Maître Dôgen - Les enseignements du maître zen Dôgen [Shôbôgenzô zuimonki]

A nouveau un livre étonnant puisqu'il s'agit de la prise de note des enseignements de Dogen par son successeur Ejo. Il est d'autant plus étonnant qu'il y a, à mon avis, un léger décalage entre ce Shôbôgenzô zuimonki et le Shôbôgenzô. J'ai le sentiment que le Shôbôgenzô s'adresse à la postérité alors que ce Shôbôgenzô zuimonki s’adresse à ses contemporains.

 "Il m'est alors enfin apparu évident que, puisque c'était le vérité que je cherchais - même si je pensais aussi à la célébrité - c'était devant les sages de l'Antiquité et les personnes de bien de l'avenir qu'il fallait me faire humble, au lieu de m'efforcer d'être bien considéré par mes contemporains vulgaires"

Ceci explique, en partie le caractère intemporel du Shôbôgenzô. A l'inverse dans ce texte, on a presque l'impression parfois d'être dans la cuisine, dans les coulissses  tant la parole est plus directe au risque parfois de faire apparaitre certaines croyances alors qu'elles sont absentes du Shôbôgenzô.
"II-15 (p101) Lors d'un enseignement du soir, maître Dogen a dit : Nombreux sont les gens du commun qui, lorsqu'ils font le bien, veulent le faire savoir aux autres, et qui, quand ils font le mal veulent que ça ne se sache pas. A cause de cette mentalité ils ne sont pas en accord avec l'esprit des divinités invisibles. Pour cette raison, ils ne sont pas récompensée pour leurs bonnes œuvres accomplies. De surcroit, ils sont punis pour leurs mauvaises actions commises en secret"

Je n'ai pas encore terminé la lecture des 7 volumes du Shôbôgenzô mais ça m'étonnerait beaucoup de retrouver ces divinités invisibles. [edit : En étant attentif à cette question je me suis aperçu qu'il y avait des propos du même ordre dans le Shôbôgenzô, ce qui n'atténue en rien la portée du Shôbôgenzô.]

Les enseignements portent sur la nécessité de pratiquer la méditation assise, d'être pauvre (et donc de recourir à la mendicité), l'importance de ne pas rechercher la notoriété, le pouvoir, l'érudition, la richesse mais de suivre la voie telle qu'elle a été pratiqué par les patriarches.

Un seul enseignement, et c'est évidemment celui qui m'intéresse le plus porte sur "Mujo Seppo"

"V-06 (p173) Maitre Dôgen nous a expliqué :
Apprentis de l'Éveil , si vous n'appréhendez pas l’Éveil, c'est que vous croyez toujours en vos propres vues erronées. Vous êtes convaincus - sans même savoir qui l'a enseigné à l'origine - que l'esprit est "une activité cérébrale" ou une "vision omnisciente", et vous ne croyez pas que l'esprit est "l'herbe et les arbres". Si je vous dis "bouddha" vous penserez probablement à ses caractéristiques et à son éclat, et si j'explique qu'il est des gravats, vos oreilles seront surprises. (...) Cependant, si aujourd'hui encore l'on vous disait que l'esprit c'est l'herbe et les arbres et que les gravats sont bouddha parce que c'est désormais l'enseignement arrêté par les bouddhas patriarches et que vous changiez immédiatement vos convictions originelles, vous appréhenderiez vraiment l'Éveil authentique."

En note Kengan D. Robert explique que les gravats font allusion au dialogue entre Nanyang Huizhong et son disciple qui lui demandait : "Qu'est ce que l'esprit des patriarches du passé? Nanyang répondit : c'est des gravats" Le moine: "les objets inanimés peuvent-ils exposer la Réalité de bouddha? Nanyang "ils l'exposent tout le temps"

Les enseignements reviennent souvent sur l'idée qu'il faut abandonner ses vues personnelles. Polémiquer, même si Dogen avoue que c'était l'un de ses défauts de jeunesse, est désormais pour lui, chose vaine. L'idée de la prédication de la loi par les êtres inanimés que les êtres ordinaires ne peuvent entendre, implique qu'il n'y a rien d'autre à comprendre que ce qui peut s'entendre dans le silence de la méditation. L'idée de la prédication de la loi par les êtres inanimés (Mujo seppo) fonctionne ici comme un koan. Au lieu de se focaliser sur l"activité cérébrale", inverser la perspective : l'esprit est l'herbe et les arbres".

