ronde mais ne peut-on aller plus loin? Et cela va bien plus loin que le fait de ne pas savoir. (petite pensée affectueuse à Mooji :"Ne cherche aucune expérience spéciale, aucun bénéfice. Ne sois pas non plus dans l’attente, ni dans l’anticipation. Reconnais ce sentiment unique d’être, tout naturellement. Aucune autre pratique n'est nécessaire si tu poursuis la recherche avec détermination, confiance et dévotion." http://eveilphilosophie.canalblog.com/archives/2017/01/10/34789446.html). Aussi surprenant que cela puisse paraitre, pour Dogen, un sentiment de plénitude n'est pas nécessairement un signe d'éveil.

J'ai écris qu'il y avait à prendre et à laisser. Dans la rubrique, à laisser, il y a deux choses. La première c'est:

 la polémique sur le kensho de Dogen.


p118

"D'après la tradition Dogen zenji eut une expérience d'éveil lorsque Rujing qui réprimandait un moine assis à côté de Dogen s'exclama: "zazen est abandonner corps-et-esprit. Pourquoi dormez-vous?" Cette histoire est citée dans la biographie de Dogen du Denkoroku (Transmission de la lampe) de Keisan Jokin Zenji"
Des universitaires Japonais pensent que ce récit est une fiction et Shohaku Okumura pense de même sous prétexte que Dogen ne l'évoque jamais dans ses écrits.

Or dans l'introduction du texte intitulé Actes généalogiques [Shisho] Y. Orimo écrit :

Finalement Dogen ne fait aucune mention ni de la cérémonie de son propre shiho ni de son shisho conféré par Nyojo, le maître de sa vie. Cette pudeur provient sans doute de l'instruction que le disciple avait reçue de ce dernier: "Mon ancien maître, l'abbé du mont Tendô, se rappelle-t-il, nous défendait fermement de prétendre à la légère avoir obtenu la succession de la loi"
Que Dogen n'évoque jamais son propre kensho ne s'explique nullement par le fait qu'il ne l'aurait pas vécu mais par le fait que dans la tradition Soto ce n'est pas quelque chose dont on peut parler à la première personne comme du fait d'avoir obtenu la succession de la loi.

Shohaku Okumura va même plus loin puisqu'il affirme p148: "Kensho est un terme souvent utilisé dans la tradition zen rinzaï (...) Dogen n'aimait pas ce mot" il cite alors un passage du moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku]:

"Lessence du Bouddhadharma est de ne jamais voir la nature (kensho) Lesquels des vingt-huit ancêtres d'Inde et des sept bouddhas [du passé] a dit que le Bouddhadharma est simplement de voir la nature?"

dans la traduction de Y. Orimo:

"La loi de l'Eveillé n'a jamais eu pour essentiel la vision de la nature (de l'Eveillé). Où pourrait-on entendre dire les vingt-huit patriarches sous le ciel de l'ouest ainsi que les sept éveillés du passé que la loi de l'Eveillé se résume seulement à la vision de la nature (de l'Eveillé)"

Ce que conteste Dogen ce n'est pas la réalité du kensho mais le fait de réduire la Voie au Kensho ce qui est très différent.

Dans Entretien sur la pratique de la Voie [Bendowa] à la question "... nombreux sont ceux qui clarifièrent la terre du coeur grâce à une parole ou à une parcelle de verset. Tous ces gens-là n'auraient-ils pas été forcément des pratiquants de la méditation assise? La réponse de Dogen est la suivante:

"Sachez-le, hier et aujourd'hui, parmi ceux qui ont clarifié le cœur en regardant les formes-couleurs ou ceux qui se sont éveillés à la Voie en entendant la voix, nul n'a été dubitatif ni incrédule en matière de pratique de la Voie"
Autrement dit ceux qui ont eu le kensho n'ont jamais douté qu'il fallait faire zazen. Pourquoi ceux qui font zazen devraient-ils douter du kensho de ceux qui l'ont vécu?

La deuxième chose à laisser ce sont :

 Les propos de Shohaku Okumura sur les renaissances.

"Comme nous pouvons le constater, l'enseignement de Dogen sur le non soi et sa perspective sur la renaissance semblent se contredire. S'il n'y a pas de soi, ou atman, permanent et que notre corps-esprit est transitoire, quelle est l'entité qui peut chanter "je prends refuge en le Bouddha" après la mort?"(...)"Quel est le point de vue zen soto sur la renaissance? C'est une question difficile parce que je pense que Dogen Zenji prône "ne pas savoir" à ce propos"
Non! puisque c'est ce qu'il reproche à Confucius et Lao-tseu:

"...Confucius et Laozi ignorent les vies antérieures devenant la cause ; ils n'enseignent pas non plus que la vie présente portera des fruits dans les vies futures.(...) Ils n'ont jamais exposé la doctrine portant sur les vies futures. Déjà, ils doivent être une espèce niant la doctrine de la renaissance" in  Le moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku]

Du coup quand Shohaku Okumura dit qu'il ne croit "pas en la renaissance au sens littéral, mais pourtant" il ne nie "pas non plus son existence"(...)"si la renaissance existe, très bien (...)S'il n'y a pas de renaissance, je n'aurai rien à faire après ma mort..." C'est à se demander s'il est bouddhiste. On me répondra certainement qu'il a passé plus de temps que moi sur le zafu... et que blablabla je suis bien arrogant.

Si la vie présente porte des fruits dans la vie future, on comprend immédiatement que je suis le fruit de mes vies passées mais que je ne suis pas le même fruit que le fruit passé.