S’asseoir pour méditer - Eric Rommeluère - Les Racines du ciel - 20/09/15

A propos de Dogen, Eric Rommeluère, dit  à 22'22"
"c'est quelqu'un qui utilise le langage pour dépasser le langage"..." ce n'est même pas le japonais de l'époque, c'est le dogenien. On touche un univers mental. Il fait partie de ses gens qui repensent tout. Ce n'est pas quelqu'un qui va parler du bouddhisme"... "le bouddha n'apporte pas une 63ème vision du monde mais le dharma" puis à 31'34'' "... il y a une multitude de mondes dans lesquels enseignent des bouddhas où même les enseignements ne sont pas identiques car les conditions de ces mondes ne sont pas les mêmes" 
Si le dharma n'est pas une 63ème vision du monde c'est parce que le bouddha récuse le relativisme. Toutes les visions du monde ne se valent pas. En revanche, s'il y a une pluralité de monde, l'enseignement est directement dépendant du monde dans lequel on se trouve. C'est donc le réel lui-même qui enseigne le dharma.

à 42"40 " Même si l'égo meurt, nous sommes toujours des personnes avec des représentations, [pendant la méditation] on va toucher un point où on va sentir que ces représentations sont un obstacle, mais en même temps on va pouvoir les réincarner, vivre dans nos représentations mais dans la liberté. L'expérience de la méditation est une sorte de point zéro"


Lien France Culture

Maître Dôgen - Instructions au cusinier zen [Tenzo Kyôkun] - 1237

Il s'agit, sans conteste, de l'un des plus beaux textes de Dôgen qui ne se trouve pas dans le Shobogenzo. Le livre aux éditions Gallimard (1994) dans la collection du promeneur est un bien bel objet, imprimé sur un beau papier qu'il est bien agréable de tenir en main. La traduction est de Janine Coursin. On le trouve également en intégralité sur internet dans une autre traduction : http://www.gourmet-vegetarien.com/Tenzo_kyokun.pdf

La première partie du texte insiste sur l'importance du Tenzo (cuisinier) dans un temple zen, importance qui n'a rien à voir avec celle de cuisinier dans d'autres contextes. Ce texte contribuera à faire du poste de tenzo l'un des plus important même encore de nos jours, même en France dans nos dojos, temples et centres zen.

"Cette responsabilité a de tout temps été confiée à des maîtres éclairés ayant l'esprit de la voie..."

Puis Dogen entre dans le détail des activités d'un cuisinier zen pendant vingt-quatre heures. Or ce qui est fascinant dans ce texte c'est précisément l'importance donné aux moindres détails.

"Traitez la nourriture avec autant de respect que si elle était destinée à la table de l'empereur. Ayez les mêmes égards pour tous les aliments qu'ils soient cuits ou crus"
"Quand vous lavez le riz ou les légumes, faites-le de vos propres mains, dans l'intimité de votre propre regard avec diligence et conscience, sans que votre attention ne se relâche un seul instant"(...)"Quand vous regardez le riz, voyez aussi le sable. Si votre regard va et vient en scrutant minutieusement les détails, sans que votre esprit se relâche, les Trois Vertus seront automatiquement dans leur plénitude..."

L'attention doit même se porter sur les ustensiles et pas seulement sur la nourriture, notamment sur leur propreté et leur rangement à la bonne place.

"Soyez attentionné envers les choses, ne les jetez pas négligemment."

et enfin le passage le plus intéressant étant donné le titre de ce blog:

"Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d'un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Avec cette feuille de légume que vous tournez dans vos doigts construisez une splendide demeure de bouddha et faites que cet infime grain de poussière proclame sa Loi"
Le plus étonnant, c'est le parallèle entre l'attention portée aux choses et celle envers les personnes
"Il est important que votre esprit ne change pas selon la qualité de l'objet. Si votre esprit dépend des choses, c'est comme si vous changiez d'attitude et de langage selon la qualité de la personne que vous rencontrez. Un tel comportement n'est pas celui d'un homme qui pratique la voie.  "
 J'ai souvent entendu le reproche que l'on fait à Matthieu Ricard dans l'attention qu'il porte aux animaux comme si cette attention se faisait au détriment de celle que l'on porte aux êtres humains. Matthieu Ricard répond que non seulement elle ne se fait pas au détriment des êtres humains mais au contraire plus on est soucieux des animaux plus il y a de chance pour que l'on soit encore plus soucieux, si ce n'est autant, des êtres humains. Avec Dogen, on porte l'attention encore plus loin puis qu'il s'agit d'être également soucieux des choses inanimées. Il s'agit déjà d'une pensée écologique avant l'heure. Il est effrayant de penser que des gens puisse voir comme antinomique le fait d'être attentif aux choses, au monde comme aux êtres humains et à soi-même.

Puis le texte prend une tournure davantage autobiographique puisque Dogen raconte sa rencontre avec deux cuisiniers qui lui ont fait comprendre la notion d’irremplaçabilité dans la pratique de la Voie.

"Si je ne surveille pas moi-même la cuisine, ça ne sera pas bon"

A la question qu'est-ce que la pratique de la voie le cuisinier répond
"Il n'y a pas de trésor caché dans l'univers"
Dogen met en parallèle cette réponse avec un poème qui se termine par
"Le joyau du dragon noir que vous cherchez est ici et là, partout."

Être capable de voir le joyau du dragon noir ici et là, même dans les choses ordinaires, c'est ce qui fait la grandeur d'esprit du cuisinier qui doit aussi faire preuve de joie de vivre et de bienveillance.

Blagues, boutades et anecdotes Zen # 1

Je ne suis pas très doué pour raconter des blagues d'autant plus que c'est souvent, ici, le contexte qui rend l’anecdote vraiment drôle. A l'image de ce livre sur l'art de la sieste oublié sur le canapé de la bibliothèque du Centre Zen de Lanau, il s'agit ici de choses réellement vues et entendues dont j'aimerais garder une trace.



A une belle jeune femme qui visiblement cherchait son zafu dans le dojo, un vieux moine lui lance: "vous cherchez votre transat?"

A la table des femmes qui assuraient le service pendant les repas, l'une d'entre-elles dit à une autre "Quelle chance d'être ici!" l'autre lui répond  aussi sec "quelle chance d'être en vie!"

A la sortie du dojo, un jeune pratiquant dit à un autre "T'es sûr qu'on ne peut pas doubler pendant kin-hin? celui qui était devant moi, n’avançait pas"

A un novice qui pose la question un peu idiote à un moine plus ancien "Quand  as-tu su que tu deviendrais moine?" le moine lui répond "Quand je me suis rendu compte que je pouvais dormir sur mon zafu sans ronfler".

On m'a aussi raconté la dernière boutade de Taisen Deshimaru. Il est possible qu'elle ne soit dans aucun livre. Il aurait dit avant de partir au Japon se faire soigner du cancer du pancréas "A mon retour, je vous ferais un enseignement sur la mort". Ce sont ses cendres qui sont revenus du Japon.

Jacques Brosse - Le zen et l'occident

Très belle émission qui donne à entendre la voix de Jacques Brosse mais aussi celle de Taisen Deshimaru. Elle commence doucement, il faut donc être patient.

A 14'40 :"le Bodhisattva, tout près de l'illumination et même l'ayant reçu, renonce au nirvana, l'union avec le principe cosmique et décide de revenir sur terre pour continuer sa mission car il ne veut entrer en nirvana qu'avec tous les êtres vivants, pas seulement les hommes, les bêtes, les herbes, les plantes..."

Lien ina


La matinée des autres, 15 nov 1977.