Quand Dogen dit "
"Vous ne savez pas, tout en possédant cette Sagesse, à travers combien de naissances et de morts vous vous êtes laissé absorber par les choses du monde qui vous fatiguaient en vain" in Le tel quel [Immo]
Il insiste sur le continuité entre deux existences et quand il dit:
"Comme la bûche ne redevient jamais bûche après avoir été réduite en cendre, il n'y a pas de retour à la vie après qu'une personne soit morte." in  [Genjôkôan]

Il insiste sur la discontinuité entre deux existences. Quand une graine est un graine elle n'est pas un arbre, l'arbre transformé en buche n'est plus un arbre et la buche devenue cendre n'est plus la buche. Il y a bien discontinuité. Seulement les cendres vont se mêler à l'humus puis à la graine qui deviendra un arbre puis à nouveau des buches. Peut-être qu'il restera quelque chose des cendres de la précédente buche dans la nouvelle buche comme un vague souvenir de vie antérieure. On ne peut pas dire pour autant que c'est la même buche.

Il faut donc éviter un double écueil:

Celui de croire qu'une infinité de vies nous attend et que nous pouvons toujours remettre la pratique à demain, en espérant que demain nous soyons encore là. Dans la mesure où nous sommes susceptible de régresser à des niveaux inférieurs nous ignorons si nous pourrons pratiquer dans la vie suivante. De plus nous pouvons sortir du cycle des renaissances dès cette vie avant même de mourir. Le nirvana n'est pas situé dans un arrière monde ou un futur inatteignable. Remettre la pratique à plus tard n'est donc pas une bonne idée.

Celui de croire que comme nous ne sommes pas la personne qui renaitra, après nous le déluge. On peut considérer que nos enfants sont aussi nos fruits, qu'une part de nous-même passe en eux. C'est d'ailleurs parfois terrifiant de voir à quel point nos enfants nous ressemblent pour le meilleur comme pour le pire. De même que nous avons tout intérêt à leur transmettre le meilleur de nous-même nous avons également intérêt à transmettre le meilleur de nous même à nos futures renaissances. Il faut bien que les talents innés aient été acquis quelque part.


Et pour finir il y a un dernier point que j'aimerais retenir.  Dans l'appendice 3, il y a une excellente biographie de Dogen qui est extraite de Dogen Kigen Mystical Realist de Hee-jin Kim. Ce point traite de:

La relation de maître à disciple chez Dogen.

 "Ju-ching (Nyojo) admirait également son disciple japonais et lui demanda une fois de devenir son assistant.(...) Cependant Dogen déclina l'offre catégoriquement. Maître et disciple étudièrent et pratiquèrent comme tels pendant deux ans (1225-1227) dans une relation quasiment idéale. Mais ceci ne doit pas suggérer qu'il n'y eut aucun conflit entre eux. Dogen reconnut plus tard que les conflits entre maître et élève sont des conditions nécessaires pour la vraie transmission du Dharma. Il écrivit: "Les efforts communs du maître et du disciple dans la pratique et la compréhension constituent les lianes entrelacées des Bouddhas et des ancêtres (busso no katto) (...)" Les "lianes entrelacées", dans le vocabulaire zen traditionnel, fait référence aux aberrations doctrinaires, les enchevêtrements intellectuels et les conflits. Dogen reconnut, contrairement à la tradition zen, les valeurs positives de tels conflits dans la rencontre entre maître et élève."
 A un interlocuteur qui soutenait que la relation maître à disciple impliquait une totale soumission du disciple à son maître, je répondais que je ne voyais absolument pas les choses ainsi. Il m'objecta alors que c'était dû à une conception purement occidentale et qu'aucun lama (le contexte était tibétain) n'accepterait de me prendre comme disciple si je refusais de me soumettre à son autorité. On voit ici que le refus de la soumission de Dogen à son maître n'est pas dû à une conception occidentale de cette relation  mais à la valeur positive que l'on peut accorder au débat et au conflit dans ce type de relation.

Maître Dôgen - Le moine ayant atteint le quatrième stade de méditation [Shizen-biku] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 8

Comme pour le tome 7 je pensais que celui-ci serait encore moins intéressant puisqu'il s'agit des textes inachevés de Dogen. Or même ces textes sont passionnants puisqu'ils compilent des textes qui devaient sembler importants aux yeux de Dogen à la fin de sa vie notamment celui-ci. 

Il commence ainsi :

"Le quatorzième patriarche Nâgârjuna dit: " Parmi les disciples de l’Éveillé, il y avait un moine qui, ayant atteint le quatrième stade de méditation, était gonflé d'orgueil et croyait avoir obtenu les quatre fruits" (...) Étant fier et plein d'autosatisfaction, il ne cherchait plus à progresser davantage. Quand sa vie allait toucher à sa fin, il vit apparaître l'existence intermédiaire avec l'aspect du quatrième stade de méditation. Il produisit alors une vue tordue, s'imaginant que le Nirvana n'existait pas et que l’Éveillé l'avait trahi. Dû à cette mauvaise vue tordue, il perdit le quatrième stade de méditation dans son existence intermédiaire et vit apparaître l'aspect de l'enfer des souffrances sans intermittence. Quand sa vie prit fin, il naquit aussitôt dans cet enfer." 

Les moines à qui le Bouddha racontait cette histoire l'interrogent et il finit par expliquer:

"Ni l'écoute assidue, ni l'observance des préceptes, ni la méditation ne sauraient supprimer toutes les passions. S'il existe la vertu acquise, la difficulté est de croire en celle-ci"

Dogen commente en disant qu'il n'aurait pas du quitter son maître pour demeurer seul dans une forêt. Il insiste ensuite sur la force de l'apprentissage (au sens pratique) et l'étude (au sens théorique).
"Même s'ils commettent une erreur de vue innée, ceux qui ont appris et étudié la Loi de l’Éveillé, si peu que ce soit, ne seront ni dupes d'eux-mêmes, ni dupes des autres."
Où l'on voit que l'apprentissage et l'étude sont pour Dogen d'une grande importance pour ne pas se duper et duper les autres. C'est un peu le problème des nouveaux convertis, quelque soit la religion, ils sont souvent d'une naïveté confondante. Aller regarder les textes de près permet d'éviter de se laisser raconter n'importe quoi par celui dont l'habit fait le moine. Je ne dis pas qu'il ne faut pas accorder sa confiance à la parole vivante du maître mais raison garder. La cohérence est un critère de la vérité fut-elle non-duelle.