Taisen Deshimaru - Le Zen de Dogen - Enseignement Oral - Tome 7

"Si une seule personne pratique véritablement zazen et abandonne l'ego, à ce moment-là, toutes les plantes, terres, bois, champs s'illuminent et brillent d'une lumière intense. Les montagnes, les rivières, les champs, les arbres, et même les petits cailloux retrouvent leur esprit, donnent toute leur énergie et aident le cosmos entier. Ainsi les personnes qui pratiquent zazen aident toute la nature et toutes les existences"

On sent fortement, à partir de Deshimaru jusqu'à Roland Rech le recentrage de Mujo Seppo (La prédication de la loi faite par l'inanimé) sur zazen. C'est en effet une interprétation possible à partir de Dogen mais n'est-ce pas un peu réducteur? Dogen cite le maître de la nation:

"La prédication constante faite par l'inanimé s'embrase, et ne s'interrompt jamais".

 Zazen peut permettre de se synchroniser avec les êtres inanimés mais ceux-ci s'éveillent en permanence simultanément que l'on fasse zazen on non. Il n'est pas question de dire que zazen est moins important chez Dogen que chez Deshimaru seulement, chez Deshimaru zazen est central alors que chez Dogen, il n'y a pas de centre ou du moins pas un centre unique. Zazen, la pratique de la voie dans la vie ordinaire, les préceptes, l'étude, les rituels, la prédication de la loi faite par les êtres inanimés peuvent tour à tour être considéré comme le centre. Toujours dans le texte Mujo Seppo Dogen écrit :
"Voici l'enseignement essentiel : c'est les saints qui peuvent entendre la prédication de la Loi faite par l'inanimé, et c'est ce moine qui peut entendre la prédication de la Loi faite par le maître de la nation. Etudiez et méditez ce principe de la Voie jour après jour, mois après mois"
Le monde des saints n'est pas le monde des moines qui n'est pas le monde des laïcs. Ces différents mondes ne sont pas séparés, ni sans rapport, ni indépendants. Ils n'ont pas le même centre.
"Si vous avez tout à fait clarifié la manière de prêcher la Loi chez l'inanimé, pénétrez à fond par expérience quelle devrait être l'écoute chez les saints. Si vous y êtes parvenus, explorez le domaine des saints. Puis étudiez la pratique quotidienne qui perce les cieux au-delà de la démarcation du saint et du profane."

On n'insistera jamais assez sur la dimension autant expérientielle qu'intellectuelle du Shōbōgenzō. Même si vous n'êtes pas un saint vous pouvez explorer le domaine des saints, exotisme et dépaysement garantis. Puis étudiez la pratique quotidienne dans la vie ordinaire et c'est encore un autre monde qui apparait. Le pluralisme de Dogen apparait à de nombreux endroits dans le Shōbōgenzō ainsi que dans d'autres textes. J'y reviendrais.

Par pluralisme j'entends  la coexistence et  l'interaction de mondes différents sans qu'il y ait pour autant nécessairement conflit, assimilation, réduction de l'Autre au même. Le pluralisme s'oppose au monisme qui considère que le monde est une totalité close constitué d'une seule substance. Il s'oppose au relativisme pour qui il n'existe pas de vérité absolue. Un pluraliste considère que l'on peut toujours postuler un absolu, un monde qui contiendrais tous les mondes mais celui-ci n'est pas atteignable soit qu'il contiendrait un nombre infini de mondes soit qu'il serait vide. "Le réaliste résistera à conclure qu'il n'y a pas de monde; l'idéaliste résistera à conclure que toutes les versions en conflit décrivent des mondes différents" écrit Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Il ajoute : "le philosophe est comme le séducteur, il se retrouve toujours coincé avec rien ou trop". Le "rien" ne fait pas peur à Dogen. Le "trop", soit Dogen le critique comme étant hors de la voie, soit il le thématise négativement à la manière de la théologie négative

"Sachez-le, les montagnes se trouvent hors de la sphère humaine, hors de la sphère des hauts cieux. Ne considérez ni ne voyez les montagnes selon la mesure de l'entendement humain" écrit Dogen dans Montagnes et rivières comme sûtra [Sansuikô]
 et un peu plus loin dans le même texte :
"L'étude consiste à savoir que ce sont les montagnes qui cachent les montagnes en se cachant"



Maître Dôgen - Quelle est l'intention du patriarche Bodhidharma venu de l'ouest [Soshi serai.i] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 3

Le texte commence par un kôan de Kyôgen Sikan que je résumerais ainsi :

Si vous étiez un homme suspendu par la bouche à une haute branche d'un arbre et qu'un autre homme vous demande : "Quelle est l'intention du patriarche Bodhidharma venu de l'ouest" que répondriez-vous?

La mise en situation extrême de la question dans l'instant empêche de répondre avec des mots sans aussitôt perdre la vie. Mais lâcher prise dans l'instant pour répondre est néanmoins impératif.

"Même les éveillés et les patriarches avec leurs visages éclos ne doivent pas se méprendre sur la rencontre du moi et de l'autre" 

Difficile de ne pas lire Dogen à partir de Levinas surtout si on lit attentivement les notes en bas de page de Y. Orimo "...Cette identité contradictoire [du moi et de l'autre] ne doit nullement annuler leur différence, mais bien au contraire elle a pour fondement l'altérité, altérité structurellement présente aux tréfonds de chaque existant".

Dogen, évidemment, ne répondra pas non plus à la question "Quelle est l'intention du patriarche Bodhidharma venu de l'ouest?" Bodhidharma  aurait probablement eu également beaucoup de mal à répondre. L'absence d'intention doit présider à la pratique. Y. Orimo commente dans ce sens "Si c'est le pratiquant qui pratique la Voie, c'est aussi la pratique qui crée le pratiquant". On retrouve l'idée qu'il ne s'agit pas de pratiquer pour s'éveiller mais la pratique est en elle-même le déploiement du cœur de l'éveil (mushotoku). Pour le dire autrement, comme le dit Chögyam Trungpa "Le chemin est le but".

Maître Dôgen - Déploiement du cœur de l'Eveil [Hotsumujôshin] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 1

Durant la Sesshin, les "kusen", les "teicho" et même certaines réponses durant les "mondo" ont portés sur le déploiement du cœur de l'Eveil. Je serais incapable d'en faire un résumé, n'ayant pris aucune note. Et puis j'ai écouté avec mon cerveau gauche. Il ne s'agit pas, de toute façon, d'avoir appris quelque chose mais de laisser notre cœur se déployer comme présence. 