Dogen profite de ce texte pour lancer une nouvelle charge non pas tant contre le confucianisme et le taoïsme mais contre "les gens lourds et stupide, ayant peu entendus l'enseignement de l'Eveillé" qui considèrent que "la Loi de l’Éveillé et l'enseignement  de Laozi et de Confucius reviennent au même", et pour qui "il n'y a pas de différences entre les chemins". Pour Dogen leur erreur est encore plus grande que celle du moine qui ayant atteint le quatrième stade de méditation, tombe en enfer. Le principal argument de Dogen (qu'il reprend de Tannen -mort en 782-) est de dire que Confucius et Laozi (Lao Tseu) ignorent ce que le petit et le grand vehicule "tantôt affirme et tantôt nie" notamment les renaissances

"Ils prennent pour essentiel la science de servir le Seigneur avec loyauté et de gouverner la famille durant à peine une vie."

Dans sa charge Dogen englobe ceux qui réduisent la Loi de l’Éveillé à la vision de la nature de Bouddha.

"Dans le Sûtra de l'estrade du sixième patriarche figure le mot la "vision de la nature" Celui-ci est une fausse écriture; il n'est pas une écriture du Canon de la Loi transmis ; il ne rapporte pas les mots de Sôkei (le sixième patriarche) ; c'est une écriture sur laquelle ne s'appuient nullement les enfants et les petits-enfants des éveillés et des patriarches.."
Sur un forum je suis tombé sur un échange qui m'a doucement fait rigoler : "...De plus tu viens argumenter parce qu'un soit-disant zeniste, sur un forum, disait que le sutra de l'estrade, c'est de la daube. Il faudrait que tu aies une meilleure base de travail pour étudier le bouddhisme zen pour venir essayer de me contrer sur ce point. Des débiles, sur les forums, on en rencontre des tonnes. Ne me fais pas croire qu'en prenant ces mots à la lettre tu puisses faire partie de ceux-là." (...) Si un zeniste remet en cause le sutra de l'estrade, il n'est pas zeniste. Point barre. C'est comme si on remettait en cause l'Eveil du Bouddha en se prétendant bouddhiste. Ça n'a tout simplement aucun sens." antodume en 2012 sur Nangpa

 Il y a néanmoins un point qu'avait soulevé A. D. et sur le coup, j'avais manqué de répondant. J'avais vertement critiqué Sex, Sin, and Zen: A Buddhist Exploration of Sex from Celibacy to Polyamory and Everything In Between de Brad Warner et il m'avait répondu : "As-tu entendu parler de Ikkyu ? Sais-tu qu'il est mort (vers 80 ans) entre les cuisses d'une prostituée et qu'il les fréquentait souvent parce qu'il aimait les femmes ? Ça te gêne ? Ça retire quelque chose à son satori ? En plus d'être un débutant arrogant, tu te comportes comme un ayatollah effarouché. C'est pathétique."

De mon point de vue, oui ça retire quelque chose à son satori et c'est l'un des points important de ce texte de Dogen. Le texte de Dogen montre bien que l'on peut atteindre le plus haut stade de méditation et chuter. La suite du texte de Nagarjuna raconte l'histoire d'un moine qui ayant atteint le quatrième stade de méditation "crut avoir obtenu les quatre fruits". Son maître lui dit d'aller quelque part et sur la route des bandits (fantasmagoriques) lui font une peur bleue et il se rend alors compte qu'il n'est pas un saint  "En fait, je ne suis pas un arhat ; c'est seulement le troisième fruit que j'aurais obtenu". Ensuite une femme apparait  qui le séduit. "il éprouva le désir sensuel. Alors, il se rendit compte qu'il n'avait même pas obtenu le fruit du "sans retour". Dogen commente ce passage en disant qu'au moins il s'est rendu compte qu'il n'était pas un saint alors que de son époque les gens ne s'en rendent même pas compte.

"S'agissant des gens d'aujourd'hui sans écoute, comme ils ignorent comment doit être un arhat et comment doit être un Eveillé, ils ignorent également qu'ils ne sont ni arhats ni éveillés"
 On notera au passage que la non-peur se situe à un niveau au dessus du désir sensuel. Ne pas maitriser son désir sensuel est bien le signe que nous sommes encore bien loin de la réalisation et qu'il faut travailler dessus. Un éveillé peut fréquenter des prostituées mais s'il a commerce (au sens sexuel du terme) avec elles, il n'est clairement pas un éveillé. Je sais bien qu'il existe des pratiques tantriques qui utilise l’énergie sexuelle mais elles ne font pas de l'acte sexuel une fin. Et puis il faut déjà avoir un haut niveau de pureté pour pouvoir les pratiquer sans dommage. Je ne m'y risquerais point.

Maître Dôgen - Étude de la Voie avec le corps et le cœur - [Shinjin-gakudô] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 7

Je reviendrais plus tard sur le tome 6 que j'ai lu cet été car je viens de récupérer les tomes 7 et 8.  A la lecture des titres de chapitres du tome 7 je pensais ne rien trouver dans ces textes. Ils sont quasiment tous passionnants.

Le premier commence ainsi:

"La Voie de l'éveillé ne saurait être obtenue si on ne la pratique pas; elle reste fort lointaine si on ne l'étudie pas."(...) "Pour apprendre la Voie de l'Eveillé, il y a pour l'instant deux (chemins). Je veux dire qu'on l'étudie avec le cœur et qu'on l'étudie avec le corps. L'étudier avec le cœur veut dire l'étudier avec la multitudes des cœurs. La multitude des cœurs désigne l'esprit, l'organe vital, le siège de la pensée..."
Le cœur  n'est pas réductible à l'esprit seulement (citta) puisqu'il désigne aussi l'organe vital (hrdaya) et le siège de la pensée (vriddha)

Dans l'introduction à ce texte Y. Orimo écrit "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur, c'est à dire soi-même." A vrai dire, aucune phrase dans ce texte ne permet de l'affirmer aussi clairement sinon il écrirait on étudie le cœur avec le cœur néanmoins il écrit à propos du cœur:

"Qui le regarderait avec attention? Il étudie la Voie en se retournant brusquement. Chacun (des cœurs) s'en va en suivant les autres. C'est alors que l'effondrement du mur lui fait étudier les dix directions ; le seuil sans porte lui fait étudier les quatre côtés"
 Pas très "Soto" ce passage n'est-ce-pas? 

 Du point de vue Soto :"Quand il n’y a rien à obtenir, rien à réaliser, le zazen assis est «l’abandon du corps-esprit (shinjin datsuraku) ». L’abandon du corps-esprit n’est pas un état psychologique merveilleux à obtenir comme résultat du zazen assis. C’est plutôt que zazen lui-même n’est rien d’autre que «l’abandon du corps-esprit».

Mui sauf que l'effondrement du mur corps-esprit n'est pas sans conséquence puisqu'il fait étudier les dix directions et Dogen d'ajouter que "cela est au profit de moi et de l'autre". Et puis, cela m'étonnerait que cela ne s'accompagne pas d'un état psychologique merveilleux (même si je suis d'accord pour dire qu'il ne faut pas s'attacher à ce genre d'état).

Pas très "mushotoku" ce passage n'est-ce pas?

"S'agissant du déploiement du cœur de l'éveil ou bien on peut l'obtenir au milieu des naissances et des morts  ; ou bien on peut l'obtenir dans le nirvana"
 Bah alors les gars je croyais qu'il n'y avait rien à obtenir.
"Par ailleurs, quand on est touché et quand on entre en résonance avec la Voie qui se communique, on déploie le cœur de l'Eveil, on trouve refuge dans la grande Voie des éveillés et des patriarches, et on apprend la pratique quotidienne dans le déploiement du cœur. Même si le vrai cœur de l'éveil ne s'est pas encore déployé en vous, étudiez l'enseignement des éveillés et des patriarches qui vous ont précédés dans le déploiement du cœur de l'éveil."
 Comme quoi, on peut pratiquer shikantaza sans que le vrai cœur de l'éveil ne se déploie c'est pourquoi l'enseignement des éveillés et des patriarches est bel et bien indispensable. En fait s'il suffisait de faire zazen pour déployer le cœur de l'éveil on retomberait dans l'hérésie naturaliste qui considère que nous sommes d'emblée éveillé. Je persiste à penser que zazen est indispensable mais pas suffisant. 

"Quand on étudie ainsi la Voie, la récompense advient spontanément là où il y a le mérite, tandis que le mérite n'advient pas encore là où il y a la récompense. Sans que l'on s'en rende compte, cela nous fait expirer en secret avec les narines des éveillés et des patriarches et nous fait attester l'Eveil avec le sceau du sabot d'un âne qu'on a trituré"
On comprend la série de paradoxes : on a peu de chance de s'éveiller si on recherche l'éveil consciemment comme une récompense d'une bonne pratique mais si l'on pratique consciencieusement il n'y a pas de raison qu'il n'y ait pas d"éveil sans que l'on s'en rende compte. 

Il reste la question du corps.

"C'est avec une boule de chair écarlate qu'on étudie la voie"(...)"Le corps humain est composé des quatre grands éléments et des cinq agrégats. Le commun des mortels ne saurait pénétrer à fond l'ensemble composé de ces derniers : ce que le saint, lui étudie à fond."(...)" bien que les naissances et les morts soient le cycle sans fin de la souffrance pour le commun des mortels, elles sont l'objet de la libération de soi pour le grand saint."
On voit ici que la phrase de Y. Orimo "Il s'avère ainsi que l'étude de la Voie avec le cœur ne consiste en rien d'autre qu'à étudier ce qu'est le cœur" est fautive puisqu'elle oublie le corps. En effet, le saint étudie à fond l'ensemble composé des cinq agrégats que constitue le corps humain. On comprend donc mieux ici pourquoi Dogen rejette le naturalisme de celui qui ne considère que son esprit (ou son cœur) sans étudier son corps. Contrairement aux autres voies spirituelles, le corps est vu par Dogen de manière positive. "Tout ce qui advient de l'étude de la Voie est le corps". C'est caricaturer Dogen que de réduire sa pensée à l'abandon du corps et de l'esprit. "On étudie la Voie en abandonnant son corps et en recevant un corps". Il en est de même pour l'esprit.
"Il y a ceux qui étudient la Voie en abandonnant ces cœurs; il y a ceux  qui étudient la Voie en relevant et en triturant ces cœurs. C'est alors qu'on étudie la Voie dans la pensée [shiryô] et qu'on étudie la Voie dans la non-pensée [fushiryô]"
On évite de caricaturer Dogen quand on garde en tête le principe de non-dualité. On cite souvent la phrase "s'étudier soi-même c'est s'oublier soi-même" comme si pour s'étudier il fallait s'oublier ce qui est stupide. Du moins, s'oublier ne signifie pas faire sans le corps et l'esprit comme quand on dit à quelqu'un oublie ceci car j'ai mieux à te proposer. Là on ne peut faire sans le corps et l'esprit. "La pratique consiste simplement à s'asseoir dans le zendo avec corps et esprit..." écrit Shohaku Okumura dans Réaliser Genjôkôan.