Pour comprendre ce texte il est nécessaire d'en connaitre le contexte. Il est contemporain de la construction d'un nouveau temple dans la province d'Echizen en 1244. Le texte s'adresse aux laïcs qui aide à la construction de ce nouveau temple. L'enjeu du texte est celui de l'absence de mérite pour soi au profit de la résonance collective entre moines et laïcs.
"Si l'on pratique la Voie avec un cœur sincère en se laissant transformer avec les herbes, les arbres, les tuiles et les cailloux, on doit obtenir la voie. Car les quatre éléments et les cinq agrégats vont ensemble avec les herbes, les arbres, les tuiles et les cailloux. Ils ont la même nature, ils ont le même cœur et la même vie et ils ont le même corps et la même dynamique."
Dogen dit exactement la même chose que Cynthia Fleury dans le Telerama du 29 Août au 4 septembre 2015 lorsqu'elle oppose le sujet individualiste (autocentré, grisé par l'ivresse de soi) et le sujet individué (décentré, singulier)
"Le sujet individué met en place un regard sur le monde extérieur, déploie et assure un socle, une assise, qui lui permet d'entrer en relation avec ce qui l'entoure. L'aventure le l'irremplaçabilité, la voie de l'individuation ressemble sous maints aspects à celle de la dépersonnalisation. Il ne s'agit pas de devenir une personnalité, d'être dans la mise en scène de l'ego. L'enjeu est au contraire relationnel: il s'agit de se décentrer pour se lier aux autres, au monde, au sens."
La dépersonnalisation signifie ici devenir authentique, vrai plutôt que jouer un personnage. On n'est vrai lorsque l'on cesse de penser à sa petite personne et que l'on est attentif à la singularité de tout ce qui nous entoure et d'un même mouvement on prend conscience d'avoir le même coeur. Chez Dogen le décentrement est radical.
"C'est dans une seule poussière qu'existent plusieurs milliers d'écritures saintes et le nombre incommensurable des éveillés"
Ce qui signifie que chaque chose, chaque être, vivant ou non, dans sa singularité, exprime le Dharma, la réalité telle quelle et à laquelle il faut être attentif.
"La méditation assise et la pratique de la Voie ne sont autres que le déploiement du cœur de l'éveil. Le déploiement du cœur n'est ni un ni multiple : la méditation assise n'est ni une ni multiple. Ils ne sont ni à multiplier ni à diviser. Il faut étudier à fond tous les existants tête par tête"
 Ni un ni multiple signifie singulier, autre. Comme le dit Parménide, ce qui est autre ne renferme aucune unité ni totalité. Ce qui est singulier, différent, autre ne peut se multiplier ni se diviser.
"C'est avec ce corps et avec ce cœur qu'il faut déployer le cœur de l'éveil"
Le corps et le cœur font la singularité et l'irremplaçabilité.
 "Si un seul cœur se déploie pour la première fois, une Vacuité se déploie si peu que ce soit."
La pratique de la voie impulse et influence le monde entier pour l'avenir. Toute petite action qui va dans le bon sens est une grande action par ses conséquences. Comme le dit Deshimaru : Pratiquer sans but ni profit et des mérites infinis apparaissent.
"En général, lorsqu'un être éveillé et un être non éveillé déploient ensemble le cœur de l'éveil, ils obtiennent pour la première fois une graine de la nature de l'éveillé"
Même des êtres radicalement différents peuvent entrer en résonance, comme des moines et des laïcs, des êtres sensibles et animés et des êtres inanimés.
 "C'est ce déploiement du cœur qui vous conduit directement à la réalisation de l'éveillé! Cela ne doit jamais être brisé ni anéanti dans l'espace intermédiaire"
 Ils ne sont pas séparés. Ils ne sont pas du même monde mais ils sont dans la proximité.

"Cependant voici ce que disent les partisans stupides du petit véhicule : Les constructions (...) sont des actes méritoires qui sont de l'ordre du confectionné, il ne faut donc pas s'en occuper"
 Dogen récuse l'idée qu’œuvrer pour la communauté des moines permet d'accumuler des mérites pour soi uniquement. Il récuse également l'idée qu'il faudrait uniquement méditer et ne pas se préoccuper des choses matérielles et périssables.  En revanche œuvrer ensemble, en suivant les écritures bouddhiques et les bons maîtres, tout en étant radicalement différents, permet de mettre à jour sa nature de bouddha dans l'instant présent. On retrouve l'idée d'irremplaçabilité et donc de responsabilité individuelle et collective pour semer les graines de l'éveil qui vont germer dans l'avenir.  Il n'est pas indifférent que l'on retrouve ici la référence à Bodhidharma

"Le premier patriarche chinois (Bodhidharma) dit : Chaque cœur est comme du bois et de la pierre"
Il est dommage que Nietzsche ne se soit jamais intéressé de près à Bodhidharma. Il aurait écrit moins de bêtise sur le bouddhisme (voir le chapitre 4 partie II de La rencontre du Bouddhisme et de l'occident de Frédéric Lenoir). Le bois et la pierre expriment la fermeté, la diligence, l'absence de sensibilité déplacée, l'absence de sentiments comme la pitié stérile et centrée sur l'égo.
Dogen commente ainsi:
"C'est par la force de ce cœur de bois et de ce cœur de pierre que se réalisent comme présence la pensée et la non pensée de ce présent"
Dans un autre texte "une perle claire" [Ikka myôju] (Shôbôgenzô - Tome 3, p 102) Dogen écrit :
"C'est en traquant la chose que se fait le moi, et c'est en traquant le moi que se fait la chose. A la naissance des sentiments et émotions, la sagesse s'éloigne"
C'est donc avec un cœur ferme et persévérant, éloigné de toute sensiblerie, sans but, ni profit d'aucune sorte que l'on peu déployer le cœur de l'éveil.