C'est en s'étudiant soi-même que l'on comprend que l'on n'est rien d'autre que l'univers des dix directions et qu'alors on s'oublie soi-même. On ne peut s'oublier qu'en allant au fond des choses et de nous-même, en s'étudiant soi-même dans la moindre sensation, la moindre pensée. Même l'intellect discriminant n'est pas à rejeter mais à voir et à laisser passer comme le reste.

 Il ne s'agit pas pour autant d'un mouvement dialectique car il n'y a pas de synthèse. L'union des contraires restent hétérogène c'est pourquoi on parle de non-dualité. Il s'agit plutôt de monter en haut de la montagne à chaque inspiration et de redescendre à chaque expiration. 

Maître Dôgen - Seul un éveillé avec un autre éveillé [Yuibutsu yobutsu] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 1


"Lorsque la non-compréhension revient au milieu de la compréhension, celle-là ne contrecarre pas celle-ci. Il y a pour la compréhension et pour la non compréhension, le cœur du printemps et la voix de l'automne"(...) "La compréhension doit être le moment où se présente la concentration de soi, la voix étant déjà entrée dans les oreilles."(...) "Nulle lacune, même la plus petite, ne doit exister entre le cœur et le Corps dans leur nudité totale"

Dans ce texte Dogen explique qu'il est normal de ne pas comprendre la voie au début et qu'il suffit de suivre la trace invisible des éveillés. Au début on agit nécessairement par mimétisme. Quand on commence à comprendre intellectuellement la voie c'est que l'on a déjà comprise avec le corps. C'est en comparant les traces des éveillés que l'on clarifie sa propre trace.

"C'est en mesurant la trace des éveilles que j'arrive à clarifier ma propre trace"

Maître Dôgen - Discourir du rêve au milieu du rêve [Muchû setsumu] - 1242 - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 1

"L'univers entier qui se dévoile comme la rosée est un rêve! Ce rêve n'est autre que cent herbes réfléchissant le soleil et la lune. C'est précisément ce qui vous incite à douter, ce qui vous paraît pêle-mêle. A ce moment-là (il y a) l'herbe du rêve, l'herbe du milieu, l'herbe du discourir, etc. Quand on étudie ces herbes, leurs racines, tiges, brins et feuilles, ainsi que leurs fleurs, fruits, lumières et couleurs constituent tous ensemble un grand rêve! Ne vous trompez pas en les considérant éphémères et nébuleux comme des rêves!"

En effet, à imaginer que nous rêvons (ou que tout est le produit de notre conscience), nous pourrions passer à côté du réel lui même quand bien même rien ne le distingue du rêve. Ce n'est pas parce que le rêve est un rêve qu'on ne doit pas étudier ce qui le constitue. Car ce qui constitue le rêve n'est pas moins susceptible de nous éveiller que le réel lui-même.

"C'est au milieu du rêve qu'il y a le premier déploiement du cœur de l'éveil, la pratique, l'Eveil complet et parfait sans supérieur et le Nirvana. Le rêve et l'Eveil, chacun d'eux est l'Aspect réel! L'un n'est ni plus grand ni moindre que l'autre"(...)
Ce n'est pas forcément parce qu'on a entendu parler du Dharma pendant le jour que l'on va en rêver la nuit mais c'est parce qu'on entend parler le dharma pendant la nuit qu'on va déployer le cœur de l'éveil. Les êtres inanimés sont parfois plus bavards la nuit pendant le rêve que le jour.

Dans la présentation de ce texte Yoko Orimo dit que l'expression "Discourir du rêve au milieu du rêve" vient du Sûtra de l'accomplissement de la Sagesse. Le passage qu'elle cite se termine par "c'est l'absence de la nature propre qu'il faut obtenir" et Y. Orimo écrit: "c'est l'enveloppement de la pensée (cittâvarana) dont il faut se débarrasser pour obtenir l'Eveil"

Je me demande si on se débarrasse de l'enveloppement de la pensée (peut-être est-ce la conscience?) s'il ne reste pas la pensée (et la non-pensée) qui ne se distingue pas du dharma lui-même. Dit comme ça ce n'est pas très clair mais c'est bien le point qui reste à éclaircir.

Si cittâvarana cittâ c'est l'esprit et si varana signifie englobant la question qui demeure c'est qu'est-ce que la pensée chez Dogen? Quelle est sa nature?

Dogen est clairement hostile à l'idée de conscience réceptacle:
"Contenir  les  dix  mille  êtres  désigne  l’océan.  La  signification  de  cette expression, ce n’est pas qu’une chose quelconque contienne les dix mille êtres, mais que contenir, c’est dix mille êtres. Ce n’est pas dire que l’océan contient dix mille êtres ; mais contenir dix mille êtres, c’est l’océan et c’est tout" Concentration de soi du sceau de l’océan [Kai.in zanmai]
 Les dharma n'ont pas besoin d'un contenant, d'une conscience qui les pense pour pouvoir exister. Seulement pour penser les dharma ne doit-il pas y avoir une équivalence entre les pensées et les dharma?

« L’aspect véritable, ce sont les dharma : les dharma c’est l’aspect tel quel, l’essence telle quelle, le corps tel quel, la pensée telle quelle, le monde tel quel, nuages et pluie tels quels. C’est aller, rester, s’asseoir, s’allonger tels quels, souffrir et se réjouir, se mouvoir et demeurer en repos tels quels. [...] C’est la transmission et la réception de la loi telles quelles, l’exercice
de l’étude et le discernement de la voie tels quels, la constance des pins et la périodicité des bambous tels quels. »  Shohôjissô [Le véritable aspect des dharma]
Les aspects du monde sont réels car le réel se donne à voir comme aspect, y compris dans le rêve. 
"Même s'il est dit qu'on s'égare au milieu de l'égarement, justement pratiquez avec ingéniosité et étudiez à fond cette expression qui exprime l'égarement au milieu de l'égarement pour y trouver le passage perçant le ciel. Le discourir du rêve au milieu du rêve est les éveillés, et les éveillés sont le vent, la pluie, l'eau et le feu."