Maître Dôgen - La manière de la méditation assise [Zazengi] - Shôbôgenzô, la vraie Loi, Trésor de l'Oeil - Tome 6

Je triche un peu car pour l'instant je n'ai que les 5 premiers tomes et je n'ai lu pour l'instant que les trois premiers. J'ai été étonné de tomber sur la phrase ci dessous qui est l'une des clefs pour comprendre le Shôbôgenzô.
« La méditation assise [zazen 坐禅] n’est pas l’exercice du dhyâna [shuzen習禅] »

Sur le site d'Amazon on peut lire une critique très désagréable de la traduction de Yoko Orimo. "la traduction est pompeuse, absconse, le style infiniment ampoulé emprunt de byzantinisme cultive fausse érudition et se perd en inutiles circonvolutions." Maintenant comparez la traduction ci dessus avec la traduction que l'on trouve sur zen-occidental.net
"La méditation assise n’est pas un exercice de méditation." 
 Vous m'excuserez de préférer la traduction de Yoko Orimo qui a le mérite d'être précise. Il est possible de la consulter en intégralité à cette addresse


J'aimerais connaitre l'origine de cette distinction entre Zazen et dhyâna. Il me semble que c'est chez Dogen qu'elle apparait la plus clairement.

La différence est simple. Dhyâna est la méditation qui permet d'atteindre l'éveil. Au risque de caricaturer il s'agit d'atteindre des états de conscience particuliers. A l'inverse, Zazen, seulement s'asseoir, est déjà le déploiement de l'éveil, il n'y a donc rien à atteindre, ni à attendre, pas même l'éveil puisqu'il est déjà là, même s'il faut de nombreuses années de pratique pour réellement s'éveiller. En caricaturant vraiment je dirais que dhyâna fait de nous des illuminés alors que zazen fait de nous des gens ordinaires mais attentifs. Un illuminé se reconnait à 5 mètres alors qu'il est impossible de faire la différence au premier coup d’œil entre un éveillé et quelqu'un d'ordinaire. Les illuminés sont ceux qui sont tombés dans le piège de l'attachement à l'éveil. Ayant réellement connu une forme d'extase, ils ont parfois un vrai charisme, et donc un certain pouvoir, il est donc nécessaire de garder son esprit critique. Lorsqu'un illuminé prend conscience d'être illuminé, il peut chercher à redevenir quelqu'un d'ordinaire et faire preuve d'humilité et s'éveiller. Les choses ne sont donc pas tranchées, ni noires, ni blanches. Tout est possible à chaque instant. Entendons-nous bien je n'ai pas rencontré d'illuminé. Je ne parle ici que de moi. En effet, on a vite fait de se payer des petits satori qui nous font croire qu'on est arrivé quelque part et que les autres sont loin derrière. Il faut donc rester humble, ne pas se payer de mots et pratiquer activement le non-agir, la non-parole, ne pas juger et rester bienveillant et disponible.

Je suis tombé sur un texte vraiment très juste sur la distinction entre zazen et shuzen dont je recommande la lecture: https://btr2010.wordpress.com/2014/08/26/zazen-nest-pas-shuzen/

Pour ma part, je trouve très difficile d'être attentif à chaque instant dans la durée. Je constate que faire une Sesshin permet d'augmenter considérablement sa sensibilité et donc son attention mais en même temps c'est assez fatiguant et les effets ne durent donc pas très longtemps. Je comprends les gens qui se découragent rapidement. J'imagine que plus on pratique plus les effets durent et moins cela demande d'effort. En revanche, plus on est attentif à soi et aux autres plus les choses importantes à faire s'imposent et plus les choses futiles paraissent futiles.

Lanau