Ce serait s'égarer de croire qu'en perçant le ciel on accèderait à un autre monde que le monde tel qu'il est. C'est au cœur du samsara que se trouve le nirvana.  Il n'y a pas d'autre monde.




Pierre Nakimovitch - Dôgen et les paradoxes de la bouddhéité : Introduction, traduction et commentaire du volume De la bouddhéité

Ce texte n'est pas facile à lire mais il est passionnant car il reste au plus proche de la pensée de Dogen. L'angle de vue de Pierre Nakimovitch est à la fois philosophique, philologique et historique.

L'aspect qui m'a le plus intéressé c'est le refus de Dogen de ce que j'appellerais le psychologisme (ce mot n'apparait pas dans le livre. Nakimovitch parle plutôt de spiritualisme - mais ce mot évoque pour moi autre chose d'encore pire) c'est à dire le refus de la thèse du "Rien que conscience" qui est pourtant une thèse omniprésente dans le bouddhisme.

Partons de la traduction de Y. Orimo :

"Depuis des éons incommensurables, nombreuses sont les personnes stupides qui tiennent la conscience et l'esprit pour la nature de l'éveillé, ce qui fait l'homme digne de ce nom et c'est à mourir de rire!" La nature de l'Eveillé [Bussho] Maître Dogen

Dans le traduction de Nakimovitch cela donne:

"Depuis des temps infinis, des personnes stupides, en grand nombre, ont considéré l'esprit conscient en tant que bouddhéité. En tant qu'homme originaire : c'est à mourir de rire"

Il est bien difficile de dire laquelle des deux traductions est la meilleure pourtant le sens est légèrement différent. Dans la première la conscience et l'esprit sont deux choses différentes et dans la seconde c'est l'esprit conscient qui est visé. Le sens est donc plus restreint. Tout le problème c'est de penser un esprit non conscient comme celui d'une plante ou d'un caillou. A mon avis, il vaudrait mieux éviter le terme de conscience et le terme d'esprit, c'est pourquoi je préfère la première traduction de Y. Orimo quand bien même l'explication de ce texte par P. Nakimovitch me semble lumineuse. Mais la traduction "homme originaire" me semble plus précise et plus juste qu'"homme digne de ce nom" même si je ne connais pas le texte original.

Page 344, Pierre Nakimovitch écrit: "L'unité d'intention de ce paragraphe, c'est l'évocation de la bouddhéité par trois formules qui s'éloignent de spiritualisme et de tout anthropomorphisme : la boudhéité c'est adobe, murs, tuiles, cailloux"(...) "La bouddhéité ne peut être définie par les fonctions mentales qui sont classées parmi les cinq agrégats. Elle n'est conscience ni connaissance" "Losque Dogen critique cette interprétation psychologique, il la qualifie d'hétérodoxe..."(...) Il est (donc) probable que Dôgen vise ici le système du "rien-que-conscience (...) Il ne se réfère pas à Asanga et à la conscience réceptacle, mais à Asvaghosa et à l'océan de la boudhéité" : "envelopper les dix mille êtres" n'est pas le fait d'une conscience, mais de l'océan.
(...) Dôgen affirme l'indifférenciation de la pensée et de la matière... La pensée est vide, vide de spiritualité. Quand elle se cherche dans le monde des dharma, ou parmi les trois mondes, elle se voit comme chose. La pensée ne se trouve qu'aliénée. La réalité de la pensée est un caillou. Sans privilège ni indépendance.
Page 346 "Dès lors, Dogen ne peut qu'écarter la thèse unilatérale du Rien-que-conscience, qui risque de se systématiser et de se figer en spiritualisme substantialiste. Risque reconnu par le texte même d'Asanga : "Les êtres gîtent en la connaissance réceptacle comme en leur moi"... à tort.
"Plutôt que de l'abstraction de l'esprit, il préfère parler de "l'homme originaire" qui "n'exempte pas de la pratique, car la pratique aussi est originaire"(...)"Nul ne devient Buddha dans la clôture imaginaire de l'intériorité, mais seulement par l'extériorisation active"(...)"Apprendre et désapprendre, proposer et critiquer, affirmer et nier, telle est la voie de l'étude. N'est-ce pas ce que fait Dogen sans cesse?"

Oui oui et j'aimerais bien faire pareil, modestement, avec ce blog.



Maître Dôgen - Naissances et morts [Shôji] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 3

Extrait d'une conversation sur un forum :
sb a écrit:
 "Zazen est une posture qui possède en elle-même sa propre fin, on la trouve naturellement sans effort quand l'esprit est juste."


Kaïkan a écrit:
       Particulièrement cette phrase est sujette à de très mauvaises interprétations. Il y a shojin qui est l'effort dans la pratique c'est aussi une paramita. La posture n'est pas trouvée comme ça quand l'esprit est juste, avec un claquement de doigts. C'est quand corps et esprit sont rejetés que l'attitude est correcte; quand à l'esprit c'est quand il n'est fixé sur rien de particulier que le véritable esprit apparaît.

sb a écrit:

Dogen le dit mieux que moi

"... en s'abandonnant et en s'oubliant, même le corps et le cœur, on se jette dans la maison de l'eveillé, et on laisse faire le côté de l'éveillé, et on laisse faire le côté de l'éveillé en se laissant guider par l'éveillé. C'est alors qu'on se libère des naissances et des morts et qu'on devient  éveillé sans exercer la force, sans peiner le coeur" [Shoji]


Isso Fujita (Directeur du Centre International du Bouddhisme Zen Soto , San Francisco) commente ce texte ainsi

"Dogen dit clairement que zazen est différent de Shuzen. Dans ce cas comment devrions-nous pratiquer zazen ? Dans le Shobogenzo Shoji (Naissance et mort), Dogen écrit que le chemin pour devenir un bouddha n’est ni d’utiliser la force ni d’utiliser l’esprit . Juste faire simplement un effort n’est pas bon dans ce contexte. Plus nous faisons naïvement d’efforts, Plus nous sommes loin de la bonne voie."


Quand on a abandonné le corps et l'esprit, le corps et l'esprit sont dans une posture juste, sans effort.

Maître Dôgen - Le tel quel [Immo] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

"Vous ne savez pas, tout en possédant cette Sagesse, à travers combien de naissances et de morts vous vous êtes laissé absorber par les choses du monde qui vous fatiguaient en vain"

Nous possédons tous la Sagesse dont il est question ici mais tant que les relations circonstancielles ne sont pas réunies, nous passons à côté du "tel Quel" sans le voir ni l'entendre.

"Déjà, mon corps n'est pas moi-même. Emportée par le temps qui passe, la vie ne peut pas s'arrêter même un instant. Où est passé mon jeune visage au teint vermeil?" (...) Et bien que ce soit ainsi, il y a celui qui déploie le cœur de l'Eveil sans qu'il sache ni comment ni pourquoi. Dès le déploiement de ce cœur, il abandonne ce à quoi il jouait jusqu'alors, désire entendre ce qu'il n'a pas encore entendu et cherche à attester ce qu'il n'a pas encore attesté. Tout cela n'est nullement l’œuvre de son moi."
 (...) Tel est le principe de la Voie selon lequel, "si la personne dotée de la Sagesse entend (la loi), elle la comprend aussitôt avec foi" La sagesse ne s'apprend pas avec quelqu'un; on ne la produit pas non plus de soi-même. (...) "C'est la Sagesse que recherche la Sagesse".
 Ce texte déjoue subtilement deux erreurs, la première qui serait de chercher quelque chose que nous ne possédons pas déjà (la sagesse) la deuxième qui serait de s'identifier avec cette sagesse. Cependant, à partir du moment où on entend la loi (que ce soit, les sutras, le dharma ou le réel lui même, le tel quel) on désire alors entendre la loi. Ce n'est parce qu'on cherche le tel quel qu'on le trouve, mais c'est au moment où on trouve le tel quel que l'on va chercher à comprendre ce qu'est le tel quel même s'il est par nature incompréhensible.
"Une chose est toujours en vérité la chose telle quelle. Étudiez cela à fond. Il n'y a pas à douter de la chose telle quelle, venue d'une façon telle quelle!"
 Dogen affirme donc simultanément que les choses sont telles qu'elles sont, mais qu'elles adviennent de la façon dont elles adviennent et que c'est cela qu'il faut étudier. Si vous entendez le réel prêcher le Dharma (mujo seppo), tendez l'oreille et ouvrez l’œil puis pratiquez.


Maître Dôgen - Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé [Sokushin zebutsu] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 5

D'une part je me posais la question comment Houei-neng en tant que Patriarche était perçu par Dogen et comment était interprété par celui-ci une citation comme "rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" et d'autre part que vise la critique que fait Dogen du naturalisme. La réponse se trouve dans ce texte.

Le naturalisme est l'opinion selon laquelle "la grande Voie se trouve dans notre corps dès à présent, et il est facile de savoir comment elle est"(...) "Même si l'aspect du corps est brisé, la connaissance spirituelle en sort indemne. C'est comme si le propriétaire sortait sain et sauf de sa maison en feu"(...)"Elle demeure en permanence d'éon en éon." Ce qui est visé ici c'est l'école du sud pour qui il suffit de "Voir la nature" pour "réalisé l'état de l’Éveillé". La pratique peut alors sembler très secondaire voire inutile.

Pour répondre à cette question Dogen va utiliser un texte du Recueil de la transmission de la lampe de l'ère Keitoku, notamment les propos du maïtre de la nation Nanyô Echû (Nanyang Huizhong).

"En rassemblant une foule de trois ou cinq cents personnes et en regardant cette grande assemblée, ils disent :"voilà l'enseignement essentiel du sud" Le "Sûtra de l'estrade" à la main, ils le modifient à leur gré en y insérant des récits vulgaires et en supprimant la sainte signification du texte. Ainsi troublent-ils les jeunes générations qui les suivent. Comment pourraient-ils alors perpétuer l'enseignement oral (de l’Éveillé)?"
 Le "Sûtra de l'estrade" compile une série de paroles attribuées à Houei-neng. Yoko Orimo dans les notes en bas de page écrit que ce texte est "compilé, non pas par le sixième patriarche lui-même, mais par ses disciples, on en compte au moins trois versions différentes comportant bien des rajouts et des modifications apportés par la postérité." On peut donc supposer que la phrase ""rester longtemps assis ne fait qu'entraver le corps, sans aucun profit pour l'esprit" est peut-être un ajout d'un disciple de Houei-neng qui n'aimait pas beaucoup la méditation. Dogen ne remet pas pour autant en cause l'idée centrale du "Sûtra de l'estrade" : "Le cœur en tant que tel, voilà l'Eveillé", seulement il lui donne un autre sens que celui des disciples de Houei-neng.

"Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" désigne la multitude des éveillés qui déploie le cœur de l'Eveil, pratique la voie, réalise l'Éveil et entre dans le Nirvâna. Qui n'a pas encore déployé le cœur de l'Éveil, ni pratiqué la Voie, ni réalisé l'Éveil, ni n'est entré dans le Nirvâna n'est pas "le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé". Déployer le cœur de l'éveil, pratiquer la Voie et attester l'Éveil même un instant infinitésimal, est "Le cœur en tant que tel, voilà l'Éveillé"(...) Ainsi ceux qui disent que pratiquer la Voie durant de longs éons pour devenir éveillé n'est pas "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'ont jamais vu, ni connu, ni étudié "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé". Ils n'ont pas vu le vrai maître qui dévoile "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé".
Dogen reconnait donc bien  Houei-neng comme un Patriarche mais critique l'interprétation qui est faites par les disciples de ce dernier . "Le cœur en tant que tel, voilà l’Éveillé" n'a pas de sens en dehors de la pratique. Que la pratique se fasse dans un un instant infinitésimal (subitisme) ou bien durant de longs éons (gradualisme) ne change rien. Pour Dogen, Le naturaliste qui pense qu'il n'y a rien à faire parce que tout est déjà là, se trompe grandement. Il ne faut pas oublier que lorsqu'il était jeune sa question centrale était : «Dans l'enseignement bouddhique, il est dit que tous les êtres possèdent originellement la nature du Bouddha. S'il en est ainsi, pourquoi faut-il s'entraîner et adopter des pratiques ascétiques pour atteindre l'état de Bouddha?». La question demeure néanmoins. 

 

Maître Dôgen - Les enseignements du maître zen Dôgen [Shôbôgenzô zuimonki]

A nouveau un livre étonnant puisqu'il s'agit de la prise de note des enseignements de Dogen par son successeur Ejo. Il est d'autant plus étonnant qu'il y a, à mon avis, un léger décalage entre ce Shôbôgenzô zuimonki et le Shôbôgenzô. J'ai le sentiment que le Shôbôgenzô s'adresse à la postérité alors que ce Shôbôgenzô zuimonki s’adresse à ses contemporains.

 "Il m'est alors enfin apparu évident que, puisque c'était le vérité que je cherchais - même si je pensais aussi à la célébrité - c'était devant les sages de l'Antiquité et les personnes de bien de l'avenir qu'il fallait me faire humble, au lieu de m'efforcer d'être bien considéré par mes contemporains vulgaires"

Ceci explique, en partie le caractère intemporel du Shôbôgenzô. A l'inverse dans ce texte, on a presque l'impression parfois d'être dans la cuisine, dans les coulissses  tant la parole est plus directe au risque parfois de faire apparaitre certaines croyances alors qu'elles sont absentes du Shôbôgenzô.
"II-15 (p101) Lors d'un enseignement du soir, maître Dogen a dit : Nombreux sont les gens du commun qui, lorsqu'ils font le bien, veulent le faire savoir aux autres, et qui, quand ils font le mal veulent que ça ne se sache pas. A cause de cette mentalité ils ne sont pas en accord avec l'esprit des divinités invisibles. Pour cette raison, ils ne sont pas récompensée pour leurs bonnes œuvres accomplies. De surcroit, ils sont punis pour leurs mauvaises actions commises en secret"

Je n'ai pas encore terminé la lecture des 7 volumes du Shôbôgenzô mais ça m'étonnerait beaucoup de retrouver ces divinités invisibles. [edit : En étant attentif à cette question je me suis aperçu qu'il y avait des propos du même ordre dans le Shôbôgenzô, ce qui n'atténue en rien la portée du Shôbôgenzô.]

Les enseignements portent sur la nécessité de pratiquer la méditation assise, d'être pauvre (et donc de recourir à la mendicité), l'importance de ne pas rechercher la notoriété, le pouvoir, l'érudition, la richesse mais de suivre la voie telle qu'elle a été pratiqué par les patriarches.

Un seul enseignement, et c'est évidemment celui qui m'intéresse le plus porte sur "Mujo Seppo"

"V-06 (p173) Maitre Dôgen nous a expliqué :
Apprentis de l'Éveil , si vous n'appréhendez pas l’Éveil, c'est que vous croyez toujours en vos propres vues erronées. Vous êtes convaincus - sans même savoir qui l'a enseigné à l'origine - que l'esprit est "une activité cérébrale" ou une "vision omnisciente", et vous ne croyez pas que l'esprit est "l'herbe et les arbres". Si je vous dis "bouddha" vous penserez probablement à ses caractéristiques et à son éclat, et si j'explique qu'il est des gravats, vos oreilles seront surprises. (...) Cependant, si aujourd'hui encore l'on vous disait que l'esprit c'est l'herbe et les arbres et que les gravats sont bouddha parce que c'est désormais l'enseignement arrêté par les bouddhas patriarches et que vous changiez immédiatement vos convictions originelles, vous appréhenderiez vraiment l'Éveil authentique."

En note Kengan D. Robert explique que les gravats font allusion au dialogue entre Nanyang Huizhong et son disciple qui lui demandait : "Qu'est ce que l'esprit des patriarches du passé? Nanyang répondit : c'est des gravats" Le moine: "les objets inanimés peuvent-ils exposer la Réalité de bouddha? Nanyang "ils l'exposent tout le temps"

Les enseignements reviennent souvent sur l'idée qu'il faut abandonner ses vues personnelles. Polémiquer, même si Dogen avoue que c'était l'un de ses défauts de jeunesse, est désormais pour lui, chose vaine. L'idée de la prédication de la loi par les êtres inanimés que les êtres ordinaires ne peuvent entendre, implique qu'il n'y a rien d'autre à comprendre que ce qui peut s'entendre dans le silence de la méditation. L'idée de la prédication de la loi par les êtres inanimés (Mujo seppo) fonctionne ici comme un koan. Au lieu de se focaliser sur l"activité cérébrale", inverser la perspective : l'esprit est l'herbe et les arbres".